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les Sénégalais retrouvent la mémoire

lundi 26 février 2007, par la rédaction

Un projet d’autoroute menace l’ancien site militaire de Thiaroye, où, en 1944, l’armée française réprima une mutinerie de tirailleurs. A l’approche de la présidentielle, la politique s’en mêle.

Un dossier de Philippe Bernard,
publié dans Le Monde du 23 février 2007.

Les adolescents chahuteurs qui, par grappes, sortent du collège, ne s’en doutent pas. Pas plus que les chauffeurs de poids lourd qui, au-delà de la palissade, foncent vers Dakar. Thiaroye-sur-Mer n’a pas toujours été cette banlieue populeuse lacérée par la route nationale 1. Cette ville baignée par l’Atlantique, où des jeunes gens en quête d’un autre monde jouent leur vie en mettant le cap sur les Canaries.

Pour les plus âgés des Sénégalais ainsi que pour quelques historiens et militants de la mémoire coloniale, Thiaroye s’identifie à une date tragique, celle du 1er décembre 1944. Ce jour-là, à l’endroit précis où s’ébrouent aujourd’hui les collégiens, la mutinerie d’un détachement de 1 280 tirailleurs débarqués à Dakar dix jours plus tôt était réprimée dans le sang.

Anciens combattants de 1939-1940, puis prisonniers de guerre, passés pour certains par la Résistance, ils réclamaient le versement d’un pécule égal à celui de leurs camarades métropolitains. Cinq cents d’entre eux, originaires du Mali actuel, refusaient de prendre le train de Bamako avant d’avoir touché leur solde.

«  Nous avions cru la France invincible. Et pourtant l’armée française avait été battue, écrasée même, par l’armée allemande, témoignait, en 1995, Doudou Diallo, ancien tirailleur et président des anciens combattants, aujourd’hui décédé. Nous avions donc acquis une nouvelle mentalité, nous n’acceptions plus d’être traités en inférieurs. Nous ne savions pas que les mentalités à Dakar n’avaient pas suivi la même évolution qu’en France. »

La répression fut décidée après que les tirailleurs eurent protesté en entourant la voiture du général Magnan. «  Vous serez payés demain  », avait-il promis en donnant sa «  parole d’officier français  », a rapporté en 1989 un autre témoin, le médecin béninois Hilaire Deffon. Au matin du 1er décembre 1944, les révoltés furent cueillis à leur réveil par des tirs. D’autres Africains, tirailleurs comme eux, avaient reçu l’ordre de faire feu ; 35 mutins trouvèrent la mort, selon le bilan officiel.

«  Pour ramener ces hommes à l’obéissance, il a fallu [...] malheureusement faire usage des armes  », écrit Pierre Cournarie, gouverneur de l’Afrique occidentale française (AOF), dans un télégramme adressé au ministre des colonies, estimant l’opération «  indispensable [...] parce que, en fait, c’était la souveraineté de la France qui était en cause ». Pour justifier sa position, l’administration allègue que le versement d’un pécule est réservé aux soldats de nationalité française. «  Je n’ose envisager sans appréhension une telle prodigalité et l’emploi que feront de ces sommes des êtres, a priori simples, mais dont l’esprit, après plusieurs années de séjour en France, où ils furent livrés à eux-mêmes, doit être redressé », avait télégraphié le gouverneur avant le drame. «  Thiaroye remet en cause la capacité de la France à restaurer l’ordre et l’intégrité de sa souveraineté en AOF  », résume l’historienne Armelle Mabon (université de Bretagne-Sud), qui voit dans la répression un «  symbole du déni d’égalité  ».

Longtemps après l’indépendance du Sénégal, les lieux de la mutinerie, un immense terrain sablonneux, continua de servir de caserne. Puis la zone militaire a été réduite, des établissements scolaires ont été implantés. Sous le poids d’autres préoccupations plus vitales que la mémoire, Thiaroye 1944 était sur le point de s’effacer.

Mais une autre malice de l’histoire va peut-être en décider autrement. La nouvelle autoroute prévue pour décongestionner l’accès à Dakar va rayer de la carte l’essentiel de l’ancien camp. Un échangeur est prévu à l’endroit même du massacre. C’est le projet-phare des «  grands travaux de l’Etat  » du président Abdoulaye Wade. Celui que vantent les affiches et les tee-shirts de la campagne en vue de la réélection qu’il sollicite, dimanche 25 février.

Le choc entre histoire et modernité allait passer inaperçu lorsque, en décembre 2006, l’association sénégalaise des professeurs d’histoire et de géographie l’a révélé. «  Les traces de cette page douloureuse de notre histoire risquent d’être définitivement effacées  », explique Cheikh Fati Faye, professeur d’histoire à l’Ecole normale supérieure de Dakar. Il ne remet nullement en cause la construction de l’autoroute, mais suggère que des «  fouilles préventives » soient effectuées sous des dalles de ciment qu’il soupçonne de masquer des sépultures de 1944.

Le cimetière où seraient enterrés les mutinsde 1944 (photo Philippe Guionie).

Ces dalles aujourd’hui recouvertes par des cultures maraîchères ne seraient rien d’autre que les soubassements des anciens baraquements du camp, indiquent d’autres sources, à Dakar. D’ailleurs, les mutins morts ont été inhumés dans le cimetière du camp, de l’autre côté de la nationale, selon le récit de tirailleurs employés à cette tâche, publiés dans la presse locale. Là, dans ce cimetière isolé entre deux hangars, 190 tombes blanchies de frais et anonymes sont alignées sur un parterre de coquillages.

«  Ce qui m’intéresse, c’est que Thiaroye est une affaire coloniale qui interroge les rapports entre le Sénégal et la France  », insiste le professeur Faye, convaincu que Thiaroye n’a pas livré tous ses secrets. La mémoire de la mutinerie, occultée en France, n’a pas cessé d’être un enjeu de lutte politique au Sénégal. Dans l’après-guerre, l’autorité coloniale empêchait les étudiants de déposer des gerbes de fleurs au cimetière. Après l’indépendance, le black-out a continué, car, selon M. Faye, le régime Senghor ne voulait pas s’aliéner l’ex-métropole et son armée.

Dans les années 1970, une chanson, des pièces de théâtre ont remis en mémoire la mutinerie. «  La gauche cherchait dans cette page d’histoire la justification de sa lutte contre le gouvernement néocolonial  », se rappelle Mansour Kebe, historien et réalisateur de films. Cette pression aboutira à la réalisation, en 1987, d’un film méconnu de Sembene Ousmane, Le Camp de Thiaroye.

Mais il faudra attendre 2003 pour que le président Wade s’empare du thème de l’héroïsme des tirailleurs et de l’ingratitude française, dans le contexte de la polémique sur le gel des pensions versées aux anciens combattants.

En 2004, M. Wade se rend lui-même au cimetière de Thiaroye et instaure une «  journée des tirailleurs » . Chez les Français aussi, le ton change : le ministre de la coopération, invité aux cérémonies à Dakar, qualifie Thiaroye d’«  événement tragique et choquant  » qui «  salit l’image de la France  ».

Aujourd’hui, les petits-enfants des tirailleurs cherchent sur les plages de Thiaroye une pirogue pour migrer vers l’Europe. Beaucoup de ceux qui y parviennent en sont refoulés.

Saint-Raphaël, l’autre tragédie

A 86 ans, Ousmane Aliou Gadio conserve une mémoire précise de cette période de 1945 où la révolte a eu raison de la légendaire discipline des tirailleurs. Entouré de ses petits-enfants dans sa maison de Dakar, le patriarche à la barbe blanche égrène son récit sur un ton monocorde que rehausse parfois une pointe de passion. En août 1945, libéré de captivité, il se trouve avec de nombreux autres soldats africains en attente de rapatriement dans un camp à Saint-Raphaël (Var) quand la nouvelle de la répression de Thiaroye leur parvient.

«  Lorsque nous avons appris que des camarades tirailleurs avaient été tués à Thiaroye, nous avons pris une décision : nous ne saluerions plus les officiers français  », témoigne-t-il. Un jour, une nouvelle s’est répandue : «  Un tirailleur ivoirien avait rencontré un chef français à Saint-Raphaël et avait refusé de le saluer. L’officier l’avait interpellé en lui demandant la raison de son geste. Il avait simplement répondu : “Je ne salue pas.” L’officier avait fait feu, le tirailleur avait été tué. Les trois camps de Saint-Raphaël et Fréjus se sont révoltés. Il y a eu des morts et beaucoup de dégâts. Nous sommes partis en ville - le 19 août - , nous avons brûlé des voitures.  »

La revendication du paiement d’un pécule correspondant aux années de captivité était générale. «  Ils ne voulaient pas payer et souhaitaient nous renvoyer au Sénégal au plus vite, se souvient M. Gadio. Nous refusions d’embarquer tant que nous n’aurions pas été payés... Ils n’ont jamais payé. Jusqu’à ce jour. »"

La décision avait été prise, d’après son récit, de consigner les tirailleurs à Dakar. Mais les bateaux manquaient pour éloigner les fauteurs de troubles. «  Après la révolte, ils ont trouvé un bateau pour nous ramener. Un bateau qui avait amené des cacahuètes de Dakar à Marseille.  »

Ousmane Aliou Gadio avait 18 ans en 1939 lorsque, «  non volontaire  », il avait été incorporé dans les tirailleurs. Ce n’est que six ans plus tard qu’il a pu regagner son village de Fouta, dans le nord du Sénégal. Il a fait une carrière dans l’administration des finances. L’un de ses fils est l’actuel ministre des affaires étrangères sénégalais. Thiaroye n’a jamais cessé de hanter sa mémoire. Non seulement la France avait fait tirer sur ses soldats, mais c’étaient d’autres tirailleurs, ce 1er décembre 1944, qui tenaient les fusils. «  Ils appartenaient à une compagnie de Thiaroye, pas à ceux qui avaient fait la guerre, précise-t-il. Ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient. Ils ne faisaient qu’exécuter les ordres.  » Pourtant, insiste à Dakar un autre tirailleur survivant, «  pour les gens, ce sont les Français qui ont tiré  ».

Philippe Bernard


Voir en ligne : les tirailleurs, bras armé de la France coloniale