Histoire coloniale et postcoloniale

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« les crimes de l’armée française en Algérie », par Pierre Vidal-Naquet

lundi 3 septembre 2007, par nf

Il est de bon ton, aujourd’hui en France, de considérer avec complaisance les épisodes coloniaux de notre histoire. Refuser la “repentance” c’est refuser la réalité des guerres de conquête, de la violence de la colonisation et de la décolonisation.

Pour s’en convaincre il suffit de relire Pierre Vidal-Naquet. Par exemple « Vingt-cinq ans après : réflexions sur un retour », préface que l’historien a rédigée pour la réédition en 2001 de son ouvrage Les crimes de l’armée française, Algérie 1954-1962, publié en 1975 aux éditions Maspero.

Elle avait disparu en 1962. Elle est revenue à la première page des journaux en l’an 2000. Qui ? La torture. Avant de parler du retour, parlons un peu de la disparition. 1er août 1962, la France est en vacances, mais les procès contre les tueurs de l’OAS (Organisation de l’armée secrète) continuent. Parmi les accusés, le lieutenant Daniel Godot qui, entre autres exploits, a mitraillé sur son lit d’hôpital un gaulliste « historique », M. Le Tac. Un capitaine témoigne pour lui, Joseph Estoup. Mais qu’a-t-il dit exactement ? Selon le quotidien régional que je lis en vacances, il a dit pour excuser Godot que le jeune saint-cyrien a reçu l’ordre de rechercher des renseignements. Je me doute qu’il y a quelque chose derrière ces mots anodins. Le Monde, puis deux hebdomadaires, La Nation française, maurrassienne, et L’Express de Françoise Giroud et Jean-Jacques Servan-Schreiber m’en disent beaucoup plus long. On trouvera les mots en question vers la fin de ce petit recueil documentaire, mais je me dois de les citer dès maintenant : «  En guerre de type conventionnel, on confiait aux unités d’élite, parfois appelées “spéciales”, déjà, les parties les plus délicates de la mission : s’emparer d’un fort, nettoyer une tranchée… En guerre de type algérien, les parties les plus délicates de la mission ont été encore confiées à des unités dites parfois d’“élite”, parfois “spéciales”, généralement d’“intervention”. […] Mais c’est à elles surtout qu’il revenait habituellement d’empiler des liasses de renseignements. Si, depuis un an, devant les tribunaux, passent des cadres issus presque toujours de ces unités, c’est parce qu’un jour on leur a demandé de rechercher des renseignements et qu’on a précisé : “Par tous les moyens.” Monsieur le président, en langage militaire, on dit “faire du renseignement”, en langage du monde on dit “presser de questions”, en français on dit “torturer”. Je déclare sous la foi du serment, et personne en arrière de cette barre n’osera me contredire, que le lieutenant Godot, comme des centaines de ses camarades, a reçu l’ordre de torturer pour obtenir des renseignements. » Au moment où ces mots étaient prononcés – constituant, en quelque sorte, une première –, la guerre d’Algérie était terminée. Les accords d’Évian avaient été signés le 18 mars 1962 et, dans le courant de juin, l’OAS avait renoncé à la lutte dans les grandes villes qu’évacuaient leurs populations européennes. Quelques jours après la déposition de Joseph Estoup, les tueurs de l’OAS s’en prenaient encore une fois, au Petit-Clamart, à leur cible favorite : le général de Gaulle. La déposition de Joseph Estoup était une première, dans la mesure où jamais auparavant un officier n’était venu affirmer que la torture n’était pas une « bavure », comme on le disait parfois élégamment, mais un système voulu et organisé par les pouvoirs publics. À peine cependant la vérité était-elle sortie du puits qu’on s’empressait de l’y faire rentrer. J’ai appelé jadis ce retour au puits l’« Opération catharsis » , d’un mot du vocabulaire médical grec qui signifie purification. De quoi s’agissait-il ? Pendant toute la guerre d’Algérie, alors que la torture était pratiquée quotidiennement, par la police, la gendarmerie et l’armée, l’attitude des pouvoirs publics avait été, dans le meilleur des cas, de minimiser, dans le cas le plus général de nier purement et simplement, la gravité, voire l’existence même de ces « excès ». Or voici que le 12 octobre 1962 France-Soir et Paris-Presse, deux quotidiens grand public, qui n’avaient pas particulièrement brillé dans la dénonciation des sévices et des massacres, révélaient avec des titres énormes que quelques caporaux se livraient à d’odieuses brimades, touchant presque à la torture, sur les appelés du 14e RCP à la caserne Niel à Toulouse. Le fait nouveau n’était pas cette pratique, mais que des sanctions visant principalement un certain caporal Tribut, qui fut en l’espèce le bouc émissaire, furent annoncées par le ministère de la Guerre, et que les services de la rue Saint-Dominique se mirent en quatre pour renseigner les journalistes. L’OAS y alla de son couplet contre le chef de l’État : « Vengeance, haine, provocation… C’était une ration de chair fraîche livrée pieds et poings liés aux bas instincts des suppôts du vieillard sanguinaire. » Mais le vrai message de cette opération de justice à grand spectacle était clair, et il a été fort bien compris par la majorité de la population, qui n’attendait que cela : la « guerre d’Algérie » n’avait pas eu lieu et l’armée libérée de ses complexes pouvait repartir d’un bon pied. Le 22 mars et le 14 avril 1962, des décrets avaient d’ailleurs été pris pour amnistier, sans les avoir jamais jugés, les coupables d’infractions commises dans le cadre de la répression contre l’insurrection algérienne, en Algérie et en France. La page était définitivement tournée.

Le présent ouvrage est pourtant la preuve qu’elle ne l’était pas tout à fait. Il a été publié au printemps 1975 par François Maspero dans la « Petite collection Maspero », en même temps qu’une réédition de mon livre La Torture dans la République. Je n’y ai rien changé . Les Crimes de l’armée française n’était pas une analyse historique détaillée ni même un recueil de documents présentés et annotés de façon savante. J’avais publié en avril 1962 un tel livre aux Éditions de Minuit, sous le titre La Raison d’État. Et pendant l’été de la même année, j’avais, à la demande d’un éditeur anglais, écrit, sur la base de ces données, une histoire narrative de la torture en Algérie. Ce petit livre avait été publié en Angleterre (Torture : Cancer of Democracy) et en Italie (Lo Stato de tortura) en 1963 . C’était un général anglais, délégué de son pays auprès de l’OTAN, qui avait pris la peine de le traduire. Le texte français existait, naturellement, et il deviendra en 1972 La Torture dans la République. À l’automne 1962, Jérôme Lindon avait estimé, avec juste raison, que sa publication en France devait être différée puisque le public français était, dans tous les sens du mot, saturé. C’est bien ce qu’entendait prouver l’« Opération catharsis ». Cela dit, avec la fin de la guerre d’Algérie, la censure, au sens le plus brutal du mot, avait cessé de s’exercer, au moins sur ce sujet. Rien n’empêchait son retour si besoin s’en faisait sentir. Six ans plus tard, le mouvement de Mai 68 devra assurément beaucoup à l’activisme étudiant. Bon nombre des leaders du mouvement avaient fait leurs premières armes au début des années soixante, dans les manifestations contre la guerre et contre l’OAS. Du terrible pogrom du 17 octobre 1961 organisé par le préfet de police Maurice Papon, et de ses quelque deux cents victimes algériennes, ne subsistait guère que le mot « ratonnade », familier aux manifestants de mai-juin 1968. En dépit du film de Jacques Panijel, Octobre à Paris, les neuf morts français victimes des policiers au métro Charonne lors d’une manifestation anti-OAS (le 8 février 1962) avaient effacé dans la mémoire du pays et même de sa frange activiste le crime majeur du 17 octobre. Un premier retour s’effectua au début des années soixante-dix. Le général Jacques Massu ne s’était pas encore repenti. Il publia en 1971 La Vraie Bataille d’Alger, livre qui comprenait une sorte de petit manuel de la torture électrique « propre » que le général avait expérimentée sur lui-même, sans trop en souffrir. À ce livre, je répondis pour ma part en 1972 par La Torture dans la République (dont une bande sur la couverture indiquait : « L’anti-Massu »). Un débat s’ensuivit, notamment dans les colonnes du Monde, cependant que la grande presse conservatrice se taisait. Mais les historiens, y compris ceux qui avaient cru au mythe de l’Algérie française, s’étaient mis au travail. C’est aussi en 1972 que Raoul Girardet a publié L’Idée coloniale en France de 1871 à 1962, livre qui fait une place à l’anticolonialisme entendu comme objet d’histoire. En 1974, paraît à Munich (chez C. Hauser) la synthèse majeure de Hartmut Elsenhans, Frankreichs Algerienkrieg 1954-1962, dont on peut traduire ainsi le sous-titre original : « De la tentative de décolonisation d’une métropole capitaliste jusqu’à l’effondrement de l’empire colonial » (il est intéressant de noter que ce livre a attendu plus de vingt-cinq ans pour trouver un éditeur français ). Et c’est en 1975 qu’est publié, chez Christian Bourgois, le premier essai historique de Mohammed Harbi, admirable historien algérien que les vicissitudes de son pays natal ont conduit à s’exiler en France, Aux Origines du FLN. Par ce livre, et par quelques autres de son auteur, le FLN était en quelque sorte démythifié. La guerre d’Algérie cessait d’être, soit, chez les uns, une insurrection des barbares contre la civilisation occidentale, soit, chez les autres, la lutte de pures victimes contre les bourreaux, pour devenir ce qu’elle fut : l’insurrection contre une métropole coloniale et une colonie de peuplement d’une faction qui sut recueillir une audience considérable, et qui était à la fois un mouvement national de libération et une structure autoritaire qui fit beaucoup de victimes dans la population même qu’elle était censée libérer.

Dans cet ensemble, la place des Crimes de l’armée française est modeste. Il s’agissait de fournir à un public essentiellement militant un florilège de « petits faits vrais », comme le disait Stendhal, qui lui donne une idée autant que possible exacte et précise de ce qu’avait été, de la Toussaint 1954 au printemps de 1962, la répression en Algérie. Je dis bien de la répression et pas seulement de la torture. S’il y a eu vraisemblablement plusieurs centaines de milliers de cas de torture, c’est par millions que se sont comptés les « regroupés », les Algériens chassés de leurs villages devenus « zones interdites » pour être enfermés dans de « nouveaux villages » où ils étaient totalement dépaysés, au sens étymologique du mot, privés des terres de pâture de leur bétail, privés de leurs champs. Sans doute ces centres de regroupement n’étaient-ils pas des camps d’extermination, mais on pouvait très bien y mourir de faim. En un sens, le document le plus important de ce recueil est le rapport de Michel Rocard, alors inspecteur des finances, rapport établi à la fin de 1958 et remis au Monde (qui en publia l’essentiel le 18 avril 1959) par Gaston Gosselin, alors au cabinet d’Edmond Michelet, garde des Sceaux. Pour des raisons expliquées dans l’« aide-mémoire » qui introduit ce recueil, aucun des documents rassemblés ici n’émane d’un témoin algérien. Ce n’était pas manque de confiance : à mes yeux, ces crimes étaient ceux de l’armée française, c’était donc à elle de témoigner directement ou indirectement. Aucun effort n’est fait non plus, ni pour masquer les crimes de l’adversaire – les témoins rappelés les mentionnent abondamment –, ni pour établir je ne sais quelle fausse symétrie entre Français et Algériens. Il ne s’agit pas de faire de l’angélisme, mais de rappeler que la conquête et la colonisation avaient établi une dissymétrie radicale entre Français et Algériens. Cela dit, dès lors qu’un État algérien s’est établi, il porte la responsabilité de ce qui se fait en son nom, comme les effroyables exactions commises par l’armée depuis le déclenchement en 1992 de la « seconde guerre d’Algérie », et dont nous sommes aujourd’hui, à travers beaucoup d’informations , les témoins indignés. Il n’est que juste d’ajouter que ces violences trouvent, pour une part non négligeable, leurs racines dans la violence du FLN, qui ne fut pas seulement, répétons-le, un mouvement de libération nationale .

Comment est-ce que je juge aujourd’hui ce petit livre que je n’avais pas ouvert depuis bien des années ? Il débute par un témoignage sur la première guerre d’Indochine, publié en 1949. Les analyses parues depuis n’ont fait que confirmer ce que nombre d’acteurs et de témoins, voire de romanciers comme Jean Lartéguy, n’ont cessé de nous apprendre. Les techniques de la « guerre révolutionnaire » et de la contre-révolution ont été mises à l’épreuve par l’armée de métier qui, de 1945 à 1954, a entrepris de reconquérir la colonie perdue. C’est en Indochine qu’ont été créées les unités spéciales qu’on a appelé en Algérie des DOP (Dispositifs opérationnels de protection). À quoi il faut ajouter que nombre de futurs militants du FLN ont servi en Indochine, et que nombre d’officiers y ont été faits prisonniers, apprenant ou croyant apprendre des techniques de persuasion qui n’avaient rien de plaisant et dont ils useront à leur tour sur les Algériens. La composition du livre me paraît satisfaisante à ceci près, qui n’est pas un détail : le chapitre 5 s’intitule « Le pouvoir militaire » et porte ces deux dates : 1958-1962, comme si l’installation du général de Gaulle qui devait, après bien des épreuves, mettre un terme à la guerre, n’avait pas apporté du nouveau. C’est à la fois vrai et faux. Il est vrai que la torture a continué comme par le passé. Les témoignages et les documents rassemblés ici ne sont pas récusables. L’un d’entre eux, le rapport du lieutenant Chesnais sur le comportement d’une harka qu’il avait sous ses ordres, a été photographié clandestinement par un jeune soldat, Jacques Inrep, qui l’a remis à Gilles Martinet, lequel m’a lui-même transmis le document sous forme d’un rouleau à développer. Mais les études récentes, en particulier la thèse de Raphaëlle Branche , montrent qu’un pouvoir civil, sinon tout à fait civilisé, a peu à peu, surtout à partir de la fin de janvier 1960 (affaire des barricades d’Alger), pris le dessus en Algérie sans éliminer les noyaux durs du pouvoir militaire, en particulier les DOP. De même, je n’écrirais plus aujourd’hui qu’il y a en France le danger d’un pouvoir militaire.

Reste à reprendre notre cheminement historiographique et à le mener depuis le milieu des années soixante-dix jusqu’à cet an 2000 qui a vu le débat sur la torture exploser à la première page des journaux, à la radio et à la télévision. Le point le plus bas de la courbe a probablement été atteint en 1980 à la fin du règne de M. Valéry Giscard d’Estaing. Ce n’est ni la censure ni le silence. Jean-Pierre Vittori, lui-même ancien d’Algérie, publie cette année-là chez Ramsay un livre intitulé Confessions d’un professionnel de la torture. Il nous fait dire aujourd’hui : « Le silence a été quasi général. » Ce n’est pas de la censure mais plutôt de l’indifférence. La génération parvenue à l’âge adulte vingt ans après la guerre d’Algérie n’avait évidemment pas de témoignages à donner et n’en était pas encore à écrire des livres d’histoire. C’était plutôt le temps des mémoires, par exemple le récit extraordinaire d’un policier, Jacques Delarue, racontant comment, grâce à un informateur bien placé, il avait pu suivre à la piste les menées de L’OAS contre de Gaulle. On pourrait placer le réveil sous le signe d’un livre d’histoire authentique, rédigé par un non-professionnel, au sens universitaire du mot, Jean-Luc Einaudi, de son métier éducateur en milieu carcéral. Publiée en 1991, La Bataille de Paris est le signal d’un retour à l’Algérie. L’œuvre est due à un homme qui n’a pas vécu comme adulte le temps même du drame. La guerre d’Algérie trouve un nouveau public. À quoi s’ajoutent trois procès largement suivis par la presse et l’opinion. Le premier est celui de Klaus Barbie, ancien SS ayant torturé à Lyon et déporté les enfants d’Izieu, jugé pour « crimes contre l’humanité » (imprescriptibles) et condamné en juillet 1987 en dépit des efforts de son défenseur, Me Jacques Vergès, qui ne manqua pas de rappeler que le dossier de la France en Algérie n’était pas vierge de « crimes contre l’humanité », et s’efforça de prouver la totale innocence de son client dans l’affaire des enfants d’Izieu. La tâche était impossible, mais d’autant plus nécessaire dans la perspective du défenseur de K. Barbie, qu’il s’agissait là d’une participation à un indiscutable génocide. Le deuxième procès était celui du milicien Paul Touvier, condamné en avril 1994 par la cour d’assises des Yvelines sous le même chef d’accusation pour avoir fait tuer des Juifs simplement parce qu’ils étaient juifs. Sans doute était-ce un « petit poisson » — small fish comme disent les journalistes anglo-saxons. Mais ce petit poisson servit de pilote à un gros poisson : Maurice Papon, un des rares survivants de la haute fonction publique de Vichy, condamné en avril 1998 à dix ans de réclusion criminelle pour avoir lui-même livré des Juifs aux assassins nazis. Maurice Papon ne fut certes pas jugé pour sa participation au massacre du 17 octobre 1961, mais il y eut un « procès dans le procès ». Le massacre des manifestants algériens faisait en quelque sorte partie de l’examen de moralité de l’accusé. Jean-Luc Einaudi témoigna devant les Assises de la Gironde, avant de gagner à Paris le procès que lui avait intenté Papon pour diffamation : il y avait bien eu un « massacre » à Paris en octobre 1961. Ce n’étaient plus des marginaux, des « exhibitionnistes du cœur et de l’intelligence », comme Robert Lacoste (ministre résident en Algérie) avait qualifié en 1957 les dénonciateurs de la torture, qui le disaient, c’était la justice de la République.

Cependant, un autre terrain tremblait, celui des thèses universitaires profitant d’un traitement désormais libéral de l’accès aux archives. Le dossier Papon en avait, si j’ose, dire, bénéficié à Bordeaux. L’Algérie devait suivre. Moi-même, rééditant en 1989 L’Affaire Audin, j’avais eu accès, grâce à Robert Badinter, aux archives du ministère de la Justice. Tous n’ont pas eu la même chance. Avant de publier, en 1986, son étude sur l’affaire Fernand Iveton, seul pied-noir à avoir été guillotiné en 1957 , Jean-Luc Einaudi s’était entendu expliquer que le dossier avait disparu des archives de la Chancellerie. Il est vrai qu’en 1957, le garde des Sceaux s’appelait François Mitterrand. Il eut à donner son avis sur le recours en grâce déposé par les avocats du condamné. Reste que, au cours de ces dernières années, trois thèses ont été soutenues devant des jurys d’historiens, trois thèses dans lesquelles la torture était au centre du débat. Il n’est pas indifférent que, s’agissant d’une affaire où les hommes jouaient le premier rôle (du côté des bourreaux), ces trois thèses aient été soutenues par des femmes, « trois historiennes, trois jeunes femmes intrépides et obstinées ». La première, dont l’essentiel a été publié en 1998, est celle de Claire Mauss-Copeaux, consacrée à l’étude des pratiques et de la mémoire d’un groupe d’appelés originaires des Vosges ; la deuxième est celle de Sylvie Thénault, La Justice dans la guerre d’Algérie ; la troisième, enfin, celle de Raphaëlle Branche, L’Armée et la torture pendant la guerre d’Algérie. Ces trois thèses établissaient, avec un luxe presque incroyable de détails puisés dans les archives, ce qui est le paradoxe par excellence de la guerre d’Algérie : ce fut, au moins jusqu’en 1960, une entreprise quasi totalitaire menée par une armée obéissant à un pouvoir qui disait respecter les lois et les valeurs de la République. On verra à la fin de ce petit livre comment se sont exprimés là-dessus ces « princes qui nous gouvernaient », selon l’expression de l’un d’entre eux, Michel Debré. De ces trois thèses, seule la troisième, celle de Raphaëlle Branche, a été soutenue au cœur de la tempête, dans une atmosphère proprement électrique. Mais ce ne sont pas elles qui l’ont provoquée, cette tempête que nous sommes quelques-uns à avoir rêvée en 1957 et qui éclata soudain en l’an 2000. Dans Le Monde du 20 juin, on put lire le témoignage, recueilli par la journaliste Florence Beaugé, de Louise Ighilahriz : en 1957, elle était une jeune femme et elle avait été longuement torturée, en présence, dit-elle, du général Massu et de celui qui était alors le colonel Bigeard. Le texte fit choc parce que « Louisette », comme chacun l’appelait, ne se contentait pas, si j’ose dire, de dénoncer ceux qui l’avaient torturée et violée, mais était aussi à la recherche d’un médecin militaire, le Dr Richaud, qui l’avait sauvée. Deux jours plus tard, Massu, sans se souvenir de sa présence, confirma l’essentiel de ce témoignage, cependant que Bigeard niait tout alors que cent fois il avait pris sur lui de parler de « ces méthodes ». Massu récidiva le 23 novembre et, ce qui était nouveau, exprima des regrets, tandis que le général Aussaresses, dont on verra plus loin que, chef de bataillon, il avait été en 1957 à la tête d’une bande de tueurs, passait lui aussi aux aveux mais n’exprimait aucun regret. Le Figaro lui-même entra dans cette tempête médiatique, parfois pour la déplorer, parfois aussi, plus rarement, pour s’y associer, comme le fit, le 28 novembre, son directeur littéraire, Jean-Marie Rouart. Parmi les journaux de province, Ouest-France se signala par son courage et sa netteté. Son directeur s’appelle François-Régis Hutin, un patronyme que l’on retrouvera parmi les auteurs des documents rassemblés dans ce petit livre. Le combat fut mené principalement par Le Monde, et, à L’Humanité, par Charles Silvestre, qui publia le 31 octobre un manifeste signé de douze intellectuels appelant le président de la République et le Premier ministre à reconnaître publiquement le caractère systématique de l’emploi de la torture pendant la guerre d’Algérie. Des débats à la radio et à la télévision s’ensuivirent. Je fus l’un des douze en même temps qu’Henri Alleg, qui avait subi La Question(titre de son livre fameux publié aux Éditions de Minuit) en juin 1957, que Noël Favrelière, Laurent Schwartz et Germaine Tillion. Madeleine Rebérioux, chargée de centraliser les témoignages, en reçut plus de 2 000. Il y eut en tout plus de 7 000 signatures, venant majoritairement d’anciens appelés. Ai-je besoin de dire que, tout informé que je sois du comportement de L’Humanité lors d’autres affaires criminelles à l’est de l’Europe, je ne regrette absolument pas de m’être associé à ce mouvement ? Quelque chose d’inimaginable s’est produit, accueilli cependant de façon réticente dans le principal pays concerné, en dehors de la France, l’Algérie, où la torture ainsi que les massacres sont aujourd’hui quotidiens, l’Algérie où le pouvoir réel est entre les mains de l’armée, et ce depuis 1962. Comment mieux conclure qu’en citant encore une fois Robert Bonnaud — dans Esprit, en avril 1957, il avait, un des premiers, dénoncé sous son nom le caractère monstrueux de la prétendue « pacification » — dans son article des Inrockuptibles des 19-25 décembre 2000 : « Les souffrances infligées par la torture sont morales encore plus que physiques. Elles produisent un formidable réservoir de haine, d’ignobles émulations. Quarante ou cinquante ans après la torture française, on a la guerre civile, la “seconde guerre d’Algérie”, selon les islamistes : copie étrangement conforme, mimétisme véritable, vengeance égarée, imbécile. » Décidément, l’Algérie, « c’est beaucoup plus que l’Algérie », mais c’est aussi et d’abord l’Algérie.

Pierre Vidal-Naquet - 2001