Histoire coloniale et postcoloniale

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les guerres de mémoires des pieds-noirs, par Eric Savarèse

lundi 15 août 2005, par la rédaction

Les pieds-noirs sont le produit d’une histoire entamée dans l’épisode tragique de la guerre d’Algérie, et réinventée par la suite dans l’exil.

Cet article a été publié dans le n°3 (été 2005) de la revue trimestrielle Histoire et Patrimoine, consacré à "France coloniale, deux siècles d’histoire".

Mai 1962, à Paris, des rapatriés d’Algérie se présentent au bureau de contrôle.

Si les origines du terme "pied-noir" demeurent obscures, nous savons qu’il n’a commencé à désigner les Français d’Algérie (ou Français citoyens) qu’au moment de la guerre, alors que les Français musulmans (ou Français non citoyens) se proclament Algériens. De la sorte, l’essentiel de l’histoire des pieds-noirs, c’est-à-dire les Français nés en Algérie, y ayant vécu avec le statut de citoyens et ayant subi l’épreuve du rapatriement, se déroule en réalité en métropole.

Depuis la guerre d’Algérie, on ne compte plus les textes sur la "mémoire des pieds-noirs" ou la "culture pied-noir". De tels documents, en grande majorité rédigés par les pieds-noirs eux-mêmes, sont instructifs : ils rendent compte des souffrances endurées, mais aussi de la diversité des individus comptabilisés sous cette appellation générique. Et l’espace est vaste entre ceux qui ont rédigé des manifestes à la gloire de l’Algérie française en soulignant le "tempérament cruel" de l’Arabe (Jean Brune) et ceux qui portent un regard très critique sur l’ordre colonial et le déni de reconnaissance des Français musulmans (Marie Cardinal). Compte tenu de ces différences, il n’est pas possible de décrire une mémoire pied-noir, sauf pour contribuer à la créer. Ce que cherchent justement à faire les guerres de mémoires, livrées soit contre des anciens combattants, soit contre tes opposants à la guerre d’Algérie, pour tenter de convertir l’une d’entre elles en histoire officielle.

Certaines aboutissent régulièrement, comme en attestent les diverses lois d’amnistie ou encore la récente loi du 23 février 2005. Fondamentalement, cet investissement collectif dans les guerres de mémoires algériennes - qui ne concerne pas l’ensemble des pieds-noirs - renvoie à des stratégies identitaires qui consistent à transformer un million d’individus épars en communauté agissante. Comment ? En laissant croire qu’il s’agit d’un groupe cohérent inscrit dans une histoire longue, qui aurait commencé avec la conquête de l’Algérie. Valorisation du rôle du colon laboureur, transformation d’une terre hostile en pays prospère, modernisation d’un territoire : la mémoire permet d’inscrire les pieds-noirs dans une généalogie de pionniers bâtisseurs. L’invention d’une telle tradition se réalise à la fois contre une vision métropolitaine péjorative, selon laquelle chaque pied-noir ressemblerait à un riche colon faisant "suer le burnous", et contre l’histoire vécue des Français d’Algérie, qui résidaient à plus de 80 % dans les villes et occupaient des emplois dans le commerce, l’industrie, les services. Que cette tradition soit un fantasme ne signifie pas que sa valeur doive être sous-estimée : le contact avec l’"Algérie de papa" ayant été à jamais coupé, la mémoire est le seul ciment identitaire disponible.

Éric Savarèse [1]


[1Eric Savarèse, spécialiste de l’histoire coloniale française, enseigne les sciences politiques à l’université de Perpignan.

Il est l’auteur de L’invention des Pieds-Noirs - éd. Séguier, 2002.