Histoire coloniale et postcoloniale

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“les intellectuels et la guerre d’Algérie”

mercredi 31 octobre 2012, par nf

Ce très bel ouvrage, qui ouvre sur mai 1945 (massacres du Constantinois) et se clôt sur juillet 1968 (décret amnistiant les crimes commis en Algérie), rend compte de la « bataille de l’écrit » (Michel Crouzet) que fut aussi la guerre d’Algérie. S’il ne faut pas y chercher une analyse scientifique critique de l’engagement intellectuel, français comme algérien, les documents-archives de l’Institut mémoires de l’édition contemporaine, de la Bibliothèque de documentation et d’information contemporaine, ou de fonds privés (Jean Amrouche, Daniel Guérin, Dionys Mascolo), sont d’une grande richesse : lettre de Maurice Blanchot à Mascolo, qui lui suggère le titre du futur « Manifeste des 121 », la « Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie » ; textes concernant les exactions du Front de libération nationale envers le Mouvement national algérien ; lettre de Mascolo à André Mandouze appelant de ses vœux l’« intelligentsia française d’Algérie » à se joindre au Comité d’action des intellectuels contre la poursuite de la guerre en Afrique du Nord, auquel Albert Camus a refusé de participer ; tapuscrit de Kateb Yacine…
(Anne Mathieu [1]).

Catherine Brun et Olivier Penot-Lacassagne,
Engagements et déchirements. Les intellectuels et la guerre d’Algérie

Éd. Gallimard et Institut mémoires de l’édition contemporaine (IMEC)  [2]


Une présentation de l’ouvrage par Akram Belkaïd [3] :

Des intellectuels et de la Guerre d’Algérie, par Akram Belkaïd

[Le Quotidien d’Oran, jeudi 25 octobre 2012]


Huit années de guerre et de malheurs mais aussi huit années de prises de positions, de batailles intellectuelles âpres et incessantes, d’évitements et de ruptures. C’est peu dire que la Guerre d’indépendance a été celle des écrits : un conflit marqué par la multiplicité d’engagements d’intellectuels venus d’horizons divers. C’est ce que rappelle avec mérite un ouvrage réalisé dans le cadre de l’exposition « Engagements et déchirements, les intellectuels et la guerre d’Algérie » produite par l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine (IMEC) et présentée récemment à l’abbaye d’Ardenne [4].

Archives inédites, manuscrits, tracts, tapuscrits mais aussi articles de presse annotés, bulletins, dessins, photos : au total, le livre comporte 350 documents annotés, souvent inédits, et dont l’enchaînement permet de retracer la grande bataille des idées et des choix individuels pendant la période 1945-1968, c’est-à-dire un intervalle allant des prémisses de la guerre aux lendemains de l’indépendance. Avec une première constatation, cette opposition d’engagements ne correspondait à aucun schéma prédéfini. Comme l’expliquent Catherine Brun et Olivier Penot-Lacassagne, les deux universitaires auteurs du livre et de l’exposition, « l’opposition manichéenne et réductrice d’une gauche indépendantiste et d’une droite pro-Algérie française, tardivement formée, doit être revisitée » car, en réalité, ce fut tout sauf un affrontement binaire entre la gauche et la droite, notamment durant les quatre ou cinq premières années du conflit.

Lire cet ouvrage, c’est découvrir, ou redécouvrir, un nombre important de documents dont la portée, à la fois visionnaire et militante, subsiste à ce jour. On pense notamment aux manuscrits d’auteurs célèbres comme ceux des poèmes de Kateb Yacine (« Quand je pense à Zabana » et « Mourir ainsi c’est vivre », qui est un puissant hommage à Frantz Fanon, Jean Amrouche et Mouloud Feraoun). On pense aussi à la fameuse « Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie », plus connue sous le nom de « Manifeste des 121 » (En septembre 1960, ils furent 121 écrivains, universitaires et artistes à le signer parmi lesquels Simone de Beauvoir, André Breton, Margueritte Duras, Claude Lanzmann, Jean-Paul Sartre, Vercors et Pierre-Vidal Naquet. Ils ont été 240 à signer la seconde édition).
Comme le montre l’ouvrage, ce manifeste, aujourd’hui très peu connu en Algérie, a fait l’objet d’un gestation difficile, compliquée par les hésitations et exigences conceptuelles et idéologiques de certaines personnalités sollicitées pour le signer (dont René Char et Aragon, qui, au final, n’y adhéreront pas tout en se disant solidaires de ses signataires). Surtout, ce texte a semé la discorde au sein de l’intelligentsia française, provoquant, dès octobre 1960, un contre-manifeste de 185 intellectuels français, dont certains de gauche, condamnant « les professeurs de trahison » et « les apologistes de la désertion ».

Comme le rappellent Catherine Brun et Olivier Penot-Lacassagne, les signataires du Manifeste des 121, sont alors « interdits d’antenne radio et de télévision, de théâtre et de cinéma subventionnés ; ils sont assignés à résidence en France, et certains, qui ont le statut de fonctionnaire, sont suspendus de leur poste comme Pierre Vidal-Naquet ou révoqués comme Laurent Schwartz, professeur de Polytechnique ». On notera que, dans l’histoire de France, c’est le dernier exemple en date d’une répression aussi dure et aussi large menée par l’Etat contre des intellectuels. Il serait d’ailleurs intéressant de voir jusqu’à quel point les lignes de fracture engendrées par cette bataille – au demeurant très tardive puisqu’elle s’est déroulée près de six ans après le début de la guerre ( !) – subsistent à ce jour.

Autre remarque, à lire l’ouvrage – et en se gardant de toute position partisane – on réalise à quel point l’argumentaire pro-colonial a été pauvre, voire indigent, sur le plan intellectuel. Les références auxquelles il faisait appel relevant souvent de la fable (celle d’une « Algérie heureuse » avant les évènements et fin prête pour la « fraternisation »), d’une idéologie simpliste (ne pas abandonner l’Algérie aux rouges et aux fanatiques musulmans…), d’une incitation récurrente à attendre un meilleur à-venir (une Algérie juste pour tous) et d’une incapacité à accepter l’idée que la France n’était déjà plus une grande puissance. Pour s’en rendre compte, et sans avoir à convoquer Camus, Fanon ou même Claude Bourdet (ancien résistant et auteur, dès 1951, de « Y a–t-il une gestapo algérienne ? »), on peut comparer le contenu de l’Appel du Comité d’action contre la poursuite de la guerre en Afrique du nord (novembre 1955) à celui de la « lettre d’un intellectuel à quelques autres » de Jacques Soustelle (même période).

L’un des multiples intérêts du livre est qu’il permet de recenser toutes les grandes figures intellectuelles de l’époque et la manière dont elles ont participé aux débats à propos de la guerre d’Algérie. Sans faire injure ni aux uns ni aux autres, le lecteur, une fois achevé ce grand tour d’horizon, pourra alors circonscrire le champ de sa réflexion en pistant les itinéraires entrecroisés de quatre algériens : Albert Camus s’impose, bien sûr, avec ses atermoiements, sa volonté précoce (dès 1945) d’être à la fois « une vigie » mais aussi « un modérateur » et, pour finir, son silence solitaire (l’ouvrage reproduit le fac-similé de sa lettre mémorable à Jean Amrouche où il exhorte ce dernier à la modération tout en lui confirmant sa décision de sortir du débat sur l’Algérie). A Camus, s’adjoignent comme une évidence Kateb Yacine, Jean Sénac et Jean Amrouche. Il sera difficile de faire abstraction des autres contributions comme de ce qu’est devenue l’Algérie depuis cette époque mais l’exercice n’en sera pas moins instructif.

Quelle surprise – mais peut-être est-ce là le fait de l’ignorance du présent chroniqueur – que de découvrir que des quatre, Jean El-Mouhoub Amrouche fut certainement à la fois le plus clairvoyant et, si l’on peut s’exprimer ainsi, le « mieux » engagé car le plus lucide quant à l’avenir immédiat d’une Algérie indépendante. Certes, Sénac fut intraitable sur la question des droits des Algériens. L’un des documents de l’ouvrage montre ainsi que Kateb Yacine doit le dissuader de s’en prendre directement à Albert Camus et à ses hésitations. Une retenue qui s’explique par des considérations « tactiques » mais aussi par l’indulgence respectueuse que Kateb éprouvait à l’égard de Camus (c’est ce que laisse paraître un document du livre reproduisant une lettre du premier au second).

De nationalité française, parfaitement « assimilé » dira-t-on, Jean Amrouche prend ses distances avec Camus dès 1955 comme l’atteste la reproduction d’une lettre adressée à Jules Roy au mois d’août de la même année. « Il y aura un peuple algérien parlant arabe, alimentant sa pensée, ses songes, aux sources de l’islam, ou il n’y aura rien » avertit alors Amrouche et d’ajouter : « Ceux qui pensent autrement retardent d’une centaine d’années. Le peuple algérien se trompe sans doute, mais ce qu’il veut, obscurément, c’est constituer une vraie nation, qui puisse être pour chacun de ses fils une patrie naturelle, et non pas une patrie d’adoption. »

L’Algérie est aujourd’hui indépendante mais cela ne la dispense nullement de regarder son passé. La Guerre d’indépendance a divisé l’intelligentsia française, et des Français et des Françaises ont pris parti pour l’indépendance algérienne : cela mérite d’être mieux connu en Algérie. Il faut donc espérer que ce livre sera non seulement accessible aux lecteurs algériens (avec, pourquoi pas, une édition locale) mais qu’il sera aussi traduit en langue arabe, seul moyen d’établir un lien et une continuité avec les jeunes générations, lesquelles n’ont de cette guerre qu’une vision lointaine et manichéenne.

Akram Belkaïd



[1Le Monde diplomatique, octobre 2012.

[2Paris, 2012, 260 pages, 39.90 euros.

[3Voir également la présentation de cet ouvrage dans la lettre n°15 de l’IMEC (pdf) :
http://www.ecritures-modernite.eu/w....

[4Du 14 juin au 14 octobre 2012.