les juifs de l’Algérie coloniale


article de la rubrique les deux rives de la Méditerranée > les « populations » de l’Algérie coloniale
date de publication : jeudi 18 octobre 2007


L’histoire des juifs d’Algérie à l’époque coloniale est souvent mal connue. Un événement fait exception : le décret Crémieux qui accorda la nationalité française en bloc à tous les juifs algériens. Le violent antisémitisme qui s’était développé parmi les Européens d’Algérie est souvent ignoré, ainsi que l’abolition en 1940 du décret Crémieux.

Nous vous proposons une brève histoire des juifs d’Algérie reprise de l’ouvrage « D’une rive à l’autre - La guerre d’Algérie, de la mémoire à l’histoire » de Hassan Remaoun et Gilles Manceron [RM], suivie d’extraits de « Les trois exils. Juifs d’Algérie » où Benjamin Stora revient sur l’abolition puis le difficile rétablissement du décret Crémieux [S].


L’histoire des juifs d’Algérie

par Hassan Remaoun et Gilles Manceron

Les Juifs étaient parmi les plus anciennes populations d’Afrique du Nord où ils vivaient très probablement déjà à l’époque de Carthage et certainement deux siècles avant notre ère. Si, pendant l’été 1962, à la fin de la guerre d’Algérie, quelque 140 000 Juifs se sont trouvés mêlés aux "rapatriés" arrivant en France, ils avaient une histoire différente de celle des Européens d’Algérie. A l’époque romaine et au début de l’expansion du christianisme, les Juifs du Maghreb étant prosélytes, des tribus berbères s’étaient converties au judaïsme, si bien que les Juifs d’Algérie se définissaient volontiers comme "Juifs berbères". Quand les Arabes étaient arrivés au VII-ème siècle, les Juifs, comme les chrétiens, étaient devenus des dhimmi, c’est-à-dire des membres de communautés protégées, faites de gens du Livre, mais aussi des sujets de seconde zone, puisque le statut du dhimmi était à la fois un statut de protection sans comparaison avec celui, à la même époque, des minorités religieuses de l’Europe chrétienne et un statut inégalitaire. [...]

Avec la conquête de l’Algérie, en 1830, les Juifs algériens, dont quelques-uns connaissaient le français, avaient accueilli assez favorablement l’arrivée des nouveaux arrivants et étaient devenus des sortes d’intermédiaires entre colonisateurs et autochtones. Étant vite entrés en contact avec les représentants des Juifs de France, émancipés depuis la Révolution française, c’est-à-dire devenus des citoyens français relevant individuellement de la loi française au prix de la perte de leur "statut personnel" juif antérieur (juridiction des tribunaux rabbiniques sur les mariages, les divorces et les successions), les Juifs d’Algérie avaient subi leur influence et aspiré à la même condition. La situation des Juifs français, pour qui le domaine religieux relevait dorénavant, comme pour les autres citoyens français, de la vie privée, et qui s’intégraient progressivement (non sans provoquer des réactions racistes à leur égard) dans la société française, leur avait semblé préférable au statut de dhimmi qui leur était en quelque sorte conservé par la France au début de la colonisation. L’administration militaire française avait supprimé peu à peu l’autonomie interne des communautés juives d’Algérie [...] A partir de 1845-1850, les Juifs d’Algérie, soutenus par les libéraux et des notables musulmans, avaient commencé à revendiquer la citoyenneté française. Elle leur avait été accordée d’abord par Napoléon III, par le sénatus-consulte de mars 1870, puis, après la proclamation de la République, par le décret connu sous le nom de décret Crémieux, précisé en octobre 1871 par l’Assemblée nationale.

Tout de suite contesté par l’armée et les Européens de "souche" qui en ont réclamé l’abrogation, ce décret a été la cible d’un antisémitisme extrêmement virulent qui a connu une forte poussée au moment de l’affaire Dreyfus, les suffrages des Européens d’Algérie offrant aux anti­sémites déclarés, dans les années 1894-1902, leur seule représentation parlementaire. A Oran, en 1895, à la suite d’une campagne déclenchée par un Belge devenu français, Paul Bidaine, un parti antisémite s’est emparé, entre 1896 et 1905, du conseil municipal, soumettant les Juifs à des mesures vexatoires et faisant régner un climat de haine conduisant en mai 1897 à des journées d’émeutes accompagnées de violences et de saccages. A Alger, en 1898, alors que le chef de file des antisémites était un immigré italien, Maximiliano Milano dit " Max Régis ", maire d’Alger et président de la Ligue antijuive, Édouard Drumont était élu député, tandis qu’à Constantine, le maire, Émile Morinaud, licenciait les employés municipaux juifs. Cet antisémitisme avait persisté dans les années précédant la guerre de 14 et repris dans les années 1920 avec les Unions latines sur lesquelles se sont appuyées à Oran les municipalités antisémites du docteur Molle et de Jean Ménudier, puis, dans les années 1930, plus influentes encore que les sections locales des partis d’extrême droite comme le PSF ou le PPF, les Amitiés latines de l’abbé Gabriel Lambert, maire depuis 1933, qui prit ouvertement pour programme à partir de 1937 la lutte contre les Juifs et les communistes. Et tandis qu’Oran subissait la fascination de l’ordre fasciste et même nazi (un de ses quotidiens, Le Petit Oranais, portait la croix gammée dans son titre), Alger était en 1935 la première des villes françaises, avant Paris, pour le nombre d’adhérents au mouvement du colonel de la Rocque, Croix-de-Feu puis PSF après sa dissolution comme "ligue factieuse" par le gouvernement de Paris, dont les militants défilaient en uniforme et au pas cadencé, tout comme ceux de la section algéroise du PPF de Doriot, dirigée par Victor Arrighi, alors qu’à Constantine, le maire Émile Morinaud créait les Amitiés françaises pour "organiser la défense contre les Israélites de Constantine". Plusieurs campagnes se développèrent, alimentées par l’exploitation tapageuse de faits divers.

Quand, le 7 octobre 1940, le gouvernement de Vichy abrogea le décret Crémieux, retirant aux Juifs tous leurs droits à la citoyenneté française et refaisant d’eux des "indigènes" au même titre que les Musulmans, ce n’était pas uniquement le résultat de la politique décidée en métropole mais aussi la conséquence de cet antisémitisme persistant au sein de la société européenne d’Algérie. 12 000 enfants juifs furent expulsés de l’enseignement public primaire, secondaire et professionnel à la rentrée de 1941, le nombre d’enfants écartés se montant à 18 000 l’année suivante. Seize camps, de vocations diverses, souvent gardés par d’anciens légionnaires ouvertement pro-nazis, furent ouverts en Algérie, dont certains regroupaient les soldats juifs algériens de la classe 1939, contraints à des travaux forcés. Les Anglo-Américains, en arrivant en novembre 1942, au prix de lourdes pertes (les autorités françaises d’Algérie leur ayant infligé 1 500 morts, enterrés dans le cimetière qui domine encore Oran), y dénombrèrent au total 2 000 détenus.[...] Ce ne fut que le 20 octobre 1943, soit près d’un an après le débarquement allié en Afrique du Nord - le Service des questions juives d’Alger étant resté ouvert jusqu’en mars 1943 -, que le Comité français de libération nationale accéda à la demande des Juifs d’Algérie de recouvrer leurs droits politiques de citoyens, demande à laquelle les notables musulmans, qui formulaient la même pour tous les Algériens, étaient loin d’être hostiles. Quant aux responsables européens de la répression anti­juive, ils ne firent, pour la plupart, l’objet d’aucune poursuite.

La mémoire française a préféré retenir l’idée d’une cohabitation difficile entre les Juifs et les Musulmans d’Algérie, projetant rétrospectivement les conflits venant après la Seconde Guerre mondiale, alors que les incidents furent rares entre ces deux communautés et souvent suscités par des antisémites européens à la recherche de troupes pour commettre des violences.

La dernière étape du processus d’intégration des Juifs d’Algérie à la communauté européenne correspondit à la guerre d’Algérie. En 1956, un appel du FLN les incitait à soutenir le mouvement pour l’indépendance, ce que firent un petit nombre d’entre eux, mais la grande partie était déchirée entre ses racines algériennes et son attachement à la France, où se mêlaient, selon les cas, un attachement au statut de citoyenneté qu’elle leur avait finalement assuré et une nostalgie de la société coloniale, où ils occupaient, malgré tout, pour beaucoup d’entre eux, une situation privilégiée par rapport à la masse de la population. [...] Les Juifs d’Algérie avaient peur que la France ne se soucie que des Français ou des Européens "de souche" et que leur citoyenneté française, rétablie moins de vingt ans plus tôt, ne soit de nouveau remise en cause. A leur demande, les accords d’Évian précisèrent que les Juifs d’Algérie seraient considérés comme européens et la France prit même, en 1961, à la veille de l’indépendance, une mesure donnant la citoyenneté française aux quelques Juifs habitant, hors des limites des départements d’Algérie, les territoires du Sud conquis en 1870, qui n’étaient pas citoyens français et conservaient leur statut personnel.

Hassan Remaoun et Gilles Manceron

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L’abolition, puis le rétablissement du décret Crémieux

par Benjamin Stora

L’abolition

La loi du 3 octobre 1940 portant « statut des juifs » leur interdit l’exercice d’un certain nombre de professions notamment dans la fonction publique. Le 7 octobre 1940, le lendemain de l’adoption du « statut des juifs » légalisant l’antisémitisme vichyssois, le ministre de l’intérieur Marcel Peyrouton [1] abolit le décret Crémieux de naturalisation des juifs algériens. Le 11 octobre, il retire aux juifs le droit de se faire naturaliser [2]. Cette disposition est appliquée en Algérie aussitôt après sa publication au Bulletin officiel du Protectorat le 3 novembre 1940. Cette fois il ne s’agit plus de ramener les Juifs à la prétendue égalité avec les indigènes musulmans, mais bien de frapper les seuls Juifs par des mesures discriminatoires.

Ce retrait, cette éjection hors de la citoyenneté française est un immense traumatisme pour une communauté qui avait multiplié les marques d’amour envers la République sur laquelle se focalisaient toutes les espérances. Par simple décret, la France peut retirer ce qu’elle a donné… Plus rien désormais ne sera comme avant. La leçon ne sera pas oubliée. [...]

Les archives déposées à Aix-en-Provence pour la période de la Seconde Guerre mondiale concernent le statut des juifs dans le Constantinois où vit une importante communauté, en majorité pauvre. Environ 14 000 personnes sont recensées en 1936 pour la seule ville de Constantine. Une ville qui abrite la plus forte proportion d’« israélites d’origine algérienne » : 13 % si on tient compte du total de la population communale, 18 % si on ne tient pas compte de la population dite « éparse » mais seulement de celle de la ville  [3] Présents dans l’ensemble du Constantinois, les juifs sont aussi enracinés, parfois depuis des siècles, dans de gros bourgs ou des villes moyennes telles Ain Beïda (940 juifs recensés en 1936), Biskra (926), Bône (2 390), Sétif (3888), Guelma (769), Philippeville (494), Khenchela (392), Msila (318) ou Saint-Arnaud (333). En dépit d’une élévation du niveau de vie après la Première Guerre mondiale, l’activité économique et sociale des juifs se cantonne aux métiers traditionnels. Bonnes et ménagères (516 personnes), couturières (169), employés de commerce (323), journaliers (60), cordonniers (306), menuisiers (110), peintres (128), tailleurs (445), épiciers (286), bijoutiers et ouvriers bijoutiers (139) forment le gros de la communauté. Ville de tradition religieuse, Constantine compte par ailleurs, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, 41 rabbins contre 27 à Alger, 25 à Oran ou 13 à Tlemcen. Les mesures prises par le régime de Vichy sont donc venues frapper de plein fouet cette communauté pauvre et pieuse. [...]

[La] sensation d’exil intérieur est particulièrement forte s’agissant de l’enseignement. Le fait d’être chassé de l’école de la République restera incontestablement le traumatisme le plus vif de cette période. En 1940, 465 professeurs ou instituteurs sont sommés de quitter leur emploi du jour au lendemain. Une nouvelle campagne antijuive contre les étudiants et les écoliers, pour l’instauration d’un numerus clausus, aboutit à la loi du 21 juin 1941, promulguée en Algérie le 23 août. Aux termes de cette loi, les juifs ne sont plus admis dans les facultés ou instituts d’études supérieures que dans une proportion de 3 % de l’effectif des étudiants non juifs inscrits l’année précédente. À la rentrée universitaire de 1941, 110 candidats juifs seulement sont acceptés à l’université d’Alger sur 652 postulants. L’enseignement public, primaire ou secondaire, reste accessible dans les proportions de 14 % des effectifs de chaque école. Une loi du 19 octobre 1942 réduit le numerus clausus à 7%. L’historien Michel Ansky dans son livre Les Juifs d’Algérie remarque que cette loi est appliquée en Algérie avant même sa promulgation. En fonction de ce texte, 19 484 élèves sont immédiatement exclus des écoles publiques. La loi interdit aux élèves juifs de l’enseignement privé de se présenter aux concours et examens d’un niveau supérieur au certificat d’études. Cette mesure, qui touche ainsi l’ensemble de la population scolarisée à la hâte par les institutions juives, est particulièrement ressentie par les familles.

Dès la fin de l’année 1940, en effet, le Consistoire a improvisé une instruction de remplacement, en mettant sur pied un enseignement primaire privé avec l’aide des instituteurs juifs révoqués. À la fin de l’année scolaire 1941-1942, soixante-dix écoles primaires et six écoles secondaires fonctionnent, difficilement. Dans ce pays où n’existe pas encore, contrairement au Maroc, le réseau des écoles de l’Alliance israélite universelle, cette exclusion mise en oeuvre immédiatement et de manière restrictive est un choc, dont témoignera notamment Jacques Derrida.

Né à Alger le 15 juillet 1930, il est âgé d’une dizaines d’années lorsque s’installe le régime de Vichy. Le jour de la rentrée scolaire, en octobre 1941, le proviseur de son lycée le convoque et le congédie. Le tout jeune adolescent n’est plus français, et en tant que juif est exclu de l’enseignement. Il gardera de cet affront une blessure ineffaçable mais constitutive car elle fera de lui, surtout à la fin de sa vie, le philosophe des sans-papiers et des sans-abri, l’intellectuel éperdument épris de justice. [...]

Réactions communautaires

On ne s’étonnera pas de voir la plupart des Européens d’Algérie approuver cette abrogation du décret Crémieux en 1940. Les bulletins confidentiels d’information trouvés dans les archives d’Aix-en Provence soulignent que « l’abrogation du décret est unanimement approuvée par les Européens »… Le député-maire de Constantine, Emile Morinaud, s’exclame : « La joie s’est emparée des Français quand ils ont appris que le gouvernement Pétain abrogeait l’odieux décret. Nous avons toujours revendiqué contre les juifs la cause de la prépondérance française. Nous n’avons qu’à louer le gouvernement Pétain d’avoir répondu à l’appel des Français de ce pays opprimé depuis 70 ans ! » [...]

Les juifs d’Algérie ne seront pas déportés vers les camps de la mort. [...] [Mais] seize camps de travaux forcés à vocations diverses, souvent gardés par d’anciens légionnaires ouvertement pronazis, furent cependant établis en Algérie, dont certains regroupaient les soldats juifs algériens de la classe 1939. À leur arrivée, en novembre 1942, les Anglo-américains dénombrèrent 2 000 détenus dans ces camps.

Le lent rétablissement

[...] Le 8 novembre 1942, une escadre américaine débarque, au prix de lourdes pertes (1500 morts enterrés dans le seul cimetière qui domine encore Oran), un important corps expéditionnaire à Alger, à Casablanca et à Oran. Une poignée de résistants, parmi lesquels émerge la figure de José Aboulker, ont préparé ce débarquement. La population juive accueille avec enthousiasme les troupes américaines. [...]

Un accord provisoire est signé entre le général américain Clark et l’amiral Darlan alors présent à Alger. Le général Giraud prend le commandement en chef des troupes puis, après l’assassinat de Darlan le 24 décembre 1942, reçoit le commandement civil et militaire. C’est la délivrance, mais les mesures prises par Vichy ne seront annulées qu’après bien des hésitations et des batailles livrées par les représentants de la communauté juive.

Le rétablissement du décret Crémieux sera long à venir : près d’une année après le débarquement anglo-américain de novembre 1942. La responsabilité de ces « lenteurs » incombe d’abord au général Giraud. C’est, clairement, un conservateur antisémite qui reproche aux juifs d’avoir « trop bruyamment manifesté leur joie au passage des troupes américaines », et « d’aspirer à leur revanche puisqu’ils demandent avec quelque véhémence l’abolition de toute législation antijuive » [4]. Le nouveau pouvoir qui s’installe à Alger ne veut pas du rétablissement de la situation antérieure. Il refuse d’incorporer les recrues juives dans l’armée qui part pour l’Italie et la Provence, en l’expliquant ainsi dans une note du 30 janvier 1943 : « Cette mesure a paru nécessaire afin d’éviter que la situation d’ancien combattant ne puisse être acquise par l’ensemble de la population juive et pour ne pas engager l’avenir sur la question du statut qui leur sera donné après la guerre. » Les juifs seront donc versés dans des bataillons spéciaux de travailleurs non combattants, en Algérie ou au Maroc, sous le nom de « pionniers ».

Giraud choisit comme nouveau gouverneur de l’Algérie Marcel Peyrouton, l’ancien ministre de Vichy, l’homme qui précisément avait décidé l’abrogation du décret Crémieux ! Ce dernier freine manifestement le retour à la normale. Le numerus clausus est abandonné à la mi-février 1943 et, en mars, Marcel Peyrouton déclare que 3500 fonctionnaires juifs licenciés seront réintégrés. Mais au printemps 1943, le décret Crémieux n’est toujours pas rétabli. Pire : le 14 mars 1943, Peyrouton annonce qu’il va rompre avec la législation vichyssoise et que la législation postérieure au 22 juin 1940 est dénuée de toute valeur légale... à l’exception de l’abrogation du décret Crémieux. Il est donc promulgué au Journal officiel du 18 mars 1943, à la grande surprise de tous les membres de la communauté juive, une ordonnance d’abolition... du décret Crémieux ! Cette nouvelle loi raciale ne reprend même pas les exceptions prévues en faveur des anciens combattants décorés. L’argument est toujours le même : à vouloir satisfaire les juifs, le risque est grand de mécontenter les musulmans (à qui, d’ailleurs, on ne demande jamais leur avis...) [5] [...]

Dans l’esprit des nouvelles autorités [...] un rétablissement du décret Crémieux pourrait provoquer des troubles chez les indigènes musulmans et susciter l’exaspération de la majorité européenne restée vichyste et sur laquelle veut s’appuyer Giraud. Afin d’éviter les polémiques, Giraud confirme l’abrogation du décret en Mars 43, mesure qui ne manque pas de susciter un tollé de la part des responsables de la communauté juive, lesquels n’auront de cesse de se voir rétablis dans leur citoyenneté française et dans leurs droits. [...] Le plus simple à leurs yeux était donc de rétablir le décret Crémieux et d’abroger la législation de Vichy. Décision que ni Giraud, ni De Gaulle, lorsqu’il arrive au pouvoir en mai 43, ne se résoudront à prendre. [...]

Il faudra des centaines de pétitions pour que le 22 octobre 1943, un an après le débarquement anglo-américain, le décret Crémieux soit rétabli et que les juifs d’Algérie redeviennent Français.[...]

La satisfaction est générale, mais la blessure reste profonde, comme en témoigne, encore une fois, Jacques Derrida : « C’est une expérience qui ne laisse rien intact, un air qu’on ne cesse plus jamais de respirer. Les enfants juifs sont expulsés de l’école. Bureau du surveillant général : tu vas rentrer chez toi, tes parents t’expliqueront. Puis les Alliés débarquent, c’est la période du gouvernement bicéphale (de Gaulle-Giraud) : les lois raciales maintenues près de six mois, sous un gouvernement français "libre". Les copains qui ne vous connaissent plus, les injures, le lycée avec les enseignants expulsés sans un murmure de protestation de collègues. On m’y inscrit, mais je sèche pendant un an. [...] Avec d’autres, j’ai perdu puis recouvré la citoyenneté française, je l’ai perdue pendant des années sans en avoir d’autre. Pas la moindre, vois-tu. [...] Une citoyenneté, par essence, ça ne pousse pas comme ça, c’est pas naturel, mais son artifice et sa précarité apparaissent mieux, comme dans l’éclair d’une relation privilégiée, lorsque la citoyenneté s’inscrit dans la mémoire d’une acquisition récente : par exemple la citoyenneté française accordée aux juifs d’Algérie par le décret Crémieux en 1870. Ou encore dans la mémoire traumatique d’une "dégradation", d’une perte de la citoyenneté. »  [6]

Benjamin Stora

Notes

[RM] Hassan Remaoun et Gilles Manceron, D’une rive à l’autre - La guerre d’Algérie, de la mémoire à l’histoire, 1993, éd Syros.

[S] Benjamin Stora, Les trois exils. Juifs d’Algérie », sept. 2006, éd. Stock.. L’ouvrage de Benjamin Stora est présenté sur ce site : « les trois exils - Juifs d’Algérie » de Benjamin Stora.

[1] Marcel Peyrouton a été secrétaire général du Gouvernement général à Alger avant de devenir résident en Tunisie, puis au Maroc. Il expliquait la nécessaire abrogation du décret Crémieux par « l’antijudaïsme instinctif des musulmans. », donc par la nécessité de réparer une injustice à leur égard.

[2] Sur la chronologie de cette période décisive, voir Henri Mselatti, Les Juifs d’Algérie sous le régime de Vichy, Paris, éd l’Harmattan, 1999, 302 pages.

[3] Eugène Guernier (dir.), Encyclopédie coloniale et maritime, tome second, « Les villes, marchés de l’intérieur. Constantine », Paris, Éd. de l’Encyclopédie de l’Empire français, 1948.

[4] Charles-Robert Ageron, De l’Algérie française à l’Algérie algérienne, op. cit., p. 426. Le général Giraud n’était pas un cas à part dans l’armée d’Afrique qui comptait un grand nombre d’antisémites ouvertement déclarés.

[5] Cet argument est répété sans cesse par les Européens depuis la promulgation du décret Crémieux et ce, dès l’origine. L’insurrection de 1871 en Kabylie est ainsi expliquée comme une réaction musulmane au décret Crémieux.

[6] Jacques Derrida, La Contre-Allée, avec Catherine Malabou, Paris, La Quinzaine littéraire 1999, p. 87-88.


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