Histoire coloniale et postcoloniale

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les mémoires des pieds-noirs

lundi 8 septembre 2008, par nf

Il est parfaitement légitime de vouloir conserver la mémoire des victimes. Mais cela ne doit pas devenir, par la sélection des victimes, un moyen insidieux de parvenir à d’autres fins.

L’un des objectifs avoués de l’association Adimad (de défense des intérêts moraux et matériels des anciens détenus politiques et exilés de l’Algérie française) qui rassemble d’anciens activistes de l’OAS et des nostalgiques de l’Algérie française, est d’obtenir la réhabilitation de l’organisation terroriste. Elle tente d’y parvenir par les hommages qu’elle rend à une certaine catégorie de victimes.

Elle n’est pas la seule à livrer ce combat : dans une lettre qui circule sur Internet [1], Thierry Rolando, président du Cercle algérianiste, n’hésite pas à parler de « nos amis de l’Adimad ». Mais comment alors accorder le moindre crédit à la prétention du Cercle algérianiste de représenter tous les pieds-noirs ? Et que penser du thème Réhabiliter la mémoire des pieds noirs de son prochain congrès, fin octobre 2008 à Fréjus Saint-Raphaël, au cours duquel se déroulera un colloque intitulé Quand les Français d’Algérie auront-ils enfin droit à leur lieu de mémoire ?

En fait, comme l’écrit ci-dessous Yann Scioldo-Zürcher, la variété d’opinions est aussi grande parmi les pieds-noirs que parmi le reste de la population.

Lors de la mise en place de l’association des Pieds-noirs progressistes et leurs amis, un des membres, Roger Hillel, avait demandé à différentes personnes s’il leur semblait souhaitable que la dénomination “pied-noir” figure dans le nom de l’association.

L’historien Yann Scioldo-Zürcher, après avoir posé la question «  que faire avec ce fatras de sens, d’histoires personnelles et collectives et de revendications qui volent autour de ce nom ?  », lui a répondu :

Gardez ce nom !

Gardez donc ce nom ! Il a une histoire difficile, qui est celle de la colonisation, des départs et des manques de l’Algérie, mais c’est-là un résumé de l’histoire humaine. Ce nom à acquis un sens : il appartient à tous ceux qui ont connu l’Algérie qui y sont nés par les hasards de la vie et de l’histoire et à l’image des pieds-noirs d’aujourd’hui, ce nom est multiple. Il désigne un passé commun, mais en rien une seule tendance politique. C’est un nom difficile, mais c’est un nom historique. Parmi les rapatriés tous n’[ont pas] suivi les violences de l’OAS, nous le savons bien. Gardons-nous donc à notre tour de faire des réductions historiques grotesques. Que votre association rappelle donc aussi que des pensées progressistes animaient aussi des pieds-noirs et leurs amis !

Yann Scioldo-Zürcher

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Quatre obus de mortier tirés par l’OAS depuis une terrasse de Bab El-Oued font 24 morts et 59 blessés parmi les Algériens, le 20 mars 1962 (photo © Dalmas - Sipa).

L’arme de la mémoire

par Jean-Baptiste Malet, Le Ravi de septembre 2008

L’Amicale pour la défense des intérêts moraux et matériels des anciens détenus et exilés politiques de l’Algérie française (Adimad), fondée en 1967, s’autoproclame «  vitrine du juste combat de l’Algérie française ». Outre l’organisation de manifestations publiques et de messes en l’honneur des morts pour l’Algérie française, son action consiste principalement à édifier des monuments, stèles et plaques commémoratives pour glorifier l’OAS. Cet été, un long démêlé judiciaire a pris fin au sujet d’une des " réalisations " de l’Adimad à Marignane (13). Une stèle occupant six mètres carrés dans le cimetière Saint Laurent doit ainsi être déplacée et rendue à ses instigateurs. Il y est gravé des dates dont trois font explicitement référence aux jours où, par décision de justice, des assassins de l’OAS furent fusillés [2]

Réalisant son propre putsch mémoriel en 2005, l’ex maire ex-FN ex-MNR, désormais affilié UMP au Conseil général des Bouches-du-Rhône [3], Daniel Simonpieri, avait en effet décidé par arrêté municipal d’accorder un emplacement à l’Adimad durant sa mandature sans même consulter son conseil municipal. Christiane Azam, responsable du MRAP sur la commune, analyse : « La communauté pied-noir de Marignane est très importante, même si elle n’est pas entièrement pro-Adimad. Simonpieri a sans cesse cherché à l’instrumentaliser et continue de le faire depuis son siège de conseiller d’opposition. » Bien entendu, Jean-François Collin, le président de l’Adimad, s’insurge contre l’injonction de démonter la stèle. «  Les juges ont pris une décision politique pour Marignane, affirme cet ancien conseiller municipal FN de la ville d’Hyères-Les-Palmiers (83). Nous avons déposé une plainte contre X car les juges étaient trois. Ils ont outrepassé leurs droits. Les rapatriés n’ont plus de terre, plus de monuments et on nous interdit les lieux de mémoire.  » Reste toutefois, rien qu’en Paca, un monument à Toulon, place d’Italie [4], une stèle à Nice [5], des plaques à Antibes, Saint- Laurent-du-Var, Théoule (06)...

«  La stèle ne devrait pas être démolie. Mais elle doit se trouver en dehors du territoire Marignanais  », explique Vincent Gomez, élu d’opposition socialiste à Marignane. Quant au nouveau maire divers droite de la ville, Eric Le Dissès, il opte pour le ton pédagogue : «  J’ai jusqu’au 7 novembre pour me décider. Le tribunal n’a pas demandé sa destruction. Donc on étudie la situation. ». S’il ne fait aucun doute qu’il appliquera la décision de justice, reste à savoir si l’Adimad hébergera ensuite son gros caillou, financé par ses membres, sur un terrain privé... ou tentera de l’implanter dans une autre commune. «  Nous avons plusieurs pistes, lance, espiègle, Jean-François Collin, même si je ne les révélerai pas.  » Parmi elles, il y a fort à présager qu’Aix-en- Provence figure en bonne place [6].

Toute cette affaire réveille de vieux démons. Guy Macary, conseiller régional du FN (la liste FN avait réalisé un score de 22,95 % au premier tour) et ancien parachutiste, évoque « les camarades qui sont tombés à mes côtés en Algérie » sans cacher sa sympathie pour l’Adimad. «  Quatre dates sur la stèle de Marignane concernent des massacres d’européens réalisés en Algérie que l’on devrait pouvoir honorer, poursuit l’avocat d’extrême droite. Concernant les autres [dates] il y a violation de la loi pénale lorsque le tribunal fait une allusion à “des agissements amnistiés” car ils ne devraient pas, étant amnistiés, être invoqués en faveur de cette démolition. » Des arguties que condamne Jean-François Gavoury, animateur de l’Association nationale pour la protection de la mémoire des victimes de l’OAS (Anpromevo) [7] : « C’est inexact ! Les amnisties portent sur les condamnations, non sur les faits ! » Fils du commissaire central d’Alger Roger Gavoury poignardé en 1961 par des activistes condamnés à mort par la justice française [8] ; c’est lui qui a obtenu justice contre la stèle de Marignane.

Serait-il possible d’honorer la mémoire commune de tous les morts de la guerre d’Algérie ? « Avec qui ? Les fellouzes ? Les terroristes du FLN ? Les porteurs de valise ? Ceux qui nous ont massacrés, qui ont détruit nos maisons, nos cimetières ?, tempête Jean-François Collin. Chacun sa mémoire ! Toutes les communautés, juives ou arméniennes par exemple, ont le droit de pratiquer leurs mémoires. Nous, pieds-noirs, il nous l’est interdit, car nous sommes des patriotes et que nous avons défendu la constitution devant le machiavélisme de De Gaulle. L’Adimad rassemble des gens de tous horizons : du FN, du MNR, de l’UMP, des anciens communistes d’Algérie, des militants de gauche. » Des socialistes également comme Théodore Balalas ; aujourd’hui responsable des adhésions à la fédération du PS des Bouches du Rhône. Il a été emprisonné à la prison de la santé pour avoir participé au combat de l’OAS. Navette historique de Gaston Defferre entre le PS et le FN, il fut un correspondant de Minute et un des fondateurs du FN Marseillais. Quand on lui évoque Théodore Balalas, référencé sur le site de l’ADIMAD, Jean-François Collin lance : «  Nous ne divulguons aucune information sur nos membres, si vous souhaitez en savoir plus, traitez directement avec eux ».

«  Théo Balalas ne donne pas d’interviews », informe la secrétaire de la fédération socialiste. Mais quand on lui parle de son CV, candidat Front National aux législatives de 1973 à Marseille, elle confie : « J’ignorais son passé. Il est vrai que tout cela est à éclaircir...  ». Didier Hacquart, ancien adjoint au maire PS à Vitrolles, connaît lui le passif de " Théo " : «  Je l’ai découvert dans le livre Le Pen en Provence [9]. Depuis, rien, pas une explication. C’est peut-être propre à la fédé du 13...  ».

Autre ex-OAS aujourd’hui recyclé un parti républicain en Paca : Gabriel Anglade, membre d’un commando qui assassina six inspecteurs de l’éducation nationale en 1962, est aujourd’hui élu UMP à Cagnes-sur-Mer (06) et président de la maison des pieds-noirs de la ville [10].

Siné commentait l’actualité en février 1962.

Oscillant entre mutisme et revendications exubérantes, l’Adimad et ses sympathisants, plus de 45 ans après une guerre sanglante, continuent de percevoir l’apaisement comme une insulte. Dans un courrier adressé, le 13 juin 2008, à Maryse Joissains, maire d’Aix-en-Provence, à la suite de ses déclarations controversées [11], Jean-François Gavoury, fils d’une victime de l’OAS, formulait une proposition : « Honorer sans distinction TOUTES les victimes civiles et militaires de cette guerre participerait sans doute à la réconciliation de TOUTES les mémoires blessées ». Sous cet angle, la mémoire deviendrait enfin peut-être autre chose qu’une arme dont se réclame l’Adimad...

Jean-Baptiste Malet

Mais voici la réponse que lui a faite Maryse Joissains :

Le 10 juillet 2008

Monsieur,

L’Algérie et la France ont eu leurs martyrs et leurs héros. Et ils sont nombreux ceux qui, en Algérie, ont souffert pour la France et sont morts pour son drapeau et sa devise républicaine. Ils sont nombreux ces appelés, ces rappelés, ces harkis, ces pieds noirs violentés, massacrés, ces victimes innocentes du 26 mars 1962, ces expulsés, ces exterminés, ces fusillés qui ne se réclamaient que d’un parti, celui de la France.

Il ne faut jamais faire de la haine et de la calomnie de ces Français, une sorte de profession de foi républicaine car alors notre société ne serait plus démocratique.

Il faut écouter tout le monde, et surtout, les gens poussés à bout, menacés dans leur survie. Il faut essayer de comprendre le "pourquoi" en tentant de ne pas condamner le "comment" et le "parce que".

Tel est le rôle des politiques et des pouvoirs publics à leur égard quand l’histoire a voulu les oublier pendant trop longtemps.

Je vous assure, Cher Monsieur, de mes sentiments les meilleurs.

Maryse Joissains-Masini

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Pour terminer, voici les voeux adressés à l’association des Pieds-noirs progressistes et de leurs amis, par l’auteur des Voleurs de rêves :

Longue vie à l’APNPA !

Concernant le fond des choses : je crois que le terme de pieds-noirs s’est imposé et il désigne sans aucun doute possible les Français d’Algérie. Ensuite, il n’est pas péjoratif même si l’image qu’il colporte est marquée à droite parce que la majorité des pieds-noirs n’était pas pour l’émancipation de la colonie. Personnellement je crois qu’il faut garder le terme de pied-noir pour désigner les Français d’Algérie. Et comme dans toute société humaine il y a des pieds-noirs de gauche qui se revendiquent de gauche, et des pieds-noirs d[’extrême]-droite qui se revendiquent de l’OAS et sont toujours partisans de l’Algérie Française.

Bachir Hadjadj

[1Lettre de Thierry Rolando adressée le 4 août 2008 à J. -P. G., en réponse à sa lettre ouverte.

[2La description de la stèle de Marignane,
la condamnation de la ville de Marignane prononcée le 7 juillet 2008 par le Tribunal adminitratif.

[9Le Pen en Provence de Frédérique-Joël Guilledoux (Fayard).
À lire également La main droite de dieu (Seuil) sur Mitterrand et l’extrême droite où un chapitre est consacré à Théo Balalas.

[10Voir article 2556.