les racines franquistes du putsch et de l’OAS


article de la rubrique extrême droite > l’O.A.S.
date de publication : vendredi 22 avril 2011


C’est à Madrid que l’OAS a été créée au début de 1961, et, bien que le sigle ne soit apparu publiquement, à la fois à Alger et à Paris, que vers la fin du putsch, c’est en Espagne franquiste, auprès du général Salan, qu’une branche de cette organisation s’est constituée.

En réponse aux tentatives de réhabilitation de ce coup d’Etat militaire, s’est tenue à Nice le 20 février une réunion sur le thème « Alger 1961, un soulèvement contre la République » où l’historien Gilles Manceron a rappelé l’origine, à Madrid, de ce pronunciamento et de l’OAS qui a suivi. Nous reprenons ici une partie de son évocation de leur préparation.


Le soutien des franquistes à Salan et au putsch de 1961

Le livre de Jean Ferrandi 600 jours avec Salan et l’OAS (Fayard, 1969) fait le récit des activités du général Salan depuis le moment où il a critiqué publiquement, le 14 septembre 1960, la politique algérienne du général de Gaulle jusqu’à son retour à Alger, le 23 avril 1961, pour participer au putsch. Ferrandi relate, en particulier, la visite de Salan le 13 octobre au premier secrétaire de l’ambassade d’Espagne à Paris qui lui a assuré qu’il serait le bienvenu en Espagne et que son gouvernement lui accorderait toute l’aide dont il aurait besoin. Arrivé à Barcelone le 31 octobre, Salan rencontre le 7 novembre à Madrid Ramon Serrano Suñer, beau-frère du général Franco, qui avait été l’un de ses principaux ministres jusqu’en 1942 et était resté un dignitaire important du régime. Influent dans les milieux phalangistes, il représentait l’aile des ultras du franquisme. C’est lui qui organisa le séjour de près de six mois de Salan en Espagne jusqu’à son retour en Algérie pour participer au putsch.

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Serrano Suñer et Hitler

Une semaine après sa première rencontre avec Salan, le 13 novembre, Ramon Serrano Suñer publie dans le quotidien franquiste ABC un article intitulé « Défection de l’Europe » qui soutient clairement les partisans de « l’Algérie française » contre la politique du général de Gaulle. Pour lui, ce sont des « patriotes » qui défendent, à l’instar du Portugal salazariste qui refuse d’« abandonner » ses « provinces d’Afrique », la « continuité territoriale et nationale en Afrique » et donc la cause de « l’Occident ». C’est un signe de ce que le régime franquiste choisit d’aider activement ceux qui refusent la politique du général de Gaulle en Algérie (tout en maintenant des liens entre services espagnols et services français). Et c’est Serrano Suñer qui met en œuvre ce choix.

Ramon Serrano Suñer avait joué dans la période de 1936 à 1942 un rôle politique de premier plan au côté de Franco dans le succès de la rébellion franquiste et son engagement dans l’idéologie fasciste et la coopération avec l’Allemagne nazie. Ami proche du fondateur de la Phalange, José Antonio Primo de Rivera, il avait été l’un des principaux acteurs de la conspiration contre la République espagnole qui aboutit au coup d’Etat de juillet 1936 et il présida la Phalange, lors de sa constitution en 1937 en parti unique de l’Espagne franquiste. Il était resté en 1960 l’une des personnalités importante de l’entourage du caudillo, qu’on appelait le cunadisimo (de cunado, beau-frère en espagnol, avec le suffixe présent dans generalisimo). Il était, en effet, devenu le beau-frère de Franco après que, lors de son mariage, en 1932, où ses témoins étaient Primo de Rivera et Franco, ce dernier avait rencontré la sœur de la mariée qu’il épousa. Ministre de l’Intérieur et de la Propagande de Franco entre janvier 1938 et 1940, il fut l’un des principaux agents de l’alliance avec l’Allemagne nazie qui permit l’appui de son aviation à la rébellion franquiste, connu notamment par le bombardement de Guernica.

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Serrano Suñer (au centre) au siège de la Gestapo, à Berlin en 1940 ; à gauche : Himmler

Devenu ministre des Affaires étrangères à la défaite de la République, Serrano Suñer se rendit en Allemagne en septembre 1940 pour organiser l’entrevue de Franco avec Hitler à Hendaye en octobre 1940 dans l’espoir de faire entrer en guerre l’Espagne du côté des pays de l’Axe. Cette entrée en guerre fut promise mais remise à une date indéterminée. L’un des problèmes étant que l’Espagne réclamait le contrôle de l’Afrique du Nord française (Maroc et Algérie) alors que les nazis préféraient y maintenir les autorités françaises, vichystes (qui avaient d’ailleurs devancé leurs désirs dans les persécutions anti-juives…)

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23 octobre 1940. Rencontre de Franco et Hitler à Hendaye.

Dans le même but, il prépara la rencontre entre Franco et Mussolini à Bordighera, le 12 février 1941, où il accompagnait le caudillo.

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A Bordighera le 12 février 1941 : Serrano Suner, Franco et Mussolini (de g. à d.)

C’est Serrano Suñer qui organisa l’envoi en Allemagne, à la fin de 1941, de la División Azul constituée de soldats espagnols armés par les nazis. Elle comprenait l’escadrille Azul, rattachée au commandement du général Wolfram von Richthofen qui avait commandé de la Légion Condor pendant la guerre d’Espagne. Equipée avec des avions allemands, l’escadrille Azul était destinée à remercier von Richthofen et la Légion Condor de leur aide dans la guerre d’Espagne.

Franco, après avoir d’abord temporisé en refusant de donner une date précise pour l’entrée en guerre de l’Espagne en dehors de la División Azul, a tenu compte, à la fin de 1942, du renversement du rapport de force dans la guerre du fait de la résistance des Soviétiques et du succès du débarquement des alliés en Afrique du Nord. Il a écarté alors Serrano Suñer des responsabilités les plus importantes de son régime, mais celui-ci est resté une personnalité influente qui continuait à incarner l’aile proprement fasciste du franquisme.

A la fin de 1960, Salan est rejoint en Espagne par le général Gardy, ancien de la Légion étrangère, qui lui succédera à la tête de l’OAS quand lui-même sera arrêté. Ainsi que par Jacques Marteau, qui avait été condamné à mort à la Libération pour collaboration et qui devient le secrétaire particulier de Salan. Et aussi par Pierre Lagaillarde, Jean-Jacques Susini, Jean-Maurice Demarquet et Marcel Ronda, qui avaient été mis en liberté provisoire lors du procès des initiateurs de la « Semaine des barricades » et en ont profité pour quitter la France et qu’on retrouvera dans l’OAS.

En décembre, les adversaires de la politique du général de Gaulle et partisans de l’« Algérie française » tentent un coup de force à Alger, auxquelles répondent des manifestations massives d’Algériens qui arborent pour la première fois dans les rues le drapeau du FLN. Salan est obligé de renoncer à son projet de rejoindre ce mouvement séditieux, organisé notamment par le général Jouhaud et le « Front de l’Algérie française ».

Le 8 janvier 1961, le peuple français approuve par un référendum le principe de l’autodétermination des Algériens : 75,25% de oui en métropole et 69,09% en Algérie, et le 30 mars de la même année, le gouvernement Français annonce officiellement l’ouverture de pourparlers avec les représentants du gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA).

La naissance de l’OAS

Le séjour espagnol de Salan se prolonge, toujours organisé activement par Serrano Suñer, que Franco laisse faire. Susini racontera que Ferrandi lui avait demandé de dire à Salan de ne pas trop parler, dans ses dîners avec Serrano Suñer, de ses combats passés dans la France Libre contre l’Axe : « ce genre de souvenirs risquait de déplaire… » C’est à Madrid, en février 1961, qu’autour de Salan, Susini et Lagaillarde, naît l’idée de fonder l’OAS. Susini écrira : « Je travaillais à l’hôtel de Salan. J’écrivais un projet de constitution. Je mettais au point un plan de mobilisation d’une garde nationale des Français d’Algérie pour tenir le territoire après le soulèvement. […] Je pensais qu’il fallait expulser le contingent, le renvoyer en France, prendre notre défense en main… » Le jeune député poujadiste Jean-Marie Le Pen vient rencontrer à Madrid Salan et les autres comploteurs.

Le projet de putsch est mis au point à la fin du mois de mars entre Madrid et Alger. Pour Salan, Susini et le « groupe de Madrid », le putsch a un modèle : le coup d’Etat de Franco en 1936. Ferrandi explique que seul Serrano Suñer pouvait leur apporter l’aide dont ils avaient besoin : « Lui seul en effet est en mesure de nous assurer une possibilité de départ clandestin. […] C’est avec un véritable enthousiasme qu’il nous promet son aide. […] Il a conservé tout un réseau d’anciens fidèles, survivants des années troubles de la guerre civile, hommes d’actions efficaces sur lesquels nous pourrons compter. […] Notre affaire leur rappellera les “coups” du bon vieux temps » Dans ce réseau, figure en particulier Carlos Texidor y Rodríguez-Santamaría, un phalangiste notoire qui avait combattu aux côtés des nazis au sein de l’escadrille Azul sous le commandement du général von Richthofen. C’est lui qui pilote l’avion affrété par Serrano Suñer à bord duquel prennent place Salan, Susini et Ferrandi, qui part le 23 avril à l’aube de l’aéroport de Madrid-Barajas pour celui d’Alger-Maison Blanche.

Un départ qui s’est opéré avec l’accord de Franco. Comme l’a confirmé un membre des services secrets de Franco, Antonio Munoz Cabanillas : « il n’était pas question, pour nous, les services secrets, de neutraliser les partisans de l’Algérie française. » Il a confirmé aussi que Serrano Suñer s’était lancé dans le soutien aux putschistes avec un immense plaisir, car il était violemment hostile au général de Gaulle, avec qui il réglait de vieux comptes remontant à la Seconde Guerre mondiale.

Tout en aidant Salan, Serrano Suñer lui conseillait de s’inspirer des méthodes expéditives de la rébellion franquiste : « Les généraux à Alger, manquent d’énergie. Ils n’ont fait fusiller ni Morin, ni Gambiez [Jean Morin, délégué général, et le général Fernand Gambiez, commandant en chef en Algérie, avaient été arrêtés dès le début du putsch]. Franco, lui, n’aurait pas hésité. » Et il lui donnait en exemple leur attitude lors de la Guerre d’Espagne : « A notre arrivée à Tétouan, l’état-major de la place refusait de suivre. Les officiers furent fusillés en quelques minutes. » Si les putschistes d’Alger furent divisés sur l’emploi de la violence — certains, tels Challe ou Denoix de Saint Marc, qui avaient hésité à rejoindre la rébellion, n’étaient pas favorables à la terreur et se sont constitués prisonniers aux autorités légales de la République dès l’échec du coup d’Etat —, ce sont les conseils émanant de cet exalté de l’aile dure du franquisme, en faveur du recours, sans état d’âme, à la violence terroriste, qui seront mis en œuvre par l’OAS après l’échec du putsch.

Une violence terroriste qui, outre plus de 2 500 victimes algériennes, a fait environ 400 morts parmi les militaires français (gendarmes, soldats du contingent et officiers d’active), les policiers et autres fonctionnaires français, et parmi les européens d’Algérie. C’est incontestablement cette terreur, sans cesse croissante jusqu’en juin 1962, qui a été en grande partie responsable de l’exil et des drames qui ont frappé la population européenne d’Algérie.

Gilles Manceron


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