Histoire coloniale et postcoloniale

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les victimes oubliées des essais nucléaires

dimanche 22 juin 2014, par la rédaction

Les victimes des essais nucléaires français font-ils partie des “oubliés de l’Histoire” ? On peut se poser la question :
- les demandes d’audience, adressées par l’AVEN au premier ministre ou à son prédécesseur par l’association des vétérans (victimes) des essais nucléaires qui dénonce les insuffisances de la loi Morin, n’ont pas reçu de réponse,
- à Papeete, l’association Moruroa e Tatou lance une pétition pour la sauvegarde du mémorial des victimes du nucléaire, place du 2 Juillet 1966 que le gouvernement Flosse entend rebaptiser place Jacques Chirac,
- quant à l’Algérie, selon certaines études, dans les régions où se sont déroulés les essais français, plus d’une femme sur cinq serait atteinte d’un cancer du sein, et une sur dix d’un cancer de la thyroïde.

Lettre ouverte de l’AVEN au premier ministre

Lyon, le 10 juin 2014


Monsieur le Premier Ministre,

Il est temps de solder le dossier des vétérans des essais nucléaires.

Il est temps de mettre en place, en concertation avec les associations, les modalités d’applications de la version consolidée au 20 décembre 2013 de la Loi N° 2010-2 du 5 Janvier 2010, relative à la
reconnaissance et à l’indemnisation des victimes des essais nucléaires français, et pour cela répondre favorablement à nos demandes de rencontres.

Il est temps d’interrompre l’hémorragie financière que représente pour l’Etat les procédures administratives en cours, qui en leurs majeures partis condamnent ce dernier à indemniser les plaignants.

Il est temps d’honorer les signatures de tous ceux qui ont soutenu la proposition de Loi N° 1258 déposée le 14 Novembre 2008, et par-delà, même, honorer votre propre engagement et celui des ministres ou du Président de la République figurant au bas de cette proposition de Loi.

Il est temps d’entendre d’autre voix que celles de scientifiques formatés au temps où le CEA préconisait de jeter les déchets nucléaires en haute-mer et de prendre acte des avancées de la science
pour reconnaître les erreurs du passé.

Il est temps d’utiliser la ligne de crédit attribuée aux victimes des essais nucléaires par une juste et réelle indemnisation sans notion arbitraire de seuil d’exposition.

Il est temps, Monsieur le Premier Ministre, car nul ne peut savoir jusqu’où peut aller le désespoir de ceux souffrant dans le mépris de l’Etat qu’ils ont eu le tort de servir…

Dans l’attente, je vous prie, Monsieur le Premier Ministre, ...

Jean- Luc Sans
Président de l’AVEN [1]


T A H I T I : effacer la mémoire ?

Place de la discorde à Papeete

[Les nouvelle calédoniennes, le 16 juin 2014 (extrait)]


Dédiée depuis 2011 à la mémoire des essais nucléaires effectués par l’armée française dans le pays, une place de Papeete devrait être rebaptisée « Jacques Chirac ». Derrière cette décision du gouvernement, des visions très opposées de l’histoire récente.

C’est une annonce qui pourrait faire l’effet d’une bombe. Le porte-parole du gouvernement, Marcel Tuihani, a annoncé hier matin « l’abrogation de l’autorisation d’occupation temporaire de l’emplacement du domaine publique maritime remblayé dans la commune de Papeete ». Comprenez la suppression de l’arrêté ayant permis l’affectation de la place communément dénommée « Jacques Chirac » au profit de l’association Moruroa e tatou. Ce lieu de mémoire a été nommé « place du 2 juillet 1966 », en rapport avec le premier tir atomique atmosphérique en Polynésie française (appelé Aldébaran). C’est sous le gouvernement Temaru, en 2011, que la modification du nom s’était opérée. La décision du gouvernement Flosse d’abroger l’arrêté autorisant l’occupation temporaire de cet emplacement du domaine public a été prise « pour les mêmes motifs que le gouvernement a renommé la place Jacques- Chirac », à savoir des motifs « politiques ». Dans un communiqué, la présidence indique également que « l’espace limitrophe, affecté depuis la fin 2012 au Port autonome, doit prochainement accueillir de nouveaux aménagements destinés à l’accueil des yachts et voiliers, et va également être réhabilité et embelli afin d’offrir [...] un cadre [...] digne des destinations touristiques les plus prisées ». [...]

Chronologie

- 2 juillet 1966 : premier essai nucléaire à Mururoa. Jusqu’en 1996, la France fera exploser un total de 193 bombes atomiques à Mururoa et à Fangataufa.
- 2 juillet 2006 : inauguration d’un monument dédié à ces événements, à Papeete.
- Juin 2011 : L’espace entourant le monument est baptisé « place du 2 juillet 1966 ».
- 2 juillet 2011 : Le « unu » (sculpture polynésienne en bois » Aldébaran est inauguré. Il rappelle les essais atmosphériques de Mururoa.
- 2 juillet 2012 : Le « unu » Achille est inauguré. Il évoque les essais souterrains de Fangataufa.
- Juin 2014 : le gouvernement Flosse annonce le changement de nom et de vocation de la « place Jacques-Chirac ».

La place du 2 juillet 1966, à Papeete.

L’association Moruroa e Tatou — Association des travailleurs et des victimes de Moruroa et Fangataufa — a lancé une pétition pour que ce mémorial ne soit pas détruit :

Le 15 juin 2014

En d’autres temps - pas si lointains – il fallait détruire tout ce qui n’était plus conforme à l’idéologie du pouvoir en place. Partout dans le monde, livres, œuvres d’art, objets religieux, monuments ont été passés par le feu sur ordre de dictateurs avides d’effacer de la mémoire des peuples l’histoire même qui les a construits. Leur acharnement à détruire est d’autant plus virulent qu’ils tentent d’occulter tout ce qui met en cause leur propre collaboration avec l’injustice passée. A défaut de relever le pays, Gaston Flosse et ses complices tentent aujourd’hui une diversion en s’attaquant à la mémoire de la période du CEP. En décidant de faire disparaître le monument de la place du 2 juillet 1966, ce gouvernement commet un affront sacrilège aux sacrifices – non consentis – de milliers de victimes polynésiennes des essais nucléaires français, de leurs familles et de toutes les victimes des expériences atomiques dans le Pacifique. Depuis ce 2 juillet 2006 où fut inauguré ce monument, nombreux sont ceux – personnalités, élus, syndicalistes, polynésiens de toutes générations, visiteurs étrangers - qui, depuis le Japon, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, Fidji, les Etats-Unis, la France et tous nos archipels, sont venus se recueillir en ce lieu symbolique de la folie nucléaire désormais connu du monde entier.

Signez la pétition demandant à M. Gaston Flosse, président de la Polynésie française, de renoncer à détruire le monument de la Place du 2 juillet 1966 à Papeete dédié à la mémoire de toutes les victimes des essais nucléaires.

SAHARA ALGÉRIEN

Séminaire sur la tragédie nucléaire de la France dans le Hoggar

par Ravah Ighil, El Watan, le 4 mai 2014


Treize tirs nucléaires furent effectués, dont 12 ont échoué, parmi lesquels l’essai baptisé du nom de Béryl, le 1er mai 1962.

« Les explosions nucléaires, la catastrophe de Béryl et le droit international humanitaire » est l’intitulé du séminaire organisé, avant-hier, par l’association Taourirt des victimes de la tragédie nucléaire de la France, dans l’Ahaggar. Organisée avec le concours du centre universitaire et la direction des œuvres universitaires de la wilaya, la rencontre, à laquelle ont pris part des chercheurs, des experts en nucléaire, des juristes et des représentants de l’Association des victimes de Reggane (Adrar), était une occasion pour sonner, pour la énième fois, le tocsin face au désastre survenu sur les monts de Tan Affla et Tan Ataram dans la région d’In Ekker, à 180 km au nord de Tamanrasset, où furent effectués 13 tirs nucléaires, dont 12 ont échoué, parmi lesquels l’essai baptisé du nom de Béryl, le 1er mai 1962. Mais aussi pour accabler la France pour avoir utilisé des Algériens comme cobayes pour mener à terme ses expériences en les faisant passer pour des mannequins.

150 Algériens utilisés comme cobayes

« Pas moins de 150 prisonniers algériens, conduits de l’établissement pénitentiaire de Sidi Bel Abbès à In Ekker par un militaire allemand qui travaillait pour la France en qualité de chauffeur », dénonce maître Benbraham Fatma-Zohra, avocate à la cour d’Alger. Et de poursuivre : « Le dossier est entre les mains de personnes honnêtes qui ne se laisseront jamais duper par la France. Mieux, le dossier mis sur la table du Parlement français en janvier dernier est à jour. Il est temps de passer à la vitesse supérieure et de montrer au monde entier que le service rendu à la France a été récompensé par la mort et le génocide.

L’Etat algérien doit s’immiscer pour mieux avancer dans cette affaire. » Et d’insister sur la levée du sceau du secret-défense sur toutes les archives se rapportant aux explosions et expérimentations nucléaires françaises dans le Sahara algérien, afin qu’« elles servent de documents de référence aux chercheurs et experts en la matière, et surtout pour connaître le nombre exact d’Algériens impliqués dans le programme nucléaire de la France ainsi que la population sédentaire et nomade concernée par les conséquences sanitaires des explosions ».

Ces archives permettront également de localiser les lieux des essais, le matériel contaminé et les endroits d’entreposage des déchets radioactifs enfouis ou laissés sur place après le départ de la France, en 1967, conformément aux Accords d’Evian. Me Benbraham a appelé l’assistance, composée essentiellement d’historiens et d’étudiants, à s’organiser et à se mettre à la recherche des précieux documents et témoignages des victimes encore en vie, en plus de toute attestation servant de pièce à conviction afin d’étoffer le dossier. Benseddik Boudjemaâ, que la France exploitait pour une minable rémunération dans la construction des galeries d’explosion, était dans la salle. Il a fourni une pièce précieuse à maître Benbraham et lui a promis d’en envoyer d’autres qu’il a toujours en sa possession.

L’association Taourirt, 52 ans après cette tragédie que la France ne veut toujours pas réparer, dresse un réquisitoire contre un crime inouï 1dans l’histoire de l’humanité et en appelle à l’ONU pour rétablir les victimes dans leur droit à l’indemnisation morale et matérielle. La loi promulguée en janvier 2010, dite Morin, où il est clairement fait abstraction de victimes algériennes et des dégâts importants occasionnés à l’environnement, ne répond aucunement aux aspirations des concernés, puisqu’« elle occulte un principe aussi fondamental que la présomption d’origine et limite le seuil d’exposition et le nombre de pathologies radio-induites.

Cette loi scélérate instaure faussement la caution de la science pour masquer son objectif portant limitation des indemnisations pour des raisons purement budgétaires. Il faut retenir que les explosions nucléaires sur une population pacifique demeurent un parfait crime contre l’humanité et restera de ce fait imprescriptible donc voué à contraindre leurs auteurs à reconnaître d’abord puis à réparer les dommages constatés, car l’histoire rattrape toujours les hommes et les Etat malgré leur négationnisme », ajoute encore Mme Benbraham.

Pour sa part, Bendaoud Abdelkader, professeur de droit à l’université d’Oran a, tout en regrettant l’absence des autorités locales à cette rencontre, plaidé pour la mise en place d’un plan d’urgence impliquant les ministères de la Justice et des Affaires religieuses et des Wakfs afin de subventionner les associations et organisations activant dans ce cadre. Comme il a préconisé d’en appeler au Comité international de la Croix-Rouge, « plus efficace » que l’ONU, avec pour but d’accélérer les procédures liées à ce dossier. La plaidoirie de
M. Bendaoud portait aussi sur la nécessité « de mettre en place une bonne assise juridique dotée d’une base de données dans le cadre de la commission internationale humanitaire. Toutefois, la mise en place d’une stratégie territoriale visant à rentabiliser les méthodes de supervision est plus qu’impérative pour la sauvegarde de la mémoire et une indemnisation durable. Il est donc utile de prévoir des rencontres et coopérations de recherche sur, entre autres thématiques, Béryl, les dommages et les solutions ».

Dans son intervention, Mansouri Amar, docteur en physique à l’université d’Alger, a fait voyager l’assistance dans l’histoire du nucléaire de par le monde avant de terminer par des prises de vue aussi percutantes que choquantes, réalisées dans des sites impropres à toute forme de vie à cause de la menace radioactive, à l’exemple de Hammoudia (40 km de Reggane) polluée pour 244 000 ans, soit 10 fois la période du plutonium utilisé lors des essais d’In Ekker. Abdul Kadhum Al Aboudi, expert en nucléaire, a, quant à lui, évoqué les dernières révélations des médias français pour évaluer les risques radioactifs auxquels est exposé le Sahara algérien.

Le conférencier – originaire d’Irak mais épris du Sahara algérien où il a réalisé plusieurs œuvres scientifiques au point d’émettre le désir d’y ê11tre inhumé – a invité les associations de victimes à se constituer en collectif national afin de parvenir à tracer une feuille de route permettant de dépoussiérer ce dossier et d’exhumer nos martyrs du cimetière de l’oubli. En conclusion, les participants ont recommandé de nettoyer et de réhabiliter les sites des essais. Ils ont mis l’accent sur le suivi médical des victimes des rayonnements ionisants via la construction par la France de structures sanitaires spécialisées à même de prendre en charge les pathologies radio-induites chez les personnes impliquées directement et leur descendance, et ce, depuis le stade de diagnostic.

Selon une étude réalisée récemment par des experts, 21,28% des femmes de cette région sont atteintes de cancer du sein et 10,13% de cancer de la thyroïde. Pour cette raison, ils ont insisté pour la mise en place d’un système de surveillance des sites, à l’instar de ce qui s’est fait en Polynésie française, et exigé de la France la formation de spécialistes algériens en décontamination et l’indemnisation des victimes suivant « le principe du parallélisme des formes ». L’introduction de cette calamité dans le programme de l’éducation nationale a été soulignée par le président de l’Association des victimes de Reggane, El Hamel Omar, qui a félicité son homologue de Taourirt pour cette première initiative et le défi relevé contre la France, le déni de l’histoire et… les autorités locales.


[1Site internet : www.aven.org
Courriel : aven@aven.org
Tél : 04 78 36 65 31