logiques de guerre


article de la rubrique international
date de publication : dimanche 19 septembre 2004


par Gilles Desnots


La Russie vient de se déclarer en état de guerre, à la suite du carnage de la prise d’otage de Beslan. C’est la deuxième puissance, après les Etats-Unis, à le faire.

Les Etats-Unis sont la première puissance mondiale et leurs intérêts sont planétaires.

La Russie est le plus vaste Etat du monde, connecté à toutes les zones stratégiques du monde.

Ces deux pays sont en guerre contre un ennemi désigné, le terrorisme international, aux contours imprécis et sans localisation géographique déterminée.

Le conflit actuel et à venir est donc appelé à s’étendre.

Il faudrait être candide pour croire que le reste du monde, l’Europe notamment, pourrait échapper à l’emprise de la guerre à partir du moment où elle concerne directement des puissances politiques de cette importance.

Si la mondialisation de l’économie a besoin de la paix pour prospérer, elle est en concurrence avec d’autres phénomènes qu’elle-même génère et qui conduisent à la guerre dès lors que s’affaissent les digues la contenant. Or la compétition économique a peu à peu entraîné une logique de guerre commerciale : les délocalisations sauvages, l’exploitation radicale de la main d’œuvre, le vocabulaire des banques et des entreprises, en témoignent. Les déréglementations, face auxquelles l’OMC s’est avérée impuissante jusqu’à maintenant, ont mis à jour le fait que la seule règle économique opératoire est bien la loi du plus fort.

Pareil bouleversement exacerbe des tensions sociales, politiques, culturelles, et ce d’autant plus rapidement que la domination de quelques puissances ne va plus aussi facilement de soi qu’avant 1945 : la décolonisation, le nationalisme, le scandale du sous-dévelopment ont traversé l’humanité de part en part.

Mais c’est au moment où se multiplient les foyers de contestations et de troubles, que le droit international apparaît comme incapable de faire vivre le consensus minimal élaboré par les Nations-Unies après la seconde guerre mondiale.

Livré au désordre croissant, le système monde cherche à restaurer un ordre et une stabilité. Il le fait aujourd’hui dans l’urgence et d’une manière de plus en plus autoritaire. Il utilise des méthodes éprouvées : la guerre, si possible préventive, la restriction des libertés. Il emploie les agents traditionnels de la reprise en main : les Etats avec leurs forces militaires et policières, et avec leur idéologie.

Ce n’est sans doute pas de cette manière que l’on pouvait espérer le retour du politique dans un monde qui ne veut jurer que par le marché.

Mais le politique est bien là et partout se met à vouloir agir d’une même manière. L’évolution de la situation en Europe est suggestive : en trois ans, la lutte contre le terrorisme a pris des proportions qui menacent directement les régimes démocratiques. Elle permet aux gouvernements de mettre en place des mesures liberticides et sert de prétexte pour ficher et réprimer tous les indésirables issus d’une mondialisation chaotique : réfugiés, immigrés, exclus sociaux. La banalisation d’un discours et de lois répressifs légitime leur renforcement et l’exploitation de l’actualité. Le soutien apporté au régime autocratique de M. Poutine, est une nouvelle étape d’une Sainte-Alliance de tous les conservatismes.

Ainsi, mois après mois, nous nous familiarisons avec l’idée d’une guerre à mener qui justifie des sacrifices. C’est exactement là que le terrorisme veut nous conduire et nous nous précipitons vers une situation de guerre nouvelle avec la même incrédulité que la génération de 1914.


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