Histoire coloniale et postcoloniale

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communiqué de la LDH

mort de Jean-Luc Einaudi, un héros moral

samedi 29 mars 2014, par nf

Jean-Luc Einaudi, auteur de La bataille de Paris, 17 octobre 1961 (Seuil, 1991), vient de mourir. Ses nombreux ouvrages sur l’Algérie, fruits de recherches « méticuleuses et opiniâtres », selon les termes de l’historien Gilles Manceron, ont été centrés sur le rôle de l’État français dans la répression des luttes pour l’indépendance algérienne – lire les entretiens qu’il a donnés à ce sujet.

Les Algériens n’ont pas oublié celui que Mohammed Harbi a qualifié de « héros moral » ; nous reprenons le bel hommage que lui a rendu l’historien algérien Hassan Remaoun.

[Mis en ligne le 24 mars 2014, mis à jour le 29]


11 sept. 1998 : ouverture du procès de Jean Luc Einaudi pour diffamation. L’historien a mis en cause Maurice Papon dans la répression de la manifestation du 17 octobre 1961.


Jean Luc Einaudi est mort, son témoignage sur les massacres du 17 octobre 1961 toujours vivant

par Zineb Maiche, TSA, le 22 mars 2014]]


Jean Luc Einaudi est mort. L’historien et l’homme politique qu’il était avait témoigné en 1997 au Tribunal de Bordeaux contre Maurice Papon sur le massacre des Algériens le 17 octobre 1961. Pour avoir écrit , dans Le Monde, en 1998, ceci : « En octobre 1961, il y eut à Paris un massacre perpétré par des forces de police agissant sous les ordres de Maurice Papon », il se fait poursuivre en justice par Maurice Papon pour diffamation.

Dès lors, il s’agira pour Jean-Luc Einaudi d’entreprendre une bataille pour prouver la véracité de ses propos. Lors d’une demande auprès des Archives de Paris pour se voir communiquer les documents attestant de la responsabilité de la préfecture de Paris dans le massacre des Algériens, Jean Luc Einaudi se voit essuyer un refus. Mais il pourra compter sur des témoins de ces massacres et de deux conservateurs des Archives de Paris. Jean Luc Einaudi aura finalement gain de cause et Maurice Papon sera débouté de sa demande pour diffamation.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Les deux conservateurs qui ont témoigné pour Einaudi vont être poursuivis par les Archives de Paris. Une pétition en date de 2002 est publiée au journal Libération pour dénoncer la mise au placard des deux archivistes qui avaient alors témoigné en faveur de Jean Luc Einaudi. « Une enquête administrative fut ouverte par leur hiérarchie pour « délit d’obligation de secret ». Brigitte Lainé et Philippe Grand risquaient un an de prison ferme, 100 000 francs d’amende et une sanction professionnelle. Mais, pénalement, le fait d’avoir répondu aux questions d’un magistrat les déliait du secret professionnel. Les poursuites furent vaines », lisait-on sur Libération. [1] Dès lors, les deux archivistes sont mis au placard, Maurice Papon est libéré. Aujourd’hui, c’est Jean Luc Einaudi qui s’en est allé.

Communiqué LDH

Paris, le 24 mars 2014

Jean-Luc Einaudi : un citoyen attentif à notre histoire coloniale

Jean-Luc Einaudi est mort. Dans les années 1980, au moment où très peu de travaux dans les universités françaises portaient sur la période coloniale de notre histoire contemporaine, son travail d’éducateur de jeunes en difficulté l’a alerté sur la nécessité de travailler sur cette page négligée de notre passé. Son attention a été attirée sur des épisodes occultés de cette histoire, par des anticolonialistes engagés lors de la guerre d’Algérie, et par des militants de l’immigration algérienne en rupture avec les autorités de leur pays, comme l’engagement d’européens d’Algérie dans la lutte pour l’indépendance de l’Algérie ou la répression meurtrière, le 17 octobre 1961, de la manifestation pacifique des Algériens immigrés de la région parisienne. En 1990, son livre, La Bataille de Paris, a été le premier à décrire, avec précision, cet événement qui avait été l’objet d’une dissimulation systématique de la part des autorités françaises.

En 1997, il a témoigné au procès de Maurice Papon, à Bordeaux, sur les violations des droits de l’Homme, que cet accusé de complicité de crimes contre l’humanité sous l’occupation allemande avait mises en œuvre dans la suite de sa carrière. Celui-ci avait tenté de le poursuivre en diffamation pour avoir écrit dans Le Monde, en 1998 : « En octobre 1961, il y eut à Paris un massacre perpétré par des forces de police agissant sous les ordres de Maurice Papon ». Mais, grâce à des documents que des archivistes courageux, travaillant aux Archives de Paris, lui avaient permis de consulter, il a réussi à prouver la véracité de ses propos et le plaignant fut débouté.

Animées de préoccupations citoyennes, ses recherches opiniâtres et méticuleuses ont défriché un champ qui reste à approfondir. Car cette page d’histoire, trop mal connue, continue à peser sur notre présent et constitue l’un des substrats des phénomènes nauséabonds auxquels notre société se trouve aujourd’hui confrontée.

Jean-Luc Einaudi, un historien dans la cité (1951-2014)

par Hassan Remaoun, universitaire


C’est avec beaucoup de tristesse que j’apprends ainsi que mes collègues le décès de l’historien Jean-Luc Einaudi. Cet éducateur auprès de la Protection judiciaire de la jeunesse(PJJ) du ministère de la Justice, très proche des enfants des banlieues et des immigrés et par ailleurs homme engagé et journaliste à L’Humanité rouge, allait très tôt être attiré par les luttes anticoloniales du Vietnam à l’Algérie.

Il commença à s’intéresser à la Guerre de libération en Algérie à un moment où les Universités française et algérienne ne ciblaient encore l’événement que de manière marginale.

En fait son attention fût tout d’abord attirée par la répression menée en France même contre les Algériens, en centrant surtout ses recherches sur les massacres d’octobre 1961 à Paris. Ce travail, sera l’un des premiers menés sur la question après celui pionnier de Paulette et Marcel Péju (dont l’ouvrage pourtant prêt dès 1962 ne sera édité qu’en 2011) [2].

En fait Einaudi sera à l’origine d’une enquête détaillée s’appuyant sur des témoins encore vivants et des archives accessibles, et publiera sur la question une série d’ouvrages édités ou réédités avec mises à jour entre 1991 et 2011 [3]. Ses révélations sur la répression terrible menée en France contre les Algériens en rappelant la pratique généralisée de la torture et des éliminations physiques avec sans doute des centaines de cadavres jetés dans la Seine, éveillera tout un mouvement d’opinion dénonçant l’action criminelle des autorités de l’époque et qui réussira à imposer en 2011 la reconnaissance officielle des crimes d’Etat commis en 1961.

Un moment fort de ce combat aura été sans doute en 1999 le procès très médiatisé l’opposant à l’ancien Préfet de police de Paris Maurice Papon (tristement connu aussi pour les crimes déjà commis comme Préfet Igame à Constantine et durant le régime de Vichy pour ce qui est de la déportation des juifs), et au cours duquel ce dernier fût débouté par la justice, laquelle reconnaissant ainsi la validité des affirmations de Einaudi. Papon était en effet bien reconnu comme le principal responsable des assassinats commis sur des Algériens, sans disculper bien entendu les responsables installés au sommet du gouvernement français.

Ses centres d’intérêt ne s’arrêtaient cependant pas aux évènements en France puisqu’il continuera ses investigations en Algérie même, traquant le système basé sur la torture, en publiant en 2000 son livre sur la ferme Ameziane [4].

Il consacrera aussi une partie de ses travaux au courage et à l’humanisme de héros à l’époque méconnus en Algérie même et calomniés par l’extrême droite française et les nostalgiques de la colonisation et de l’OAS, parce que Européens d’origine, ils avaient en payant souvent de leur vie, choisi le camp des Algériens comme étant celui du droit et de la justice. C’est ainsi que nous lui dévons les émouvantes biographies consacrées à Fernand Iveton, Maurice Laban ou Lisette Vincent (Un rêve algérien) [5].

On ne s’étendra pas plus ici sur la production d’Einaudi qui aborde aussi d’autres questions touchant à des pays comme la France ou le Viêtnam, et elle aurait pu être plus fournie encore si la maladie ne l’avait frappé et fini par l’emporter. Elle est cependant suffisamment riche au point d’avoir contribué à semer au sein de nouvelles générations l’intérêt pour l’histoire coloniale et le combat mené par les peuples dominés. Il fût un homme à principes, très exigeant vis-à-vis de son travail de recherche et avec un souci de transparence de la mémoire, d’accès aux archives et à la vérité et la justice, qu’il aura défendu jusqu’à sa mort.

Je suis de ceux qui ont eu non seulement la chance de lire Jean-Luc Einaudi, mais aussi de le rencontrer et de débattre avec lui à différentes reprises en Algérie (à Oran, Alger, Sétif, Skikda) ou en France.

La première fois ce fût certainement en mars 1992 lors de l’important colloque organisé à Paris par la Ligue de l’Enseignement, l’institut du Monde arabe, et la Sorbonne et ayant pour thématique, Mémoire et enseignement de la Guerre d’Algérie [6]. Les Algériens étaient nombreux à avoir été invités à intervenir lors de cette manifestation qui visait à mettre un terme à l’amnésie encore dominante en France sur la Guerre de libération et la fin de la domination coloniale.

La dernière fois que nous nous revîmes, ce fût 20 ans plus tard, en juillet 2012 lorsque nous nous rencontrions à l’occasion de commémorations du 50ème anniversaire de l’indépendance au Consulat général d’Algérie à Bobigny pour contribuer à un débat auquel participaient aussi, si ma mémoire est bonne, le regretté Mouloud Aounit et Madame Anissa Boumediene. Nous nous étions d’ailleurs revus aussi avec d’autres, quelques mois auparavant en octobre 2011 à l’occasion de la marche commémorative à Paris, de la manifestation du 11 octobre 1961.

Il aura été actif jusqu’à ce qu’il fût immobilisé par la maladie foudroyante qui l’a emporté. Motivé par le présent et en scrutant dans la passé, il avait été lui aussi captivé par le rêve algérien. Avec un certain nombre de collègues, nous ne pouvons aujourd’hui que nous recueillir devant sa mémoire en présentant toutes nos condoléances à son épouse, à ses proches et à tous ceux qui l’ont connu et apprécié.

Qu’il repose en paix !


[1Note de LDH-Toulon : voir le dossier Papon et les deux archivistes.

[2Marcel et Paulette Péju, Le 17 octobre des Algériens, suivi de La triple occultation d’un massacre, par Gilles Manceron, Paris, Ed. La Découverte, 2012.

[3Jean-Luc Einaudi :
- La Bataille de Paris. 17 octobre 1961, Paris, Ed. le Seuil, 1991 réédité en 2001 et 2009
- Scènes de la Guerre d’Algérie en France, Automne 1961, Paris, Ed. Le cherche-Midi, 2009
- Octobre 1961, un massacre à Paris, Paris, Ed.Pluriel 2011
A ces titres il faudra ajouter son dernier livre, Le dossier Younsi, 1962 : Procès secret et aveux d’un chef FLN en France, Paris, Ed. Tirésias, 2013

[4La ferme Ameziane. Enquête sur un centre de torture pendant la Guerre d’Algérie, Paris, Ed.l’Harmattan, 1991 (1ère éd.)

[5Pour l’Exemple : l’Affaire Fernand Iveton, Paris, Ed. l’Harmattan, 1986 (1ère Ed.)
- Un rêve algérien, Paris, Ed. Dagorno, 1994
- Un algérien. Maurice Laban, Paris, Ed. Le Cherche-Midi, 1999.

[6Voir à ce propos les Actes du colloque : Mémoire et enseignement de la Guerre d’Algérie, Paris, Ligue de l’enseignement et Institut du Monde arabe, 1993 (2 vol).