Connaître l’histoire coloniale, combattre les racismes et l’antisémitisme

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Musée des immigrations ou musée des colonies ? par Pascal Blanchard

mercredi 22 décembre 2004, par la rédaction

L’article ci-dessous a été publié dans L’Humanité, le 3 décembre 2003.

Il est suivi d’un article de juin 2000 dans lequel Pascal Blanchard déclarait : le MAAO, voilà le lieu idéal pour rafraîchir la mémoire d’une France oublieuse de son passé de puissance colonisatrice.

La Bibliothèque nationale de France a accueilli ce week-end un colloque intitulé " Leur histoire est notre histoire ". Celui-ci est l’aboutissement des six mois de réflexion de la mission, dirigée par l’ancien ministre de la Culture et de la Francophonie, Jacques Toubon, pour la préfiguration d’un " centre de ressources et de mémoire de l’immigration ". Il était temps que, dans ce pays, un lieu soit consacré à l’histoire des immigrations qui retracerait le destin des millions d’individus, anonymes ou célèbres, ayant contribué " à construire la France ". Tout le monde est en accord sur ce point. L’intention de créer un tel centre, à même de promouvoir l’histoire de l’immigration, de lui rendre toute sa place à égalité de dignité avec les autres faits de l’histoire nationale, ne peut être qu’encouragée et soutenue avec fermeté.

Cependant, et comme le montrent les débats de ce colloque qui ont mis en lumière des questions et des ambiguïtés sur lesquelles il convient de revenir, il faut être extrêmement vigilant sur cette question, aujourd’hui au cour des enjeux identitaires, politiques et électoraux en France. Même, peut-être surtout, si le travail de la mission dans de nombreux domaines est remarquable et que le travail réalisé par les associations et les chercheurs sur le contenu du centre ou sa programmation, reste à soutenir dans la grande majorité de ses conclusions. Aussi, la surprise fut-elle totale lorsque les participants ont découvert le cadre général de cette mission de préfiguration : ambiguïté sur le titre du colloque, qui semble nous ramener à une dichotomie entre un " eux " et un " nous " peu rassurante ; absence de concertation entre le monde associatif et le conseil scientifique depuis six mois ; refus d’intégrer certaines populations dans le devenir de cette mémoire selon une " frontière " qui dépasse largement la question historique (en particulier les populations des DOM-TOM, les harkis, les pieds-noirs, les Corses, les migrations intérieures) ; refus d’attribuer à ce lieu le qualificatif de musée, alors que tous les intervenants ont employé le terme de musée pendant les deux jours ; surtout, décision - prise depuis de longs mois, semble-t-il - d’inscrire le futur centre dans l’ancien Musée des colonies (actuel MAAO) de la porte Dorée. Dans la foulée, nous apprenions en outre qu’histoire de l’immigration et histoire coloniale ne feraient plus qu’un, qu’une mission concernant le Musée de la porte Dorée, à la demande du ministère des Affaires sociales, avait déjà été mise en place. Autant de faits qui indiquent que le débat est essentiel et doit avoir lieu de façon publique.

Installer le futur centre dans l’ex-musée des Colonies, vestige de l’Exposition coloniale internationale de 1931, c’est résumer l’histoire de l’immigration à ce passé et, effacer pour les générations futures la possibilité de mettre en place, un jour (certes lointain !), dans ce lieu, un musée des colonisations. Enfin, c’est marquer d’une façon indélébile l’histoire de l’immigration dans un lieu à forte identité. Car, l’histoire du Musée de la porte Dorée - Musée permanent des colonies pendant l’Exposition, puis Musée des colonies de 1931 à 1935, Musée de la France d’outre-mer par la suite, avant de se transformer en MAAO en 1961 - souligne amplement son inscription dans la mémoire coloniale. Soixante-quinze ans après le début de sa construction, ce lieu a conservé les traces et l’identité de ces origines, celles de l’empire colonial. À aucun moment, il ne fut lié à l’histoire de l’immigration. Or, il existe de nombreux autres lieux disponibles : la Bourse du commerce des Halles à Paris, ou le toit de la Grande Arche, par exemple, moins marqués par l’histoire coloniale et plus aptes à laisser s’exprimer l’identité et l’histoire de l’immigration.

Cette attitude ne sert pas la mémoire des générations futures, ni la construction identitaire de millions de Français issus de ce " passé qui ne passe pas " (Benjamin Stora). En revanche, elle est révélatrice de sous-entendus plus vastes, plus inquiétants, plus symboliques.

Nombre de participants souhaitent que le lieu choisi devienne le Musée national des immigrations. Cela semble tellement évident. Ce nom lui donne toute sa dimension, toute sa légitimité et, surtout, tous les moyens de l’État. Sinon, non seulement il ne parlera jamais aux " jeunes Français issus de l’immigration " ; mais encore, il ne permettra pas " à tous les Français" de comprendre ces nouvelles générations - qualifiés de " sauvageons " ou réduits à leurs identités ethnico-religieuses -, sur lesquelles se concentrent irrationnellement toutes les peurs sociales de ce début de siècle.

La nécessité d’un tel centre et l’urgence de la programmation ne doivent pas faire taire les critiques justifiées et les réajustements nécessaires. De nombreuses propositions - même si dans les 90 pages du rapport général, la plupart des propositions vont dans le bon sens et montrent la qualité du travail réalisé en quelques mois par toutes les équipes consultées - peuvent donc encore améliorer le projet qui est dans sa phase de finalisation. Il faut donc se donner un " petit peu de temps " pour préparer au mieux le futur musée et accepter de dialoguer. Il n’y aucune obligation à vouloir tout programmer pour le 10 avril 2004, comme si, à la veille des régionales, toutes les questions liées à l’immigration (voile, islam, mémoire, urbanisme, clandestin, représentativité électorale.) devaient être, une fois pour toutes, " réglées ".

C’est de la responsabilité de la République - et aujourd’hui du gouvernement - d’en prendre toute la mesure. Parce que la volonté de vivre ensemble au sein de la République ne se résume pas seulement à la capacité de l’État à détruire les tours de nos cités, à légiférer sur le voile ou à organiser l’immigration. Elle se révèle aussi dans la construction d’une histoire commune, ni la nôtre, ni la leur. Celle de la République. Celle de la France.

Pascal Blanchard

Un musée pour la France coloniale

par Pascal Blanchard

[Libération, le samedi 17 et dimanche 18 juin 2000 ]

Quand acceptera-t-on dans ce pays que l’histoire coloniale fasse partie de l’histoire de France ?

De toute évidence, le processus de décolonisation des mentalités n’a pas commencé au sein de notre société... Par chance, avec la création du musée des Arts premiers, le musée de la Porte-Dorée (le musée des Arts africains et océaniens, le Maao) va se trouver sans mission « officielle » dans deux ans. Construit à l’occasion de la non-Exposition coloniale de 1931, le musée de la Porte-Dorée aurait pu être ce lieu par excellence de mémoire de l’histoire coloniale française... si celle-ci avait eu lieu, bien entendu !

De toute évidence, notre pays n’a jamais colonisé des millions d’individus de par le monde, les guerres coloniales (du Rif à l’Indochine, en passant par Madagascar et l’Algérie) n’ont jamais existé, les millions de francophones en Afrique ont choisi notre langue par pur amour des textes de Baudelaire, les conquêtes coloniales ne sont que de vagues virées de militaires en goguette et les millions d’images de propagande sur la « mission civilisatrice » de la France outre-mer qu’une pure manipulation d’artistes aux idées malveillantes. Ouf ! Tout cela ne mérite pas un musée, pour transmettre les enseignements de ce passé aux nouvelles générations. La « République coloniale » est sauvée. On l’aura compris, à la différence des pages sombres de la collaboration et de l’Etat français vichyssois, la République n’assume toujours pas son histoire coloniale. Pourtant, l’opinion bouge sur ces questions depuis quelque temps. Une émission - dans ce même Maao - sur France Culture devrait dresser lundi le bilan de la colonisation ; les revendications pour une présence active des minorités « colonisées » dans les médias soulignent également la volonté de changement.

Le blocage est aujourd’hui au niveau de l’Etat (et de la République), qui n’assume toujours pas son passé. Une question s’impose au vu d’un tel constat : quand les responsables politiques de ce pays se décideront-ils à comprendre (et à accepter) que l’histoire coloniale fait partie de l’histoire de France ? Pour beaucoup, on le comprendra aisément, il est donc en un sens heureux que la colonisation « n’ait pas eu lieu » : nous pouvons ainsi faire l’économie d’une réflexion sur la construction de notre rapport au monde dans la longue durée et évacuer toute mise en perspective des questions liées à l’immigration ; mais aussi gommer au nom de la République et de ses principes la demande d’une présence accrue de ces mêmes minorités dans l’univers télévisuel ou dans celui de la publicité (sauf sous la forme classique du stéréotype). Mais combien de temps ce schisme entre mythe et réalité va-t-il durer ? Combien de temps notre pays va-t-il pouvoir faire l’économie de se regarder en face ? Les banlieues ne nous rappellent-elles pas chaque jour que nous sommes en train de reproduire les mêmes schémas que nos aînés. Le débat sur l’intégration - un des piliers de la République - ne résonne-t-il pas à nos oreilles comme hier celui sur l’assimilation des « indigènes » ? Le constat est pourtant probant. Le silence ne peut plus être légitimé par un « intérêt national » quelconque ou une absence de « demande citoyenne » quand plus de 5 millions de Français ont leur origine outre-mer et que les DOM-TOM vivent une crise identitaire évidente. Il est temps de proposer dans le seul lieu symbolique de la République bientôt disponible, le Maao, un véritable lieu de savoir sur ce passé, première étape indispensable pour casser la machine infernale de la non-« existence » de fait de ces « populations » au sein de la République. Plus que des quotas, c’est par une prise de conscience globale (et pas seulement médiatique) fondée sur la mémoire et la connaissance de notre passé commun que les mentalités changeront....