Histoire coloniale et postcoloniale

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nouveau naufrage au large de Lampedusa

vendredi 11 octobre 2013

Un bateau transportant environ 250 migrants a chaviré entre la Sicile et la Tunisie, jetant à la mer ses quelque deux cent cinquante passagers, a annoncé la marine italienne vendredi 11 octobre. Il y aurait au moins une cinquantaine de morts.

Il y a une semaine, le naufrage d’une embarcation transportant des migrants africains, essentiellement des Erythréens et des Somaliens, au large de l’île sicilienne de Lampedusa, avait fait plus de trois cents morts.

Ces drames mettent en évidence l’échec de la politique de l’Union européenne visant à “maîtriser” l’immigration. Une politique qui se borne à fermer les frontières à ceux qui fuient la misère – c’est le rôle dévolu à l’agence Frontex – est vouée à l’échec. Plutôt que d’empêcher l’accès aux côtes de l’Europe, la mission première de l’agence européenne ne devrait-elle pas être de veiller à la sécurité de ces “migrants illégaux” africains ? C’est une des questions posées par la campagne Frontexit du collectif Migreurop.

© Migreurop (2012) Atlas des migrants en Europe. Géographie critique des politiques migratoires, Paris, Armand Collin, 144 p.

Communiqué Frontexit [1]

9 octobre 2013

Frontex : surveiller ou sauver des vies ?

Six jours après le « drame de Lampedusa », alors que le nombre de victimes ne cesse d’augmenter et que les recherches en mer continuent, la commissaire européenne aux affaires intérieures, Cecilia Malmström, transmet un message hypocrite et mensonger : la solution pour prévenir les morts en mer serait d’accélérer la mise en place d’Eurosur pour mieux surveiller les bateaux de réfugiés, et d’investir des ressources supplémentaires afin de lancer une grande opération de sauvetage en Méditerranée sous l’égide de l’agence Frontex.

Mais à quoi sert Frontex ? Pourquoi aucun secours n’a-t-il été porté au bateau qui a fait naufrage le 3 octobre à quelques miles marins de Lampedusa ? Comment, avec neuf patrouilles de la Guardia Costiera, plusieurs patrouilles de la Guardia di Finanza, des bateaux militaires et des avions de surveillance, aucune information n’est-elle arrivée à temps sur l’île ? Jusqu’au 1er octobre 2013, un navire de la Guardia Civil espagnole mouillait à Lampedusa. Faisait-il partie de l’opération Hermes coordonnée par l’agence Frontex, le matin du drame ? Et si oui, que faisait-il pendant que des centaines de réfugiés se noyaient ?

Au lieu de poser ces questions, l’Italie et les institutions européennes indiquent qu’il est temps de "réévaluer" le rôle de l’agence Frontex et de lui donner plus de moyens. Mais qu’on ne s’y trompe pas ! L’agence Frontex a pour mandat la lutte contre l’immigration dite « clandestine » et non le sauvetage en mer. Augmenter ses opérations dans le canal de Sicile ne réduira pas le nombre de morts en mer : 3300 personnes auraient déjà trouvé la mort aux abords de l’île de Lampedusa [2] depuis 2002, alors que l’agence est en fonction depuis 2005 et que ses moyens sont passés de 19 millions d’euros en 2006 à environ 85 millions d’euros en 2013.

Même si les opérations d’interception en mer de Frontex sont souvent couplées à des opérations de sauvetage, le manque de transparence sur les activités de l’agence ne permet pas de savoir si ses patrouilles ont déjà véritablement sauvé des vies, ou si elles se sont contentées de signaler aux autorités les plus proches des embarcations en détresse. Au-delà, le partage des tâches entre l’Union européenne et les États membres est sciemment laissé dans l’opacité. Qui doit prendre en charge les migrants interceptés ou sauvés ? Qui, des États membres, de l’UE ou de Frontex, est garant du respect du droit d’asile et du principe international de non refoulement ? Ces incertitudes, et l’absence de procédures clairement définies, fragilisent gravement les opérations de sauvetage en laissant dans l’ombre la question des responsabilités.

La proposition de renforcer la présence de Frontex en Méditerranée, couplée à celle d’un renforcement de la coopération avec la Libye, révèle la volonté d’augmenter les patrouilles de l’agence européenne au large des côtes de Tripoli tout en externalisant la gestion des frontières. Cette politique entraînera un refoulement indirect des réfugiés vers la Libye où les droits humains des personnes migrantes sont notoirement bafoués [3]. Une façon de reléguer loin des yeux offusqués de l’opinion européenne les futurs « drames de l’immigration ».

À l’heure où, une fois de plus, les responsables politiques des États membres et de l’Union européenne considèrent que la leçon à retenir du naufrage survenu à Lampedusa le 3 octobre est la nécessité de renforcer la surveillance des frontières, il est temps de s’élever contre cette fuite en avant et d’affirmer haut et fort : ’surveiller’ n’est pas ’veiller sur’. On ne peut à la fois ’surveiller’ les migrants en tant que flux à stopper et ’veiller sur’ les migrants en tant qu’humains ayant besoin de protection. Dès lors, jamais une politique de lutte contre l’immigration dite « clandestine » ne pourra être une politique respectueuse des droits des personnes.

Communiqué AEDH

Quand donc l’Union européenne reconnaîtra-t-elle sa responsabilité dans le drame de Lampedusa ?

Nous, citoyens européens regroupés au sein de l’AEDH, nous ne voulons plus avoir honte des États membres de l’Union européenne !

Bruxelles, le 7 octobre 2013

A l’abri de leurs frontières étroitement surveillées par FRONTEX, derrière le mur érigé à la frontière gréco-turque, protégés par les grillages de Ceuta et Melilla, les Européens s’apitoient sur le sort des centaines d’Africains qui viennent de trouver la mort au large de Lampedusa.

Une fois de plus, ils déplorent le fait que des enfants, des femmes et des hommes, poussés par la peur, par la guerre ou par la misère aient cru possible d’atteindre un monde qui leur serait meilleur. Comme si cet affreux événement était le premier ! Comme si nous ne savions pas que la Méditerranée et l’Atlantique sont devenus, en deux décennies, le cimetière de milliers de migrants !

Une fois de plus, les passeurs sont dénoncés. Alors que la politique sécuritaire européenne fait le lit de ces profiteurs de misère puisque, à chaque nouvel obstacle dressé sur la route de l’exil, les tarifs montent avec l’accroissement des dangers.

Une fois de plus, affligée, la Commission européenne a appelé les États membres à faire preuve d’un peu plus de solidarité avec les pays « qui connaissent un afflux croissant de réfugiés », en l’occurrence l’Italie, mais aussi Malte ou la Grèce. Comme si le drame de Lampedusa était celui des Italiens !

Ce faisant, elle omet de rappeler que, en juin dernier, l’Union européenne a eu l’opportunité de modifier la règle qui fait peser sur les pays des frontières extérieures la charge d’examiner les demandes d’asile. Les États membres se sont opposés à la modification du règlement Dublin, se contentant de simples ajustements de procédure. Pire, ils ont expressément légitimé le placement en rétention des demandeurs d’asile, contrevenant ainsi à l’un des principes fondamentaux auxquels ils ont pourtant souscrit au travers des conventions internationales.

Ce sont ces mêmes règles européennes qui limitent les voies d’accès à l’immigration légale et l’arrivée de demandeurs d’asile sur tout le territoire de l’UE ; c’est le renforcement des contrôles aux frontières et les patrouilles de dissuasion en mer internationale qui les poussent à emprunter les routes maritimes, de façon de plus en plus risquée, pour parvenir à la frontière la plus proche.

Mais, s’ils ne sont pas « solidaires » pour accueillir les réfugiés, gageons que, dans la terreur fantasmée de voir leurs côtes envahies par des « hordes » d’exilés, les dirigeants européens sauront retrouver un esprit de « solidarité », pour accroître et renforcer les moyens de sécuriser le pourtour géographique de l’eldorado que forment les 28 États membres. Aux patrouilles maritimes ou aériennes vont dorénavant s’ajouter des drones pour surveiller les eaux internationales. Le nouveau système EUROSUR permettra de mieux repérer les petits bateaux, nous dit-on ; sans doute moins pour assister les migrants en perdition que pour les repousser vers leurs côtes de départ [4]. Quant à Frontex, ses moyens seront une fois de plus accrus, mais pas pour lui permettre d’assurer une fonction de sauvetage en mer …

Cela ne suffira pas ? Alors, il faudra aussi empêcher les migrants de partir, de quitter les camps où ils sont parqués à coté des terrains de guerre, de traverser l’Afrique de part en part, du Sud au Nord, d’Est en Ouest, en rêvant d’un avenir. Pour cela, l’UE s’empresse de proposer aux pays tiers, notamment ceux du Sud et de l’Est de la Méditerranée, « des partenariats pour la mobilité » et des accords de réadmission. Ainsi ces pays seront-ils les nouveaux garde-frontières de l’Europe !

C’en est assez ! Nous, citoyens européens regroupés au sein de l’AEDH, nous ne voulons plus avoir honte des États membres de l’Union européenne !

Nous demandons aux États membres de retrouver enfin le sens des mots solidarité et humanité, pour redonner à l’UE la place qu’elle n’aurait jamais dû quitter dans le concert des nations, pour la promotion des libertés, pour le respect des droits, pour l’accueil des réfugiés.

Nous demandons que tous les pays européens prennent leur part dans l’accueil des demandeurs d’asile. Pour cela, le règlement Dublin doit être aboli et de nouvelles règles adoptées, pour impliquer l’ensemble des Etats dans la prise en charge des demandeurs d’asile quelle que soit leur frontière d’arrivée en Europe.

Dans ce sens et dans la perspective des prochaines élections européennes, nous demandons que la question des migrations et de l’asile soit placée au cœur des débats.

Dans l’immédiat, nous demandons que les moyens déployés par l’UE pour se protéger soient mis au service de l’assistance des migrants afin que ceux-ci retrouvent leur dignité et leurs droits à nos frontières qu’ils pourront rejoindre en toute sécurité.

Nous en appelons solennellement aux citoyens européens, à leurs organisations représentatives, à leurs élus, en particulier aux parlementaires européens, pour que, au-delà de l’émotion, ils unissent leurs efforts afin d’obliger les Etats de l’Union et les institutions européennes à changer radicalement de politique et à ne pas succomber aux appels à la xénophobie et à l’enfermement sur soi.


[1Frontexit est une campagne portée par des associations, des chercheurs et des individus issus de la société civile du Nord et du Sud de la Méditerranée à l’initiative du réseau Migreurop :

ABCDS (Maroc), AMDH (Maroc), AMDH (Mauritanie), AME (Mali), ARACEM (Mali), ARCI (Italie), La Cimade (France), CIRÉ (Belgique), CNCD-11.11.11 (Belgique), FASTI (France), FIDH (réseau international), GISTI (France), GADEM (Maroc), GRAMI-AC (réseau régional), JSFM (réseau international), LDH (Belgique), Migreurop (réseau régional), Progress Lawyers Network (Belgique)

[2Source : United Against Racism et Fortress Europe

[3« Libye, en finir avec la traque des migrants », Migreurop, FIDH, JSFM, juin 2012 ; « Scapegoat of fear : Rights of refugees, asylum seekers and migrants abused in Libya », Amnesty International, 20 juin 2013.

[4Voir le communiqué de l’AEDH : « Eurosur : Quand la surveillance des frontières prime sur la vie des migrants » - Bruxelles, 20 juin 2012 http://www.aedh.eu/Eurosur-Quand-la-surveillance-des.html?var_