octobre-novembre 2005 : l’explosion des banlieues par Naïma Bouteldja


article de la rubrique discriminations > les “banlieues”
date de publication : dimanche 11 février 2007


Les émeutes qui ont balayé la France sont le produit d’années de racisme, de pauvreté et de brutalité policière.

Le texte qui suit est une traduction “libre” de la version courte d’un article de Naïma Bouteldja paru en anglais au début novembre 2005 [1].

Naïma Bouteldja est une journaliste française qui fait de la recherche pour le Transnational Institute.


En décembre 1990, deux mois après les violentes émeutes des banlieues lyonnaises, le sociologue français Alain Touraine déclarait, lors d’une conférence organisée par la Délégation interministérielle à la ville et la revue Esprit : « Le problème d’aujourd’hui n’est pas l’exploitation, mais l’exclusion » [2]. Il ajoutait : « Nous disposons de fort peu d’années avant de connaître des explosions urbaines de grande envergure à l’américaine ».

Les onze nuits de violence consécutives qui ont suivi la mort de deux jeunes Musulmans d’origine africaine dans une banlieue parisienne, en octobre-novembre 2005, montrent que la sombre prévision d’Alain Touraine d’une France post-coloniale et ghettoïsée est devenue réalité.

Clichy-sous-Bois, banlieue appauvrie et ségrégationniste du nord-est parisien, où vivaient les deux jeunes gens et d’où est partie la réaction violente qui a suivi leurs morts, a été la bombe à retardement du soulèvement social spectaculaire auquel nous assistons actuellement. La moitié des habitants de Clichy-sous-Bois ont moins de 20 ans, le chômage dépasse les 40%, les contrôles d’identité et le harcèlement policier y sont le lot quotidien.

Ces émeutes ne sont qu’une nouvelle poussée de violence ; violence devenue banale, ces deux dernières décennies, dans les banlieues françaises. Ces cycles de violence — menés principalement par des citoyens français de première ou deuxième génération, issus de communautés d’immigrants des anciennes colonies françaises d’Afrique du Nord — sont presque toujours déclenchés par le décès de jeunes hommes « basanés » face à la police, et ils sont attisés par la réponse méprisante du gouvernement.

Quatre jours après les deux décès de Clichy-sous-Bois, alors que les responsables locaux commençaient à calmer la situation, les forces de sécurité ont rallumé l’incendie en jetant des grenades lacrymogènes dans une mosquée (au motif officiel qu’une voiture était mal garée devant la mosquée). Le gouvernement refuse d’adresser des excuses à la communauté musulmane. Mais la propagation des troubles à d’autres banlieues pauvres un peu partout en France est un fait sans précédent. Pour le militant antiraciste Laurent Lévy, cette explosion n’est pas une surprise. « Lorsque des pans entiers de la population se voient refuser tout respect, le droit de travailler, le droit à un logement décent, ce qui est surprenant ce n’est pas tant que des voitures brûlent , mais qu’il y ait si peu de soulèvements », explique-t-il.

La violence policière et le racisme en sont les principaux facteurs. En avril, un rapport d’Amnesty International critiquait « l’impunité généralisée » dans laquelle la police française opère, dénonçant les mauvais traitements subis par des jeunes d’origine africaine lors de contrôles d’identité.

Mais la raison de la propagation et de l’intensité des émeutes actuelles est l’attitude provocatrice du ministre de l’intérieur, Nicolas Sarkozy. Il a traité les émeutiers de « voyous », accusé les « provocateurs » de manipuler la « racaille » et déclaré que les banlieues avaient besoin « d’être nettoyées au Kärcher ». Les déclarations publiques de Nicolas Sarkozy sur l’ordre et la loi font partie de sa stratégie délibérée destinée à flatter l’électorat d’extrême droite […].

Comment la France peut-elle se sortir d’une telle surenchère politique ? Evidemment, deux décisions y contribueraient : que les ministres cessent de parler des banlieues comme de repaires de « racailles » et que Sarkozy soit remplacé ; les contre-vérités qu’il a répandues sur le contexte des deux décès et le déploiement d’une présence policière massive et disproportionnée dans les premiers jours des émeutes ont montré une fois de plus son inaptitude à devenir président.

Pour le moment, un simple geste de regret permettrait d’apaiser les tensions de façon significative. Au lendemain du lancer de grenades dans la mosquée, une jeune femme musulmane a résumé le sentiment général : « Nous demandons seulement qu’ils cessent de mentir, qu’ils admettent l’avoir fait et qu’ils s’excusent ». C’est peu de chose, mais, dans la France d’aujourd’hui, la reconnaissance que ces éternels « immigrés » sont des citoyens à part entière et égaux de la République serait le signe d’une évolution politique importante.

Naïma Bouteldja, début nov 2005
[traduction : LDH-Toulon, relue par Naïma Bouteldja]

Notes

[1] La version courte est parue dans The Guardian du 7 novembre 2005, et la version complète a été publiée dans Znet le 10 novembre 2005 : http://www.zmag.org/content/showart....

[2] « Le problème aujourd’hui n’est pas l’exploitation, mais l’exclusion, par conséquent le problème concret est de créer les instruments et les formes d’action politique qui permettent une intégration sociale, avant qu’il ne soit trop tard et que nous entrions dans le modèle américain par ses plus mauvais côtés, c’est-à-dire la ségrégation et la ghettoïsation. » [Alain Touraine, "Face à l’exclusion", in La France des banlieues, Esprit, février 1991.]


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