Histoire coloniale et postcoloniale

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pétition contre le transfert des cendres de Bigeard : le point

jeudi 8 décembre 2011

L’appel Non à l’hommage officiel au général Bigeard, contre le transfert aux Invalides des cendres de cet officier « baroudeur », au lourd passé indochinois et algérien, rencontre un grand succès.

Une semaine après sa mise en ligne, plus de 6 000 personnes de toutes opinions et de toutes origines, se sont prononcées contre cette opération politicienne. D’anciens ministres, des responsables politiques et syndicaux, des représentants d’associations, des élus, des intellectuels de renom, des artistes, des témoins et acteurs majeurs des guerres d’Indochine et d’Algérie, parmi lesquels des militaires, des citoyens de tous horizons soutiennent cette démarche.

Nous reprenons deux témoignages, dont une lettre ouverte émanant de la Licra, qui nous encouragent à poursuivre notre action contre cette falsification du passé colonial. Comme l’a récemment déclaré Marc Laffineur, secrétaire d’État auprès du ministre de la défense et des anciens combattants, « il faut avoir le courage de faire la lumière sur tous les aspects de ce conflit », car « ce qui a été fait avec l’Allemagne, en termes de réconciliation, doit pouvoir être fait avec l’Algérie. »

Lettre ouverte d’Alain David
président de la section LICRA Dijon [1]

Le 17 novembre, le ministre de la Défense a écrit à la fille du général Bigeard pour lui annoncer le transfert prochain des cendres de son père aux Invalides. La Licra considère que cette décision est inconciliable avec l’idéal républicain.

Il n’est certes plus temps d’engager un procès contre celui qui avait été, pendant la guerre d’Algérie, le “colonel Bigeard” (lequel d’ailleurs est loin de porter la totale responsabilité des exactions qui furent alors commises).

Mais est-il admissible pour la mémoire de ceux qui moururent sous la torture, ou furent abattus dans des “corvées de bois”, d’ignorer de la sorte les faits ; de faire abstraction de cette pratique infâme (attestée par le secrétaire général démissionnaire de la préfecture d’Alger, Paul Teitgen, personnalité incontestable) consistant à précipiter dans la Méditerranée, du haut d’hélicoptères, des prisonniers préalablement lestés de ciment : ceux des corps rejetés par la mer étaient appelés, de façon atroce, “crevettes de Bigeard” ; d’octroyer à cet homme cette reconnaissance que la République accorde à ceux de ses soldats qui se sont particulièrement illustrés dans la défense de ses valeurs et qui de façon indiscutée lui ont fait honneur ?

La guerre d’Algérie fut occasionnée par le maintien dans une situation de sujétion de toute une population considérée comme étant indigne de jouir des mêmes droits que la population européenne. Elle correspond de ce fait à une époque d’erreurs et d’illusions dans laquelle avait vécu l’Europe pendant les siècles de la colonisation. La torture qui y avait été pratiquée largement, au témoignage aujourd’hui unanime de la recherche historique, fut le dernier avatar de ce temps du mépris. Il est incompréhensible et dramatique de se transporter à nouveau, par cette cérémonie du transfert des cendres d’un acteur si contestable, dans cette époque que l’histoire a dépassée. »

Le 2 décembre 2011

Alain David


Où donc transférer les cendres de Maurice Papon ?

[par Berjac, LeMonde.fr [2] ]


Le 3 décembre 2011

Ces temps où la collectivité nationale est secouée de doutes semblent favorables aux retrouvailles autour des grands hommes. Ainsi, quelques acteurs de la Guerre d’Algérie reçoivent-ils actuellement un hommage appuyé, sous la pression d’un lobby colonial qui s’active beaucoup. Quoi de plus stimulant que cette unité retrouvée autour de ces icônes, les mains encore rougies du sang ennemi. Distribution de médailles à des gens jadis sanctionnés pour une lutte violente pour bloquer les efforts de paix en Algérie, transfert des cendres du Général Bigeard aux Invalides. Participant à la répression du soulèvement algérien, ce dernier y a mis des moyens qui ont valu à notre pays une honte durable : généralisation de la torture, largage de rebelles encore vivants au-dessus de la mer, les pieds scellés dans un bloc de béton. Des milliers de personnes dont on n’a jamais retrouvé la trace. Les militaires qui ont le sens de l’humour parlaient des crevettes-Bigeard.

Marcel Bigeard est mort, personne n’aurait l’idée de troubler son repos. On nous dit qu’il voulait que ses cendres soient dispersées au-dessus de Diên Biên Phu, mais les Vietnamiens qui ne professent pas le même culte des héros (ou le culte des mêmes héros) ont refusé. Je ne suis pas juge de la grandeur militaire, mais le Général Jacques Pâris de Bollardière, Compagnon de la Libération, dont la brillante carrière militaire s’est interrompue après son refus public que les troupes qu’il commandait en Algérie utilisent la torture, serait plus à sa place dans ce lieu emblématique que sont les Invalides. C’est une maladie française : on donne de prétentieuses leçons de Droits de l’homme, mais on cède aux injonctions d’une coterie de nostalgiques de la colonisation qui apprécient rien autant qu’en remuer les eaux troubles. Ainsi cette affaire du rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord que devaient enseigner les professeurs d’histoire en vertu de la loi du 23 février 2005 et dans laquelle notre Parlement s’est ridiculisé.

Et puis si l’on veut honorer des héros qui ont sali leurs mains, pourquoi seulement les militaires. Préfet de police en octobre 1961, Maurice Papon a fait massacrer environ 300 Algériens manifestant à Paris contre le couvre-feu. À coups de barre de fer dans les commissariats. Jetés dans la Seine. Va-t-on lui trouver une sépulture à la hauteur de ses œuvres ? [...]


Comment ne pas partager l’avis que Marc Laffineur, secrétaire d’État auprès du ministre de la défense et des anciens combattants, a exprimé dans un entretien au journal La Croix : « La guerre d’Algérie a été un drame. Il faut avoir le courage de faire la lumière sur tous les aspects de ce conflit [3] » et quand il conclut : « Ce qui a été fait avec l’Allemagne, en termes de réconciliation, doit pouvoir être fait avec l’Algérie » ?

Mais il oublie que l’Allemagne a eu et continue à avoir une attitude exemplaire par rapport au passé franco-allemand : elle assume son passé [4], comportement que la France s’est toujours refusée à observer pour son rôle dans la guerre d’Algérie – amnistiant tous les acteurs et rendant hommage à d’éventuels responsables de crimes de guerre.

67 ans après, l’Allemagne rouvre l’enquête sur Oradour

[Extrait du Figaro du 5 décembre 2011] [5]


Le 10 juin 1944, 642 personnes, dont 206 enfants, étaient assassinées à Oradour-sur-Glane par le régiment de SS « Der Führer ». Symbole du martyre des civils pris dans la cruauté de la guerre, ce village près de Limoges, rasé et brûlé, est depuis un lieu de mémoire. Mais les procédures légales sur ce crime contre l’humanité n’ont jamais été stoppées. Le parquet de Dortmund, dans l’ouest de l’Allemagne, a décidé de reprendre les investigations. Les logements de six personnes ont été perquisitionnés au cours des deux derniers mois. Ces six Allemands, membres du régiment responsable du massacre, sont soupçonnés de meurtre, a fait savoir le procureur de Dortmund.

Les hommes retrouvés par le parquet de Dortmund ont aujourd’hui tous entre 85 et 86 ans, ils étaient donc très jeunes à l’époque du massacre et n’occupaient aucune fonction décisionnaire. [...]

Oradour-sur-Glane n’est pas la seule affaire datant de la Seconde Guerre mondiale sur laquelle enquête le parquet de Dortmund : dix-huit investigations pour « crimes de masse » sont encore ouvertes, 66 ans après la fin de la guerre.


[1Cette lettre ouverte, publiée le 27 novembre 2011 dans le Bien Public, mise en ligne le 2 décembre 2011 sur le site internet de la Licra – www.licra.org/fr/vie-section/bien-p... – sera reprise dans le prochain numéro du Droit de vivre.

[3« La mémoire de la guerre d’Algérie doit être apaisée », par Antoine Fouchet, La Croix du 5 décembre 2011 : http://www.la-croix.com/Actualite/S....

On apprend dans cet article que le président de la République vient de charger Hubert Colin de Verdière, l’ancien ambassadeur de France en Algérie qui avait reconnu au nom de la France, à Sétif en mars 2005, que le massacre de mai 1945 était « inexcusable », de coordonner les actions liées en France au 50e anniversaire de la fin de la guerre d’Algérie.

[4Voir par exemple cette page.