polémiques sur l’action de l’armée française en Côte d’Ivoire


article de la rubrique international
date de publication : mercredi 1er décembre 2004


• Le ministère français de la Défense reconnaît « une vingtaine » de civils ivoiriens tués par l’armée française, alors que la FIDH avance le chiffre de soixante.

• L’action de l’armée française a « outrepassé largement le mandat confié par l’Onu », estime la FIDH.

• La LDH et la FIDH demandent une commission d’enquête du parlement français.


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Photo prise à Abidjan le 21 novembre 2004/REUTERS/Thierry Gouegnon

Polémique sur le nombre de civils ivoiriens tués par l’armée française. Le ministère de la Défense finit par en reconnaître « une vingtaine ». La Fédération internationale des droits de l’homme avance le chiffre de soixante.

par JEAN-DOMINIQUE MERCHET [Liberation.fr - mardi 30 novembre 2004 -18:41]

L’armée française a tué « une vingtaine » d’Ivoiriens, civils ou militaires, au cours des affrontements qui se sont déroulés dans ce pays du 6 au 9 novembre, a fini par reconnaître aujourd’hui le ministère de la Défense. Les soldats de l’opération Licorne ont agi en état de « légitime défense élargie », a précisé le ministère.

Trois semaines après les faits et sous la pression des témoignages (« Libération » du 26 et du 27/11/04), les autorités militaires ont fourni un premier bilan, qui ne prétend d’ailleurs pas être exhaustif. « Nous n’avions pas des hommes partout pour faire le compte précis des victimes », explique un militaire. Cette « vingtaine » de morts semble donc être un chiffre minimum.

Vendredi, le ministère ivoirien de la santé avançait le chiffre de 57 morts, en se gardant de les attribuer tous à l’armée française. De son côté, la Fédération internationale des droits de l’homme a estimé hier que « les tirs (de l’armée française) auraient fait, selon une série de sources concordantes, une soixantaine de morts et plus d’un millier de blessés ».

Côté français, l’armée a recensé 78 blessés dans ses rangs. S’y ajoutent les 9 morts et 37 blessés dûs au bombardement ivoirien sur la base de Bouaké, le samedi 6 novembre.

Ces chiffres témoignent de la violence des affrontements, notamment autour de l’hôtel Ivoire et des ponts d’Abidjan. Ainsi, dans la soirée du 6 novembre, environ 40.000 manifestants ivoiriens convergent vers le sud d’Abidjan, en direction de l’aéroport international. C’est la seule porte d’entrée et de sortie du pays pour les militaires et les ressortissants français. L’armée a l’ordre de le tenir à tout prix. « Sur proposition » du général Henri Poncet, commandant de l’opération Licorne, l’état-major à Paris donne l’ordre de « cloisonner » la ville en « interdisant » aux Ivoiriens de franchir les ponts Houphouët-Boigny et Charles-de-Gaulle.

Licorne ne dispose alors que de « moins de 500 soldats » dans la capitale ivoirienne et les Casques bleus de l’Onuci se terrent dans leur caserne. Faute de blindés lourds ou de forces anti-émeutes, les militaires estiment alors que le seul moyen disponible pour « contrôler la foule » est... l’hélicoptère de combat.

De minuit à cinq heures du matin, un Puma « Pirate » équipé d’un canon de 20 millimètres va procéder à des « tirs de semonces », puis « d’intimidations » pour bloquer les manifestants. « Pour arrêter la marée humaine », 300 obus explosifs vont être tirés au cours de la nuit, « d’abord dans l’eau, puis sur le pont, puis à proximité des manifestants », indique un officier. Côté ivoirien, le bilan humain reste encore incertain et aucun de la « vingtaine » de morts reconnus n’a été relevé à ce moment. « Nous étions en situation insurrectionnelle », explique le ministère de la Défense.

Le surlendemain, l’armée française va se retrouver à nouveau dans une situation très tendue autour de l’hôtel Ivoire, où sont regroupés les ressortissants. Présent sur les lieux, le colonel Guiai Bi Poin de la gendarmerie ivoirienne accuse les soldats français d’avoir effectué « des tirs tendus au Famas (fusil d’assaut) dans la foule. Ce n’était pas une fusillade au hasard, c’est sur ordre du chef de corps. Et il n’y a pas eu de sommation ».

Les militaires français affirment au contraire que ce sont les gendarmes ivoiriens qui ont « ouvert le feu en direction de la foule » et ne reconnaissent pour leur part que des « tirs de semonces en l’air et au sol ». Sauf dans un cas, où un manifestant ivoirien qui tentait de s’emparer d’une mitrailleuse sur un blindé a été touché « par un tir de neutralisation ». En clair, abattu. Pour l’armée française, tout le problème est qu’elle n’a pas filmé ces scènes et elle ne dispose donc pas d’images pour prouver ses affirmations. « Il est incroyable qu’il n’y ait pas eu de ”Combat Camera” (militaire qui filme les combats, ndlr) à l’hôtel Ivoire », s’insurge un officier des opérations spéciales.

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« Les militaires ont commis des actes de vengeance »

L’action de l’armée française a « outrepassé largement le mandat confié par l’Onu », estime la Fédération internationale des droits de l’homme. Son président demande une commission d’enquête. Interview.

par Judith RUEFF [Liberation.fr - mardi 30 novembre 2004 18:38)

La polémique sur l’intervention militaire française en Côte-d’Ivoire continue. Alors que Laurent Gbagbo menace de déposer une plainte contre la France après la destruction de son aviation par les militaires français, la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) critique mardi l’action des soldats hexagonaux lors des émeutes anti-françaises du début novembre qui ont fait, selon elle, « une soixantaine de morts ». « Ces actions militaires ont outrepassé largement le mandat confié par les Nations Unies », estime la FIDH. Son président, Sidiki Kaba, répond aux questions de Libération.fr.

Avez-vous pu établir un bilan précis des victimes civiles tuées par l’armée française ?

Le chiffre d’une soixantaine de morts nous paraît crédible, même si il n’a pas été possible, vu les conditions très difficiles à Abidjan, de dénombrer les morts avec précision. Cette estimation se base sur deux rapports établis par les deux ligues ivoiriennes des droits de l’homme (Lidho, proche du pouvoir, et MIDH, proche de l’opposition) qui ont enquêté sur place pendant les événements. Leurs militants ont pu par exemple se rendre dans les morgues. Ce chiffre inclut les morts par balle et les gens tués au cours des mouvements de panique qui suivent les fusillades.

Que reprochez-vous aux soldats français ?

Ce qui est inacceptable, c’est d’avoir tiré sur des manifestants aux mains nues. Les militaires français ont commis des actes de vengeance alors qu’ils venaient de perdre neuf hommes à Bouaké lors d’un bombardement que nous dénonçons. Comme pour la décision de détruire l’aviation ivoirienne, ils ont manqué de retenue. On a beaucoup parlé des victimes françaises, nous voulons que toutes les victimes aient les mêmes droits à la justice. Il faut que toutes les responsabilités soient établies, c’est pourquoi nous demandons au Conseil de sécurité de saisir le Tribunal pénal international.

L’armée française affirme qu’il y avait des militants armés dans la foule lors des affrontements devant l’hôtel Ivoire, le mardi 9 novembre. Est-ce exact ?

Il n’y a eu ni morts ni blessés parmi les soldats français et la France a tardé à admettre avoir tiré à balles réelles. Une enquête doit déterminer ce qui s’est passé exactement au moment précis où le bruit circule que les chars français viennent pour tuer Gbagbo. Le bouclier humain des jeunes patriotes se met alors en place. Les patriotes sont des milices armées à la solde du gouvernement qui outrepassent leurs droits en agissant à la place des forces régulières que sont l’armée et la gendarmerie. Nous condamnons leurs actions et demandons des poursuites contre les responsables.

Les militaires français n’étaient-ils pas en droit de tirer pour se défendre ?

Malgré les sommations d’usage, il y a eu vingt morts civils par balle. Il y a donc lieu de s’alarmer et de dire que l’armée française n’avait pas le droit de tirer. En Afrique, ces événements ont provoqué une onde de choc. L’armée française, qui a joué un rôle de tampon et évité une guerre civile en Côte-d’Ivoire, est apparue comme une armée au service exclusif de la protection de ses 14.000 ressortissants. Il existe des présomptions qu’elle est allé trop loin dans ce rôle et il faut qu’une commission d’enquête établisse le niveau de ses responsabilités.

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À lire : toutes les victimes des violences en Côte d’ivoire ont droit à la justice - publié par la FIDH, le 30 novembre 2004.


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