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pour la fin d’une injustice frappant les anciens harkis

vendredi 2 novembre 2012, par nf

Dans une interview au JDD [1], Kader Arif, ministre délégué aux anciens combattants, évoquant les relations entre la France et l’Algérie, juge « inacceptable [...] que nos compatriotes harkis ne puissent pas se rendre dans le pays de leurs ancêtres ou, pour ceux qui le souhaitent, y être enterrés. » Il salue toutefois « une volonté d’ouverture » à ce sujet de la part de « nos amis algériens »

Cinquante ans après la fin de la guerre d’indépendance, il serait temps de permettre aux anciens harkis de retrouver leur pays d’origine et leurs familles.

Pour tenter de faire avancer les choses dans ce domaine, nous nous joignons à l’association Harkis et droits de l’Homme pour suggérer à Kader Arfi d’emmener avec lui Brahim Sadouni qui n’a pu revoir son village natal depuis près de cinquante ans. Une action symbolique qui pourrait marquer la fin d’une période douloureuse.

[Mis en ligne le 23 octobre 2012, mis à jour le 2 novembre]


La vie de Brahim

Brahim Sadouni est né en 1942 à Arris, dans la région des Aurès, en Algérie. Après avoir obtenu un diplôme de mécanicien, sa recherche de travail le conduit en août 1960 à la SAS de Bouzina où, sans s’en être rendu compte, il est enrôlé comme harki par l’armée française... il était encore mineur. Son père travaillait en France depuis des années – il soutenait le FLN.

Libéré après le cessez-le-feu de mars 1962 – « maintenant, vous êtes des Algériens ! vous pouvez rentrer chez vous » – Brahim mène pendant près de deux ans une vie de galère qu’il racontera dans son livre Une blessure profonde [2], un des rares témoignages de harki sur la guerre d’Algérie.

En février 1964, il parvient à gagner la France. Il passe un diplôme de soudeur, apprend l’anglais, voyage beaucoup. Il vit à Rouen où il devient conseiller municipal. Il est fait chevalier de l’ordre du Mérite national en 1995. Il obtient une aide pour les sinistrés du tremblement de terre de Boumerdès (2003). ...

En 1975 déjà, il avait été refoulé à l’entrée en Algérie – sans motif – en dehors du fait qu’il avait été harki [3]. En 2005, il prépare le jumelage de Rouen et de Batna ... tout est prêt, il ne reste plus qu’à chercher les visas au consulat pour le maire et ses conseillers ; tous les visas sont tamponnés sauf celui de Brahim ... le jumelage n’aura pas lieu [4].

Interdit de séjour dans son pays, Brahim Sadouni n’a jamais revu les membres de sa famille. Il n’est jamais retourné en Algérie.
Samedi 20 octobre 2012, le petit frère de Brahim, qu’il avait laissé à l’âge de 11 ans, est mort sans qu’ils aient pu se revoir...


Une interview de Brahim Sadouni, publiée dans El Watan

« Je pense avoir été plus victime que responsable »

par Yacine Farah, El Watan le 30 octobre 2012


Enrôlé de force dans l’armée française, Brahim Sadouni a quitté l’Algérie en 1962 de peur de « représailles du FLN ». Depuis ce temps-là, il n’a pas revu la terre de ses ancêtres.

  • L’Algérie fête le 1er novembre prochain le 58e anniversaire du début de la révolution. Comment voyez-vous, en tant que harki, cette date ?

Sachez tout d’abord qu’on ne devient pas harki par plaisir, il faut comprendre les circonstances dans lesquelles ces gens ont été jetés dans ce monde de feu et de sang.Le 1er novembre 1954, j’avais 12 ans. Je me souviens parfaitement de ce jour-là, et de tout ce qui s’était passé, lorsque le car, qui reliait mon village Arris à Biskra, avait été attaqué par un groupe d’hommes armés, tuant l’instituteur, blessant sa femme et tuant le caïd. Depuis ce jour, les bouleversements se sont succédé dans ma région et chaque jour on dénombrait des morts de part et d’autre. La répression militaire française était violente contre les populations, ainsi que les représailles du FLN qui était également sans merci.

Mon père, Ali, avait préféré partir pour la France, où il y est resté pendant 7 années et demie. Comme je n’avais plus d’école et que la vie était très dure, j’ai essayé d’aider ma mère et mes frères. A 17 ans, je venais de finir un stage de formation professionnelle comme mécanicien. Pour gonfler ses effectifs militaires, l’armée française m’avait enrôlé malgré mon jeune âge et mineur dans les SAS comme Mokhazni. Toute cette guerre a été pour beaucoup un drame et une souffrance. Aujourd’hui, à 70 ans, j’ai toujours ces souvenirs en mémoire, donc, personnellement, je n’ai jamais été hostile à l’indépendance de l’Algérie.

  • Le président Hollande vient de reconnaître la responsabilité de l’Etat français dans les massacres d’octobre 1961. Que demande la communauté harkie à l’Algérie ?

C’est vrai qu’après un demi-siècle d’une amnésie totale, il serait temps que les deux pays reconnaissent ensemble et enfin leurs responsabilités respectives pour aider à soulager toutes les souffrances des uns et des autres. Il me semble qu’il serait très constructif, pour que l’histoire puisse se faire sans contrainte, de pouvoir enfin ouvrir les archives tous ensemble pour permettre aux historiens, aidés par des associations des deux pays et d’une manière cohérente, de lever toutes les ambiguïtés qui restent, hélas, de grands obstacles à cette réconciliation tant souhaitée par les deux peuples.

  • Certaines voix appellent l’Algérie à faire son examen de conscience vis-à-vis des harkis ; pensez-vous que cela est possible ?

Je pense que l’Algérie est capable de surmonter cet obstacle en faisant aussi un travail de mémoire sur son passé. C’est vrai que cela est difficile pour certains individus qui freinent volontairement l’histoire de ce grand pays. Des erreurs incontestables ont été commises, particulièrement après l’indépendance de l’Algérie, où des dizaines de milliers de harkis, abandonnés volontairement par la France, ont été massacrés. Il me semble aujourd’hui plus que jamais qu’il faut tourner la page. D’autres pays ont subi des tragédies aussi dramatiques et ont su retrouver un équilibre. Prenez l’exemple de la guerre mondiale, où 55 millions d’êtres humains ont péri, 6 millions de juifs que les nazis ont exterminés avec une intensité inouïe. D’autres nations ont subi des guerres et, aujourd’hui, ils ont pu tourner la page sans oublier.

  • Vous sentez-vous finalement Algérien ou Français ?

J’ai quitté l’Algérie à 21 ans pour fuir toutes les représailles perpétrées à cette époque à l’encontre des harkis. Vous me demandez si je suis Algérien ou Français ? La France, qui m’a enrôlé pour faire la guerre alors que j’étais encore un adolescent, au lieu de m’envoyer à l’école a fait de moi de la chair à canon. L’Algérie, mon pays que j’ai toujours respecté et que je respecte encore, m’a toujours empêché de revoir les miens. Je pense avoir été plus victime que responsable.

Mon père a servi l’Algérie comme moudjahid, et voilà que je découvre, aujourd’hui, qu’il n’a pas eu de reconnaissance, mais vraiment aucune ! La preuve, 50 ans après, moi son fils, je ne peux toujours pas revoir mon pays natal. Le 20 octobre dernier, j’ai appris avec une grande tristesse le décès de mon jeune frère que j’avais laissé à l’âge de 11 ans, et que je n’ai jamais revu depuis cinquante ans.


[2Brahim Sadouni, Une blessure profonde, éd. Editions en ligne,
2011

[3Voir son témoignage : http://www.harki.net/docs/Sadouni_B....

[4Voir le témoignage du maire de Rouen : http://www.harki.net/docs/sadouni_b... et la dépêche AFP sur ce refus : http://www.harki.net/article.php?id=232.