Histoire coloniale et postcoloniale

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“pour une république algérienne démocratique, laïque et indivisible” par Salah Guemriche

vendredi 11 mai 2012

« Après cinquante ans de gabegie », « il est temps de demander des comptes à ceux qui ont mis l’Algérie en coupe réglée » écrit Salah Guemriche, écrivain et journaliste algérien [1]. Dans le manifeste ci-dessous, il propose une réécriture de la proclamation du 1er novembre 1954, en vue de fonder une République algérienne démocratique, laïque et indivisible [2].

Salah Guemriche a donné une longue interview intitulée “Un auteur peut se fondre dans son écriture et se confondre avec elle” publiée le 8 mai 2012 sur le site Djazaïr News, à partir de la page 11 de http://www.djazairnews.info/pdf_fr/....

Qui, en Algérie, se souvient encore de la « Proclamation du 1er novembre 1954 », signant le début de la guerre d’indépendance ? En additif à cette proclamation, un tract fut distribué au nom de l’ALN (bras armé du FLN). Un appel dans lequel on pouvait lire :

« Peuple algérien,

A l’exemple des peuples qui ont brisé les chaînes de l’oppression, en accord avec tes frères marocains et tunisiens auxquels tu es lié par des siècles d’histoire et de souffrance, tu ne dois pas oublier un seul instant que notre avenir à tous est commun. Par conséquent, il n’y a pas de raison pour ne pas unifier et intensifier notre lutte. Notre salut est un et notre délivrance est une… Pense à ta situation humiliante […], à la condition de misérable surexploité par une classe dominante et égoïste qui ne cherche que son profit. Si à tous ces malheurs il faut ajouter la faillite de tous les partis politiques qui prétendaient te défendre, tu dois te convaincre de la nécessité de l’emploi d’autres moyens de lutte. C’est pourquoi […] nous t’appelons à relever la tête pour reconquérir ta liberté au prix de ton sang. »

D’une actualité brûlante en cette veille d’élections législatives en Algérie, cet appel devrait être rediffusé massivement, en arabe, en berbère comme en français, afin que le peuple puisse prendre la mesure de la faillite de ses gouvernants successifs depuis l’indépendance et de celle des engagements [3] pris en son nom et au nom « des militants de la Cause nationale ».

Car, c’est à ces derniers, peuple et militants, que s’adressaient les pères de l’insurrection : « A vous qui êtes appelés à nous juger », commençait solennellement le texte historique. Très tôt, de guerre lasse, ceux-là mêmes qui étaient « appelés à juger » donnèrent leur blanc-seing, et c’est de ce blanc-seing forcé que les gouvernants successifs ont tiré leur légitimité. Une légitimité fallacieuse qui, d’un clan à l’autre, d’un complot à l’autre, allait faire de nos despotes incultes des disciples de Machiavel confirmés.

Alors… Que faire ? La célèbre question de Lénine, qui inspira à certains toute une stratégie de défiance, mérite d’être réhabilitée : oui, « un pas en avant, deux pas en arrière ! »… Un pas en arrière, en somme, jusqu’à ce que nos dirigeants retournent au point de départ, qui fut aussi un aboutissement : l’indépendance. Une fois le but atteint, cet aboutissement aurait dû marquer le terme de la mission du FLN. Nous savons ce qu’il en fut, de ce Front postindépendance, et ce qu’il a engendré : un quarteron de petits partis plus « uniques » les uns que les autres…

Fantasme d’intello que tout cela ? Sans doute. C’est ce même fantasme que, dans un roman [4], j’attribue dès la première phrase à mon héros : « Le 1er juillet, le jour où l’Algérie entrait dans l’indépendance, Larbi entra dans le coma. »… Alors, sortons une fois pour toutes du coma comme en sont sortis nos « frères de l’Est », pour nous demander : et si Bouteflika et ses généraux s’engageaient solennellement à rectifier le cours de l’histoire en actualisant le serment par une nouvelle proclamation ? Oui, imaginons ce que pourrait être une telle proclamation, en cette année du Cinquantenaire de l’indépendance (en italique, le texte original de 1954)…

Proclamation 2012

Pour l’An I d’une république algérienne démocratique, laïque et indivisible :

Au peuple algérien, aux militants de la Cause nationale, à vous qui (nous avez jugés), notre souci, en diffusant la présente proclamation, est de recouvrer le sens de l’honneur. Nous considérons avant tout qu’après cinquante ans de gabegie, nous avons atteint le seuil critique au-delà duquel force pour nous est de remettre les pendules à l’heure. A l’heure de l’indépendance, réelle et effective.

Plaçant désormais l’intérêt national au-dessus de toutes les considérations de personnes et de prestiges, conformément aux principes révolutionnaires, nous retraçons ci-après les grandes lignes de notre programme politique, pour l’avènement de la première république algérienne démocratique, laïque et indivisible :

  1. Constitution d’un tribunal exceptionnel, chargé de juger toutes les confiscations : des richesses comme des libertés ;
  2. Anéantissement de tous les vestiges de corruption, causes de notre régression actuelle ;
  3. Respect de toutes les libertés fondamentales, sans distinction de sexe ni de confession ;
  4. Reconnaissance officielle de la langue et de la culture berbères comme substrats et vecteurs constitutifs de l’identité nationale ;
  5. Garantie irrévocable de la liberté de la presse ;
  6. Séparation totale de la religion et de l’Etat ;
  7. Réforme du code de la famille et abolition de toute prescription attentatoire à la dignité et aux droits de la femme.

Peuple algérien, militants de la Cause nationale ! Vous qui (nous avez jugés) » sur nos forfaits commis durant cinq décennies, à notre tour de vous juger sur votre « engagement à soutenir la charte ci-dessus. Que ces Sept Commandements pour une république algérienne démocratique, laïque et indivisible deviennent les commandements de toute la nation. Quant à nous, résolus à favoriser la réhabilitation des idéaux de la Révolution, nous nous engageons à nous retirer définitivement de la scène politique.

Aujourd’hui, alors que nos « frères de l’Est », ceux-là mêmes que nous autres, présomptueux Algériens si fiers de notre guerre de libération, avons longtemps sous-estimés, les qualifiant de peuple docile et pusillanime, aujourd’hui que ces descendants du poète visionnaire, Abou el-Qacem Chabbi, ont de façon magistrale réalisé sa volonté, il est temps de demander des comptes à ceux qui ont mis l’Algérie en coupe réglée. Il est temps de revisiter les paroles de notre hymne national, pour n’en changer qu’un mot, celui de « France »…

Rappelons-nous ce couplet : « Ô France, le temps des sermons est révolu […]. Voici venu le jour où il te faut rendre des comptes / Prépare-toi ! La voici notre réponse /Le verdict, Notre Révolution le rendra… » Oui, remplaçons dans les faits, et dans nos stades comme dans nos rues, remplaçons le nom de « France » par celui de la mafia au pouvoir depuis cinquante ans ! C’est seulement à ce prix que l’Algérie, celle dont nous avions rêvé, adviendra !


[1Dernier ouvrage paru : Alger la Blanche, biographies d’une ville, éd. Perrin, avril 2012.
Réédition du Dictionnaire des mots français d’origine arabe, coll. Points / Seuil, mai 2012

[2Ce manifeste a été publié le 8 mai 2012 dans le quotidien Libération. Une première version tirée du blog de l’auteur avait été reprise sur LDH-Toulon.

[3Deux de ces engagements concernaient les Français d’Algérie : « Les intérêts français, honnêtement acquis, seront respectés ainsi que les personnes et les familles ; tous les Français désirant rester en Algérie auront le choix entre leur nationalité d’origine et seront de ce fait considérés comme des étrangers vis-à-vis des lois en vigueur ou opteront pour la nationalité algérienne et dans ce cas seront considérés comme tels en droit et en devoirs. »

[4Un été sans juillet, Algérie 1962, Le Cherche-Midi, 2004.