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pour une vraie reconnaissance du massacre de Thiaroye, par Gilles Manceron

vendredi 28 novembre 2014, par nf

Lors du Sommet de la francophonie, ce 30 novembre à Dakar, François Hollande doit faire une déclaration sur la répression, il y a soixante-dix ans, à Thiaroye, des tirailleurs sénégalais qui réclamaient la solde qui leur était due. Il s’est engagé à remettre au Sénégal les archives relatives à cet épisode tragique. En quoi consisterait une vraie reconnaissance ?

Fin 1944, quelque 1 600 tirailleurs « sénégalais », en réalité originaires de toute l’Afrique occidentale française (AOF), se sont retrouvés cantonnés à Thiaroye, dans la banlieue de Dakar, pour être démobilisés. Ils avaient été appelés en 1940 pour défendre la France, puis détenus sur son territoire par les nazis qui refusaient que ces Noirs le soient en Allemagne comme les autres prisonniers français. Ramenés en Afrique à la Libération de la France, alors qu’ils réclamaient la solde prévue par les textes officiels en vigueur, ils ont été qualifiés de « mutins » et ont subi le 1er décembre une répression brutale dont le bilan officiel est de 35 morts et 35 blessés, le bilan réel bien supérieur. 34 « meneurs » ont été ensuite jugés et lourdement condamnés.

Aussitôt, une version officielle a été construite par les autorités qui a occulté la demande précise des tirailleurs et les a présentés comme des « mutins ». Une chape de silence officiel a persisté pendant soixante ans. Elle a commencé à être prudemment soulevée en 2004 par les déclarations de l’ambassadeur spécial dépêché à Dakar par le président Chirac, Pierre-André Wiltzer, pour la première Journée du tirailleur. Mais elle a surtout été levée le 12 octobre 2012 lors d’une visite à Dakar du président Hollande qui a parlé à son sujet d’une « répression sanglante ». Elu depuis quelques mois, il s’était demandé si, avant de se rendre au XIVe Sommet de la francophonie à Kinshasa, il devait s’arrêter au Sénégal pour tenter d’effacer par un autre discours l’image laissée par le tristement célèbre discours de Dakar de son prédécesseur, et, pour recueillir leur avis, il a invité à l’Elysée les historiens Elikia N’Bokolo et Mamadou Diouf. Ces deux spécialistes de l’histoire africaine n’ont pas conseillé au président un éventuel discours réparateur, mais, en bon connaisseurs de la mémoire douloureuse de la colonisation en Afrique de l’Ouest, ils lui ont dit qu’il y avait un sujet sur lequel une parole officielle de la France serait importante, c’est sur le massacre de Thiaroye.

Cet événement, en effet, est resté très présent dans la mémoire collective des pays issus de l’ancienne AOF, mais quasiment inconnu de l’opinion française, malgré les travaux publiés dans d’autres pays, notamment en 1978 par l’historien canadien Myron Echenberg et en 1995 par l’historien sénégalais M’Baye Gueye. Le film de Ousmane Sembene, Camp de Thiaroye, produit par le Sénégal et l’Algérie en 1988, n’a pratiquement pas été projeté en France. Il a fallu attendre les recherches assidues de l’historienne Armelle Mabon, de l’Université de Bretagne Sud Lorient, qui, après avoir travaillé sur les tirailleurs prisonniers en France entre 1940 et 1944, a organisé dans son université du 27 au 29 novembre le colloque Massacres et répressions dans le monde colonial. Archives et fictions au service de l’historiographie ou du discours officiel ?, dont une bonne partie porte sur cet épisode
 [1]. Et aussi les travaux du jeune anthropologue Martin Mourre, qui a soutenu le 18 novembre 2014 à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), une thèse passionnante intitulée De Thiaroye, on aperçoit l’île de Gorée. Histoire, anthropologie et mémoire d’un massacre colonial au Sénégal.

Leurs recherches dans les archives du Service historique de la Défense (SHD), aux Archives nationales d’outre-mer (ANOM), aux Archives des troupes coloniales à Fréjus et aux Archives nationales du Sénégal (ANS) permettent d’établir les faits. Plus d’un millier de tirailleurs embarqués à Morlaix le 5 novembre 1944 sur le Circassia et arrivés le 21 novembre à Dakar ont été spoliés des trois quarts de leur solde de captivité prévue par les textes officiels. Et quand, le 28 novembre, ils ont demandé à recevoir ce qui leur était dû, ils ont été considérés en état de rébellion. L’armée a ouvert le feu sur eux, en justifiant le recours à la force par le prétexte de tirs de leur part.

En réalité, par cette répression brutale d’un mouvement légitime, il s’agissait de faire comprendre à ces tirailleurs qui avaient passé plus de quatre années en France, lié connaissance avec des Français de Métropole, et, pour certains, rejoint des groupes de Résistants après s’être évadés de leur Frontsstalag dès 1943 avant même le débarquement de Normandie, qu’ils devaient réintégrer en Afrique française leur statut d’indigènes. Pour cela, selon le mot du général commandant les troupes coloniales à Dakar, un « coup de bistouri » douloureux était nécessaire. Il s’agissait d’ôter à ces sujets colonisés toute idée d’égalité et de droits.

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La France se libérant, allait-elle reconstituer son empire et empêcher les peuples de ses colonies de conquérir à leur tour leur indépendance ? Au sein des forces politiques de la Résistance comme de la France libre, les voix anticolonialistes comme celles de Simone Weil ou d’André Philip à Londres étaient isolées, le courant très majoritaire allait dans le sens de la reconstitution de l’empire. Le ministre des Colonies du gouvernement provisoire du général de Gaulle, René Pleven, avait souhaité que le montant des soldes de captivité de ces tirailleurs « sénégalais » soit aligné sur celui des Nord-Africains et des Européens, mais cette disposition n’a pas été retenue [2]. Un taux inférieur a été fixé. Mais leur paiement a été réglementé par la circulaire du 21 octobre 1944 du ministère de la Guerre (direction des Troupes coloniales) [3]. Un quart devait être versé avant leur départ de France et les trois quarts au moment de leur débarquement. Pour le premier contingent rapatrié, celui embarqués le 5 novembre 1944 sur le Circassia et arrivé le 21 à Dakar, le premier versement a été effectué. Il est confirmé par une note du 25 octobre 1944 du ministère des Colonies sur le rapatriement des ex-prisonniers de guerre coloniaux : « 1/4 des sommes dues a été versé aux tirailleurs qui doivent partir : ces versements ont été effectués en monnaie française. Il leur a été également remis un certificat attestant le montant qui leur est encore dû à leur arrivée [4] ». Et, le 31 octobre 1944, le ministre des Colonies René Pleven a adressé un courrier au gouverneur de l’AOF confirmant les dispositions fixées concernant le solde à leur régler [5].

La spoliation

Arrivés à Dakar, ils réclament logiquement les trois quarts restants prévu par la circulaire. Le gouverneur général de l’AOF, Pierre Cournarie, nommé en 1943 après avoir rejoint dès 1940 la France libre, rappelle le 25 novembre la réglementation à appliquer : « L’autorité militaire est chargée du paiement des rappels de solde [6] » Il ne fait pas référence à un télégramme du ministère de la Guerre, direction des troupes coloniales, qui a été envoyé le 16 novembre et signale une modification des dispositions décidées par le gouvernement provisoire [7]. Ce télégramme annonce qu’à l’avenir le paiement des soldes des tirailleurs à rapatrier se fera intégralement avant leur départ. Dans le gouvernement provisoire présidé par le général de Gaulle, le ministre de la Guerre est André Diethelm. Le jour où ce télégramme est envoyé, le 16 novembre, alors que le Circassia est à cinq jours de son arrivée du Dakar, René Pleven est précisément remplacé au ministère des Colonies par Paul Giacobbi. Connu comme un libéral favorable à une évolution du statut des colonies, le même Pleven, dix ans plus tard, lorsque, ministre de la IVe République, il préconisera au début de 1954 une évolution du statut de l’Algérie, fera l’objet de violentes manifestation des extrémistes de la colonisation qui le frapperont au visage. Avant que le Circassia arrive à Dakar le 21 novembre, une décision a-t-elle alors été prise au sein du gouvernement provisoire de ne pas payer les trois quarts de la solde due aux tirailleurs ? Au niveau de quel ministère ? celui de la Guerre ? celui des Colonies ? Le chef du gouvernement provisoire, le général de Gaulle, qui se trouvait alors en voyage à Moscou, a-t-il été, d’une manière ou d’une autre, consulté à ce sujet ? Autant de questions qui sont posées aux historiens.

Ce qui est sûr, c’est qu’à Dakar, les autorités militaires disent aux tirailleurs après leur débarquement qu’ils ne recevraient pas à Dakar ce qui leur restait à percevoir et qu’il seraient payés plus tard, après leur retour dans leurs « cercles », c’est-à-dire dans les circonscriptions administratives locales où ils avaient été engagés. C’est le général de Boisboissel, commandant des troupes à Dakar — qui avait, auparavant, commandé les armées du régime de Vichy en Algérie contre le débarquement des Alliés —, et le général Dagnan, commandant la division Sénégal-Mauritanie, qui le font dire aux tirailleurs et qui décident que 549 d’entre eux doivent partir dès le 29 novembre pour Bamako. Le 28 novembre, ils refusent de quitter Thiaroye.

Le massacre

Devant ce refus, le général Dagnan vient à Thiaroye, accompagné du chef d’état-major Le Masle et du lieutenant-colonel Siméoni, commandant du Dépôt des isolés coloniaux (DIC) de Dakar. Selon leurs rapports, un groupe bloque sa voiture. Il promet d’étudier la possibilité de leur donner satisfaction après consultation, et les tirailleurs dégagent la route. Pour ces officiers, ils sont en état de rébellion, le rétablissement de la discipline ne peut se faire que par la force [8]. Sur l’ordre de de Boisboissel, le 1er décembre 1944 au matin, selon le rapport du général Dagnan, deux bataillons d’infanterie, un peloton de sous-officiers et d’hommes de troupes français, un char américain, deux half-tracks, trois automitrailleuses et trois compagnies indigènes encerclent le camp [9]

Les tirailleurs « mutins » reçoivent l’ordre de se rassembler sur l’esplanade. Selon les officiers chargés de rédiger la synthèse des faits [10], ce serait en riposte à des tirs des « mutins » entre 8h45 et 8h55, qu’à 9h30 des salves meurtrières ont été tirées par le service d’ordre. En réalité, plusieurs rapports et procès verbaux d’instruction affirment qu’entre 8h45 et 8h55, c’est une salve du service d’ordre qui a été tirée en l’air sur ordre du lieutenant-colonel Le Berre [11]. Le chef de bataillon Le Treut a confirmé ce point dans son procès verbal lors de l’instruction du procès. Mais le colonel Carbillet, dans son rapport daté du 4 décembre 1944, a modifié l’information donnée par Le Treut dans une note de bas de page qui situe à 9h20 « et non 8h50 comme le dit le Cdt Le Treut » l’heure des tirs de semonce du service d’ordre. Ce qui permet au colonel Carbillet d’inscrire dans son rapport « 8h55 : coups de feu contre la troupe – tirailleur blessé ». Et revient à dire qu’après avoir reçu des tirs à 8h55, les forces de l’ordre ont effectué à 9h20 un tir de semonce, puis ouvert le feu à 9h30.

La version de la « rébellion armée » des tirailleurs de Thiaroye ne résiste pas à la confrontation des documents. Tout indique qu’ils ont continué à refuser les ordres de rassemblement et affirmé leur solidarité avec ceux qui refusaient de partir pour Bamako tant que n’aurait pas été versé le reste de leur solde. Mais ils n’ont pas ouvert le feu sur les troupes qui les encerclaient et dont ils savaient que le nombre et l’armement étaient bien supérieurs aux quelques armes dont ils disposaient. En découvrant la liste dressée par le général Dagnan des « armes retrouvées [12] », un expert a dit à Armelle Mabon qu’il s’agit de « petite quincaillerie » ; le général de Boisboissel fait état, sans plus de détails, d’armes à feu « jetées par terre ou noyées dans le sable avant leur capture [13] », et un rapport dit simplement que les « mutins » étaient « porteurs d’armes (poignards en particulier) [14] ». Nous sommes très loin des pistolets-mitrailleurs dont les tirs ont été évoqués pour justifier la « riposte ». A plusieurs reprises a été citée dans les rapports une rafale des « mutins », et, après la « riposte », des tirs de mitraillette provenant d’une baraque, mais ce n’est jamais la même qui a été montrée par les officiers sur le plan de la caserne lors de l’instruction du procès, et aucun comptage des douilles qui en aurait apporté la preuve n’a été fait. Par contre, au vu des munitions utilisées par le service d’ordre, la répression a été lourde [15]. Lors du procès, l’une des pièces à conviction a été une balle extraite de la main d’un tirailleur du service d’ordre. Mais un rapport d’expertise indique que la balle ne pouvait provenir du mousqueton présenté comme l’arme des « mutins » [16]. Tout indique que les tirailleurs, qui n’ont pas ouvert le feu, ont été victimes d’un massacre.

La construction d’un mensonge

Le général Dagnan écrit dans son rapport du 5 décembre qu’il n’a pas été fait application de la circulaire du 21 octobre 1944 (prévoyant de payer les 75% restant des soldes de captivité) et mentionne d’autres demandes des tirailleurs [17]. Le lieutenant-colonel Siméoni ne parle pas non plus des trois quarts de la solde de captivité mais des « gros rappels qu’ils demandent [18] ». Leur omission est à rapprocher de la nouvelle circulaire, postérieure au massacre, du 4 décembre 1944 du ministère de la Guerre (direction des Troupes coloniales) qui modifie le paiement des soldes de captivité, celles-ci devant être payées intégralement avant le départ de France. Une note de bas de page précise : « Cette mesure a déjà été appliquée au détachement parti de France le 5 novembre [19] ».

La spoliation puis la répression ont-elles été décidées au sein du gouvernement provisoire par tel ou tel ministère ou responsable gouvernemental ? L’ont-elles été par les autorités militaires à Dakar avant d’être couvertes, dans un second temps, par Paris ? Dans quelle mesure le gouverneur général de l’AOF a-t-il été mis au courant ? A-t-il partagé la décision de spoliation ? celle de répression ? ou bien les a-t-il couvertes après coup ? L’enchaînement des ordres et des responsabilités, à Paris comme à Dakar, reste à établir.

Quoi qu’il en soit, les chefs militaires à Dakar, ont aussitôt après la répression et pour la justifier, semé la confusion en faisant état de multiples demandes des tirailleurs, dans une tentatives de leur part d’« enfumage » du problème. Deux rapports ont été faits. Le premier, demandé au général de Périer des Troupes coloniales, du 5 février 1945, justifie la répression, il affirme que les tirailleurs avaient perçu plus que leurs droits [20]. Un autre, du 15 mars 1945, soit après le procès qui a lieu les 5 et 6 mars, a été écrit par l’inspecteur de 1ère classe du ministère des Colonies Louis Mérat. Il reproduit le texte du télégramme du 16 novembre 1944 annonçant une la modification pour le paiement des soldes de captivité, qui doit avoir lieu intégralement avant le départ [21], et qui suggère donc qu’on a pu revenir sur la promesse faite aux tirailleurs. Dans toute l’histoire coloniale, les inspecteurs ont été envoyés aux colonies lorsque des responsables locaux étaient accusés d’abus de pouvoir et qu’il s’agissait d’y mettre bon ordre. Louis Mérat sera l’un de ceux qui tenteront jusqu’en 1947 d’obtenir la libération des tirailleurs condamnés. Quant au gouverneur de l’AOF, Pierre Cournarie, outre sa circulaire du 25 novembre qui continuait à mentionner les rappels de solde prévus, il a écrit au ministre des Colonies le 12 décembre qu’« à l’avenir » les soldes devront être payées en métropole avant l’embarquement [22]. Désapprouve-t-il la décision de spoliation puis celle de réprimer qui auraient été prises par les généraux de Boisboissel et Dagnan et approuvée par Paris, ou bien prise par Paris et appliquée par eux ? En tout cas, il les couvre publiquement.

Le procès

Inculpés de rébellion armée, d’outrages à officiers et de désobéissance, 34 des « mutins » survivants de Thiaroye considérés comme des « meneurs » ont ensuite été jugés début mars 1945 par le tribunal militaire permanent de Dakar. Lors d’un procès entièrement à charge, on a voulu les faire passer pour des ennemis de la France à la solde des Allemands. Or plusieurs de ces tirailleurs, dès 1943, s’étaient échappés de leur camp de détention et de travail pour rejoindre les maquis. C’était le cas, par exemple, d’Antoine Abibou qui s’est évadé du Frontstalag de Rennes en 1943, est entré en contact avec la Résistance et a été caché un moment dans une famille morbihannaise. Lors d’un interrogatoire précédent le procès, le 22 décembre 1944, il a déclaré qu’il avait été caché en Bretagne par la famille Desgrées du Loû. Mais l’officier de police judiciaire a considéré qu’il mentait et qu’il était en réalité à la solde des Allemands. Or Armelle Mabon a retrouvé deux membres de la famille Desgrées du Loû, qui ont confirmé la véracité de son récit. Les accusés ont été condamnés par le tribunal militaire de Dakar à des peines d’emprisonnement, dont six à dix ans de prison, et, pour neuf d’entre eux, à la dégradation militaire. Amnistiés mais pas innocentés, ils ont été libérés en juin 1947, suite à une loi d’amnistie. Cette mesure de clémence avait été notamment sollicitée par Louis Mérat devenu, en 1947, secrétaire général de la France d’Outre-mer. Mais une amnistie, qui dispense du reste de la peine, ne veut pas dire reconnaissance de l’innocence des condamnés. C’est le problème qui avait été soulevé par les dreyfusards dans le cas du capitaine Dreyfus, amnistié fin 1899 mais dont ils ont demandé la réhabilitation, qui n’a été obtenue qu’en 1906, par une décision de la Cour de cassation.

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Tels sont les faits. Les tirailleurs rapatriés n’ont jamais perçu le rappel qui leur était dû, conformément aux dispositions en vigueur à leur départ de France, et on a cherché à rendre illégitime leur demande pour faire croire qu’il s’agissait d’une « mutinerie ». En réalité, comme l’écrivait il y a quelques années Philippe Bernard dans Le Monde : « Quelques mois avant les massacres du Constantinois — Sétif, Guelma, Kherrata… — la répression sanglante de la mutinerie de Thiaroye (Sénégal), en décembre 1944, avait été conçue comme un “coup de bistouri” douloureux mais nécessaire, censé ôter pour longtemps aux colonisés leurs idées d’émancipation. Les mutins n’avaient réclamé que leurs arriérés de solde [23]. » L’expression « coup de bistouri » provient d’un rapport du général de Boisboissel.

Que peut-on attendre ?

Le 30 novembre, le président François Hollande doit se rendre avec le président sénégalais Macky Sall au camp de Thiaroye et il a promis de remettre aux autorités sénégalaises « l’intégralité des archives françaises relatives à ce drame ». Ce rite de la « remise d’archives » mérite d’être questionné. Sur un certain nombre de mensonges d’Etat de notre histoire coloniale, il semble devenu une manière pour les autorités françaises de réagir aux demandes de reconnaissance des faits qui leur sont adressées. Deux cas intervenus depuis le début de la présidence de François Hollande semblent l’indiquer.

Le premier est relatif à l’assassinat du leader syndicaliste et indépendantiste tunisien Farhat Hached le 5 décembre 1952 par les services secrets français. Un lot d’archives a été remis à Tunis le 5 juillet 2013 par le président de la République à sa veuve, Om El Khir Hached, et à son fils, Nourredine Hached. « Je m’engage au nom de la France à rechercher et faire lumière sur l’assassinat de ce militant », a-t-il déclaré. Comment ce lot a-t-il été composé ? Que peut-on déduire des seules pièces qu’il contient, quand c’est le travail des historiens, sur la base de leur accès à l’ensemble des fonds d’archives, qui leur permet d’établir le déroulement des faits, de donner sens à chaque pièce d’archive, dire si telle ou telle comporte des mensonges ou des éléments fiables ? La mise en ligne de ce lot par la Fondation Fahrat Hached est une bonne chose. Mais il ne faudrait pas que ce genre de geste spectaculaire soit une panacée ou une échappatoire. Dans le cas de Farhat Hachad, le résident général de France en Tunisie, Jean de Hauteclocque, a validé l’ordre d’assassinat, et l’opération a été effectuée par des agents du service français du SDECE. Il revient aux autorités officielles de la France de le reconnaître.

Dans un autre cas, celui de l’assassinat de Maurice Audin par des parachutistes français en juin 1957 lors de la bataille d’Alger, on a assisté à un geste du même ordre. Le 1er février 2013, le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, a reçu sa veuve, Josette Audin, et lui a également remis les copies d’un lot d’archives. Mais, après la parution d’un livre en janvier 2014 faisant état des déclarations du général Aussaresses affirmant qu’un ordre d’exécution d’Audin avait été donné par le général Massu, alors responsable du maintien de l’ordre à Alger, le président Hollande a reçu à son tour, le 17 juin 2014, Josette Audin et lui a dit que son mari « ne s’est pas évadé, il est mort au cours de sa détention ». Pourtant, rien dans les archives remises et rendues accessibles par décret l’année précédente ne permettait de le déduire. C’est la démonstration de ce que ce genre de « remise d’archives » n’est que la mise en scène du discours que les autorités officielles veulent tenir à un moment donné. Présentée comme une « opération vérité », cela peut être aussi une opération d’« enfumage », n’être qu’une nouvelle méthode d’« action psychologique » destinée à l’opinion publique.

Sur ces crimes commis au nom de la France et à propos desquels elle doit se grandir en reconnaissant clairement les faits, ce qu’on attend des autorités françaises, c’est de permettre aux historiens d’accéder à l’ensemble des archives nécessaires à l’établissement de la vérité. Pas seulement à quelques historiens « reconnus » ou « labellisés », tous eux-mêmes anciens militaires, qui ont tendance à relayer avec zèle les nouvelles versions officielles que certains éléments de l’institution militaire veulent diffuser. Révélatrice à cet égard est la liste des intervenants au colloque que l’ambassade de France à Dakar a organisé les 19 et 20 novembre dans un hôtel de Dakar, pour parler de l’histoire des tirailleurs, mais avec la consigne de ne pas évoquer Thiaroye…

Dans le cas du crime de Thiaroye et pour mettre fin aux mensonges d’Etat qui ont cherché à le dissimuler, mensonges, comme au temps de l’affaire Dreyfus, qui ternissent malencontreusement l’image de notre pays, s’agit-il de « remettre des archives », ou plutôt d’autoriser l’accès des chercheurs à toutes celles qui permettent de comprendre les faits ?

La Ligue des droits de l’homme qui s’est constituée précisément lors de cette affaire fondatrice de la République, estime que, 70 ans après le drame de Thiaroye, la France s’honorerait, à l’occasion du Sommet de la francophonie qui se réunit à Dakar, à reconnaître clairement les faits. Elle demande aux autorités françaises :

  • de rendre publique la liste nominale des tirailleurs à bord du navire Circassia parti de Morlaix le 5 novembre et arrivé à Dakar le 21 novembre 1944 ;
  • de reconnaitre la spoliation dont ont été victimes ces tirailleurs des trois quarts de la solde de captivité qui leur était due ;
  • d’exprimer les regrets officiels de la France pour la répression qui les a frappés à Thiaroye le 1er décembre 1944 ;
  • de rendre publics les noms des morts et des blessés qu’elle a faits parmi eux ;
  • de s’engager au paiement aux descendants de ces tirailleurs du complément de solde dont ils ont été spoliés ;
  • de transmettre à la Cour de cassation la demande d’annulation sans renvoi, comme dans son arrêt du 12 juillet 1906 pour le capitaine Dreyfus, des condamnations prononcées en mars 1945 par le tribunal militaire de Dakar.

Le 28 novembre 2014

Gilles Manceron



[1Le programme peut être téléchargé sur le site de l’Université de Bretagne Sud Lorient (www.univ-ubs.fr).

[2ANOM I Aff Pol 3498, télégramme barré et non daté.

[3Circulaire n°2080, ANOM DAM 3.

[4ANOM DAM 216.

[5ANOM I Aff Pol 3498

[6ANS 2D28(108), circulaire du 25 novembre 1944, n°632, gouverneur général de l’AOF.

[7Télégramme du 16 novembre, n°445/TC/SA.2, du ministère de la Guerre, direction des troupes coloniales SHD/T 9P32.

[8ANOM, DAM, 74 et SHD/T 5H16, rapport du colonel Le Masle, chef d’état-major, Dakar, 5 décembre 1944.

[9SHD/T 5H16, rapport du général Dagnan, 5 décembre 1944.

[10SHD/T 5H16, rapports du lieutenant-colonel Le Berre et du colonel Carbillet.

[11SHD/T 5H16, rapports des chefs de bataillon Le Treut et Boudon.

[12Rapport du général Dagnan. Ibid.

[13ANOM, DAM3, rapport du général de Boisboissel, 5 décembre 1944.

[14SHD/T 5H16, rapport du colonel Le Masle.

[15Il a été compté 150 cartouches provenant des automitrailleuses, rapport colonel Carbillet, op. cit.

[16Archives justice militaire, rapport d’expertise d’une arme établi par le lieutenant Louis Saunier, 26 décembre 1944.

[17Rapport du général Dagnan. Ibid.

[18SHD/T 5H16, rapport du 12 décembre 1944.

[19Circulaire n° 6350, SHD/T GR6P18.

[20Rapport du général de Perrier du 6 février 1945, SHD 5H16.

[21Rapport de l’inspecteur Mérat du 15 mars 1945, ANOM DAM 3.

[22ANOM, I Aff Pol 3498.

[23Le Monde du 24 avril 2010.