Histoire coloniale et postcoloniale

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pourquoi ? pourquoi vous avez été traités comme ça ? par Dalila Kerchouche

vendredi 18 novembre 2005, par nf

Dalila Kerchouche, journaliste née en 1973, raconte dans " Mon père ce harki " [1] comment elle a découvert le passé de son père, de ses parents arrivés en France en 1962.

Quarante ans plus tard, elle a refait le parcours de ces familles de harkis que la France a parquées dans des camps puis oubliées.
Elle a également traversé la Méditerranée pour retrouver le village de son père et les membres de sa famille, et découvrir enfin qui était vraiment son père, et son rôle dans la guerre.

Vous trouverez ci-dessous un large extrait du chapitre intitulé MIDI - La Lettre anonyme du livre de Dalila Kerchouche .

Je m’arrête brusquement et leur demande : « Pourquoi ? » Interloqués, ils me regardent sans comprendre. Je lâche enfin la question qui me hante depuis des mois : « Pourquoi vous avez été traités comme ça ? » Oui, pourquoi les larmes de mon grand-père devant les chardons de Bourg-Lastic, lui qui a défendu le drapeau français durant trois guerres ? Pourquoi les tentes de Rivesaltes, alors que, ce même hiver, des HLM étaient réquisitionnées pour les pieds-noirs ? Pourquoi ces baraques insalubres isolées sur les hauts plateaux enneigés et inhospitaliers de Lozère, quand les usines de l’Est recrutaient à tour de bras ? Pourquoi cette rencontre manquée avec les Français ? me suis-je demandé dans les ruelles désertes de Roussillon-en-Morvan et dans le dédale de la mémoire de Kader. Pourquoi avez-vous brisé ces familles ? ai-je crié intérieurement à A. B., à Mouans-Sartoux, en le fixant droit dans ses yeux coupables de vieux pied-noir retraité. Pourquoi cette horreur de Bias ? ai-je murmuré au vieux harki effondré sous son abribus. Oui, pourquoi mes parents ont-ils tant souffert en France, alors que mon père s’est battu pour ce pays ? S’est-il trompé, finalement ? Les harkis ont-ils eu tort de choisir la France ? Tout mon voyage me pousse à le penser.


« POURQUOI ? » Au bout de quelques secondes, la main serrée sur son verre de thé, ma mère hoche la tête, presque étonnée que je n’aie pas compris, après toutes ces semaines passées à sillonner les routes de France « Tu veux savoir ? Parce que les Français n’aiment pas les Arabes. Voilà pourquoi, benti. » « C’est vrai, ajoute mon père. Un Arabe n’aura jamais raison en France. J’ai voulu mourir quand j’ai compris ça. Rappelle-toi le pont en Lozère... » Je secoue la tête, effondrée. Non, je ne savais pas. Racisme... Voilà ce que je n’entendais pas depuis le début de mon aventure. Voilà ce que mon frère Moha avait compris. Voilà ce qu’il n’a pas supporté.

Cloîtrée dans ma chambre, je fouille fiévreusement dans mes documents. Comment n’ai-je pas saisi cela plus tôt ? Je déniche alors un rapport rédigé en 1985 par deux sociologues lyonnais, et qui porte sur les conditions de vie des harkis [2]
Implacables, édifiantes, lumineuses. ces 30 pages dactylographiées analysent la manière dont les supplétifs ont été traités depuis 1962. Pour la première fois depuis mon départ, j’ai une vision d’ensemble du problème.

Les auteurs, François-Jérôme Finas et Marwan Abi Samra, affirment que non, la France n’a pas abandonné les harkis à leur triste sort, mais que, au contraire, le gouvernement s’en est « trop » occupé. Au fil de leur enquête, les deux universitaires ont mis en évidence « l’ampleur d’une organisation totalitaire, qui a mobilisé des ressources multiples (dans les domaines juridique et économique...) et qui a lourdement conditionné l’existence et le devenir des Français musulmans ». En France, « de 1962 à 1975, les harkis sont pris en otages à l’intérieur d’un microcosme totalitaire, [...] une véritable machine de guerre permanente qui travaille à désorganiser les groupes et les relations, à bannir et à enfermer et à utiliser des individualités isolées et soustraites d’un tissu communautaire. En même temps que le discours officiel [...] les confirme dans le statut de "Français à part entière", le traitement et le destin qui leur sont réservés font paraître un autre statut, celui de "Français entièrement à part", assignés à des "espaces hors la loi" où règne le non-droit, voire le contre-droit ». Ce dispositif disciplinaire vise « une stratégie de désintégration sociale et de marginalisation socio-politique de la communauté française musulmane rapatriée ».

Grillages, contrôle du courrier, surveillance des allées et venues, quasi-captivité dans les hameaux forestiers, chantage au travail et aux prestations sociales, clientélisme, émiettement des grandes familles, obstacle au reclassement individuel, exclusion du logement social, sanctions en cas de départ du camp, coercition à l’encontre des familles « fuyardes »... Dans un terrible vertige de mots, je retrouve trait pour trait cette dictature administrative et psychologique dont mes parents ont tant souffert. Je me rappelle la phrase de A. B., à Mouans-Sartoux, qu’il avait prononcée, pensais-je alors, pour se dédouaner : « J’obéissais à des instructions. » A. B., C. D., et tous les autres, suivaient donc des ordres très précis.

Les deux chercheurs exhument aussi une lettre bouleversante. Un harki anonyme d’un hameau forestier de l’Aude supplie le secrétaire d’État aux rapatriés de changer le chef du camp. Voici ce qu’il écrit :

Monsieur le Secrétaire d’État,

Depuis que nous avons été affectés à Pujol-de-Bosc, d’abord on nous a dit que nous trouverions les maisons bien grandes. Mais elles ne le sont pas. Quand nous sommes arrivés dans ces maisons, elles étaient comme des écuries ou des caves que les paysans ont abandonnées. Toutes les maisons sont humides, surtout la mienne.

Si ça continue, nos enfants iront, l’un après l’autre, à l’hôpital. Depuis que nous sommes commandés par des sous-officiers, nous sommes en pleine misère, car si on ne leur donne pas à manger, des bouteilles ou quelque chose, ils se fâchent. Voilà pour la Croix-Rouge : elle donne des vêtements, mais notre chef de village les distribue à celui qui lui donne des poulets ou des bouteilles de champagne à minuit. Est-ce que c’est du bon travail ? Nous travaillons à la forêt et nous touchons 15 francs par jour et il veut qu’on lui donne à manger, alors que j’ai neuf enfants. Ce qu’on vous demande de bien, c’est de changer de chef et de nous en envoyer un plus raisonnable. Tous ceux qui nous commandent font pareil.

Si on trouve un moyen de sortir de cette misère, c’est tout ce qu’on veut, ou alors de nous jeter à la mer. La Préfecture a fait don d’une voiture pour aider ceux qui sont malades, pour faire quelque chose d’urgent, mais le chef l’a prise pour lui et personne ne s’en est douté.

Monsieur, on peut pas mettre notre nom parce que si la lettre revient, il va nous faire quelque chose ou faire un rapport pour nous envoyer ailleurs ou en Algérie. Tous les hommes veulent signer mais ils ont peur. Si vous n’y croyez pas, envoyez quelqu’un faire une visite.

Il ne s’occupe pas de nous, le matin, il va à la chasse ou à Carcassonne. Nous voulons un vrai Français honnête. Pour l’instant, c’est tout ce qu’on vous demande.

Veuillez agréer, Monsieur, mes respectueuses salutations et mes meilleurs remerciements.

En quelques mots d’une maladresse émouvante, cette lettre résume tout le drame des harkis en France. Elle dit bien plus que tout ce que j’ai pu écrire jusqu’ici, et je reçois en pleine figure la difficulté à raconter une histoire que je n’ai pas vécue. Si seulement mes parents pouvaient écrire les phrases que je rédige maintenant... Hélas, ils ne pourront même pas les lire. Cette lettre dit l’humiliation, les brimades, la corruption, mais aussi la résistance de ce harki, son courage de parler, sa confiance et sa foi intacte dans l’équité du gouvernement.

Cette lettre dit, et pour moi c’est le pire, la répression. Car le préfet de l’Aude a diligenté une enquête. Une investigation menée, non pour vérifier la réalité de ce qui est décrit, mais pour en identifier l’auteur et le sanctionner ! En punition, l’homme est envoyé dans un camp d’hébergement, probablement Bias ou Saint-Maurice-l’Ardoise, dans le Gard. En enfer.
Cette lettre montre, enfin, que tous les harkis passés par des camps de transit, d’hébergement et des hameaux forestiers ont vécu le même drame que mes parents. Cet homme ne sait pas, pas plus que ma famille, que tous les harkis ont subi le même sort. Alors qu’au départ je ne pensais écrire qu’une histoire individuelle, je me rends compte que ce récit ressemble au parcours de milliers d’anonymes. Que des milliers d’enfants de harkis auraient pu réaliser le même voyage que moi.

Je poursuis ma lecture. « Au prix d’un certain nombre de "bricolages" juridico-administratifs, les Français musulmans sont exclus du bénéfice des dispositions adoptées en faveur des rapatriés, et cantonnés à une juridiction et à un statut particuliers, que couronne leur mise sous tutelle administrative. Prétextant que ceux-ci sont "analphabètes, s’exprimant difficilement en notre langue, n’ont aucune formation professionnelle et sont socialement inadaptés à notre mode de vie", toutes les procédures de discrimination raciale se trouvent ainsi légalisées et institutionnalisées. » Le mot est lâché : « discrimination raciale ». Voilà donc la faute de mes parents : non d’avoir choisi la France, mais d’être des « Arabes », des « musulmans », des « étrangers de l’intérieur ».

Selon les deux universitaires, les circulaires, rapports, directives et courriers des préfets et des inspecteurs en charge des SFM (Service des Français musulmans), cette littérature administrative dessine une image édifiante du harki : les autorités le voient comme un être immoral, jouisseur, oisif, paresseux, nomade dans l’âme, incapable de tenir en place, qui a le goût de la destruction et dont la pauvreté est socialement attachée au vice et à l’irresponsabilité. Cette représentation du harki comme un « asocial dangereux » est un pur produit de la colonisation. « Livré à lui-même, source de désordre et danger moral », poursuivent les deux sociologues en citant une lettre du ministère des Rapatriés au ministère des Finances, datée du 14 mai 1963, ce « perturbateur ivrogne, insatisfait, chômeur professionnel, éternel rouspéteur troublant la vie des habitants et des autorités locales » est l’objet d’une inquiétude généralisée, qui assigne sa mission humaine et morale aux instances dévouées à la prise en charge du Français musulman, « pour éviter que se constitue une population oisive s’installant définitivement dans une misère subventionnée ».

L’État français a donc programmé la mort sociale des harkis. L’État français les a psychologiquement détruits. Pourquoi ? Parce qu’ils étaient musulmans. Les autorités de l’époque ne pouvaient concevoir qu’ils puissent être « français » et « musulmans ». Dans la France chrétienne, c’était un non-sens. Bien sûr, l’immigration maghrébine existe depuis les années 1920. Mais elle est constituée, pour l’essentiel, d’hommes seuls - le regroupement familial ne commencera qu’en 1974. « Le bannissement de cette population vaut comme l’illustration d’un processus par lequel la France pense son histoire, construit sa mémoire en conjurant et en refoulant la proximité inquiétante et périlleuse du Français musulman. » Je réalise soudain que, dans l’histoire de France, les harkis étaient le premier enracinement massif de familles musulmanes dans l’Hexagone.

Tout était donc programmé, planifié. Une législation parallèle a géré les harkis, pour les acculturer, les briser, les soumettre, les rendre dociles, les éduquer, les dresser, les contrôler. Car les harkis faisaient peur. Peur à la population locale, qui n’avait jamais vu de Maghrébins, peur au gouvernement, qui n’avait jamais reçu une telle masse de population musulmane. Je m’aperçois avec douleur que c’est encore, aujourd’hui, ce que je ressens. Je comprends mieux la vision que les Français ont des musulmans : ils s’en méfient, en parlent souvent de manière passionnelle, oscillent entre rejet et angélisme.

Bouleversée, indignée, je rejoins ma mère dans la cui¬sine : « La France est raciste, ama. Pourquoi vous nous avez emmenés dans ce pays ? » « Non, ma fille, corrige-t-elle. Tous les Français ne sont pas racistes. Je vais te raconter une histoire. Une année, à force de trop travailler, je suis tombée gravement malade. Ma tension montait dangereusement, j’ai été hospitalisée à Villeneuve-sur-Lot. Le premier soir, dans ma chambre, une infirmière est restée auprès de moi, me prenait le pouls de temps en temps et surveillait ma tension artérielle. Les heures s’écoulaient, elle ne bougeait pas de son fauteuil. J’ai fini par m’endormir. Je me suis réveillée plusieurs fois dans la nuit et je voyais le visage inquiet de cette femme penchée sur moi. Elle me demandait d’une voix douce : "Ça va ? Comment vous sentez-vous ?" Je hochais la tête, touchée par cette inconnue qui m’a veillée toute la nuit comme si c’était ma propre mère. Cette infirmière, je ne l’oublierai jamais. C’était une deuxième Juliette. Ce jour-là, j’ai compris qu’à l’extérieur les Français n’étaient pas comme les pieds-noirs du camp. Non, tous les Français ne sont pas racistes. » Je l’écoute avec attention. Bien sûr, de bonnes âmes ont aidé les harkis. Mais combien y eut-il de Juliette pour les aider contre cette administration kafkaïenne ?


[1Réédition Points-Seuil, 6.50 €.

[2Marwan Abi-Samra et François-Jérôme Finas, Regroupement et dispersion. Le rapport des Français musulmans à l’espace résidentiel, Lyon, 1985, ARIESE.