Histoire coloniale et postcoloniale

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quand les drapeaux sont déployés ...

mercredi 10 février 2016, par nf

Par l’intermédiaire de son blog, Bernard Girard exerce une surveillance permanente de l’enseignement et notamment de l’enseignement de l’histoire en primaire et au collège.

Nous reprenons ci-dessous de très larges extraits de deux de ses articles : tout d’abord “Une journée du drapeau”, où il montre l’école prise dans le piège identitaire par le biais du drapeau. Le second article met en scène la récupération par le président de la République d’un autre emblème national : la Marseillaise.

Tous deux illustrent l’aphorisme attribué à Stefan Zweig : “Quand les drapeaux sont déployés, toute l’intelligence est dans la trompette”.

Une "journée du drapeau" à l’école ?

[Extraits de cet article ]


Une "journée du drapeau" à l’école ?

On n’est peut-être pas encore en Corée du nord mais en tout cas, ça tourne au pathologique : plusieurs députés LR, parmi lesquels Bénisti, Chatel, Ciotti, Gosselin, Luca, Tabarot, Wauquiez – rien que du beau monde – viennent de déposer une proposition de loi visant à instaurer une « journée du drapeau » dans les établissements scolaires.

Pour les parlementaires, il s’agirait « à partir d’une réflexion sur notre emblème national comme symbole fort d’unité et de conquête de nos libertés, [de] développer la transmission des valeurs fondamentales de la République française aux élèves d’aujourd’hui, citoyens de demain. »[...]

Proposition de loi

Art. 1er – Il est institué une journée dédiée au drapeau dans les établissements scolaires.
Cette journée est fixée au premier mardi du mois d’octobre.

Art. 2 – Cette journée n’est ni fériée, ni chômée.

Art. 3 – Chaque année, le premier mardi du mois d’octobre, dans tous les établissements d’enseignement primaire et secondaire, a lieu une présentation du drapeau. En lien avec la direction générale de l’enseignement scolaire et le conseil supérieur des programmes, des initiatives sont prises pour que les enseignants consacrent une partie de la journée à un certain nombre d’activités liées à ce thème, de manière plus ludique pour les plus jeunes, et sous forme plus réflexive pour les collégiens et lycéens.

Du côté du Sénat

Le drapeau national a beau flotter au fronton des écoles, la Marseillaise retentir dans les salles de classe, les enfants faire leur pèlerinage obligatoire au monument aux morts, réciter la chronologie des rois de France, ce n’est manifestement pas suffisant aux yeux de certains parlementaires qui multiplient les interventions sur le sujet.

C’était ainsi le cas du président du Sénat qui, en avril dernier, dans un rapport commandité au lendemain des attentats de janvier ne voyait de sauvetage pour une république menacée par la barbarie (comprenez par l’immigration) que dans une « restauration de la cohésion nationale », dans un enseignement de l’histoire à l’école qui « doit permettre à chaque élève de se réapproprier le roman national qui repose sur l’idée que la communauté nationale est le fruit d’une construction volontaire, d’un progrès constant, d’un destin propre à la nation française. » Lyrique, Larcher développait alors : « […] les grandes dates, les grands personnages, les grands événements, les grandes idées doivent ponctuer cet enseignement et chaque élève doit pouvoir y trouver une source d’intelligence et de réflexion, d’identification et de fierté », pas moins.[...]

Décidément intarrissables sur le sujet, une vingtaine de sénateurs proposaient en novembre d’ «  instaurer [dans les établissements scolaires] un Jour de Mémoire pour perpétuer notre histoire, sensibiliser les jeunes aux sacrifices de leurs anciens et aux valeurs républicaines de la nation française. » Tout est dans l’intitulé. Au même moment, Pécresse, candidate aux élections régionales en Ile-de-France, réclamait le déploiement des drapeaux au fronton des lycées, ignorant sans doute qu’ils y sont déjà. Enfin, en janvier, le relai était repris par les députés avec leur proposition d’une journée du drapeau, « symbole d’unité et de conquête de nos libertés », dernière mais sans doute pas ultime disposition dans une croisade dont, à défaut de voir la fin, on perçoit fort bien les motivations.

"Unité et libertés" ?

C’est bien là l’arnaque. Car cette sommation à répétition autour de la place des symboles nationaux à l’école, loin d’être anecdotique, apparaît en réalité comme un moyen détourné d’esquiver les vraies questions en leur apportant de fausses solutions : en premier, la déliquescence, stupéfiante de rapidité, de l’état de droit et des libertés publiques, malmenées par ceux dont la mission est pourtant de les garantir, une menace que le déploiement d’un drapeau s’ingénie à camoufler ; mais également, alors que la question migratoire fait voler en éclat les certitudes nationales et les frontières censées les protéger, le rabâchage lancinant autour du thème d’une identité irrationnelle, chimérique, sur l’origine des individus plutôt que sur leur devenir, vise en réalité à exclure des possibles toute forme de vie en commun qui ne serait pas nationale. [...]

29 janvier 2016

Bernard Girard

2016 : "année de la Marseillaise", année de toutes les escroqueries

[Extraits de cet article ]


Après les propositions de loi « Jour de Mémoire » et « Journée du drapeau » déposées par des parlementaires, le président de la république, grand maître du barnum patriotique, a décidé de faire de l’année 2016 l’« année de la Marseillaise » à l’école. Et comme à son habitude, l’Education nationale a mobilisé dans l’urgence toute sa hiérarchie, frissonnante de peur ou d’enthousiasme, pour satisfaire le dernier caprice en date du chef, après beaucoup d’autres.

Comme le précise la circulaire parue le 3 février au BOEN, il s’agit de faire « célébrer » ce chant dans le cadre « du parcours citoyen et du parcours d’éducation artistique et culturelle de chaque élève ». Car pour l’Education nationale, il ne fait pas de doute que la citoyenneté et la culture sont solubles dans la Marseillaise. De fait, c’est un véritable phagocytage du monde éducatif et du quotidien des élèves et même au-delà qui se voit ainsi mis en œuvre. [...].

La présence de la Marseillaise à l’école n’est pas une chose nouvelle, incrustée dans les programmes d’éducation civique depuis 1985, malgré les critiques récurrentes qui lui sont adressées portant à la fois sur sa finalité comme sur ses modalités d’appropriation par] les élèves confrontés à des tournures de style, à une phraséologie datées, à une rhétorique ambigüe, qui la rendent, au choix, inintelligible, ridicule ou profondément perverse, ou les trois à la fois. Car quoi qu’on puisse avancer sur le contexte révolutionnaire de sa création, il reste quand même une contradiction fondamentale qui consiste à promouvoir une éducation à la citoyenneté qui s’appuierait sur la violence, la légitimité de la guerre, la haine et la déshumanisation de l’autre vu comme un ennemi.

Contradiction, également, entre le principe d’esprit critique que l’école est censée développer chez les élèves et la sacralisation d’un hymne, d’une sorte de prière obligatoire aux fondements d’ailleurs tellement peu solides que le législateur s’est senti obligé de le protéger par la contrainte d’un impensable « délit d’outrage aux symboles nationaux », punissable de six mois d’emprisonnement et de 7500 euros d’amende.

Contradiction, surtout, au regard de la finalité ultime attribuée à la Marseillaise, à l’école comme dans la vie : car un hymne national restant par principe un hymne à la nation, il paraitrait curieux que celle-ci n’ait jamais de comptes à rendre, surtout dans le contexte actuel où l’hysterisation des questions identitaires corrompt en profondeur le débat public. Dans le cadre du lancement de sa nouvelle campagne de communication, Najat Vallaud-Belkacem, en représentation devant les enfants d’une école du Val-de-Marne (et devant les caméras) s’est laissée aller : « C’est un hymne dont on a bien vu qu’il est rassembleur, qu’il permet de porter un certain nombre de valeurs de la France, de combat pour la dignité de l’homme pour les libertés. »

« Dignité de l’homme pour les libertés » ?

C’est pour rire, madame la ministre ? Car cette dernière pantalonnade patriotique qui cible une nouvelle fois l’école – après le déploiement du drapeau en façade des établissements, après le recentrage des programmes d’histoire sur le fait national, après le détournement, l’instrumentalisation des anniversaires historiques, après la militarisation du « parcours de citoyenneté » - est d’autant plus indécente qu’elle relève de la même logique que celle qu’on voit à l’œuvre dans toute la politique nationale/sécuritaire conduite ces derniers mois par des politiciens en plein naufrage. « Dignité de l’homme pour les libertés », quand le gouvernement décrète l’état d’exception permanent, quand il s’essuie les pieds sur les libertés publiques et se couvre de honte en avançant des mesures ouvertement discriminatoires ? « Dignité de l’homme pour les libertés » quand des milliers de réfugiés viennent s’échouer contre les barrières dressées aux frontières au nom de « la défense des intérêts nationaux » ? La mort d’Aylan et de centaines d’enfants dans des conditions épouvantables : la nation, son orgueil et sa suffisance, sa grande peur de l’autre, sa brutalité, son éternelle bonne conscience n’y seraient pour rien ? Et faut-il vraiment que de ce côté-ci des frontières, on s’obstine à empoisonner les enfants dès leur plus jeune âge par des hymnes et des représentations dont l’effet le plus sûr est de les empêcher de grandir dans la tolérance et le respect de l’autre, de se voir comme des humains plutôt que comme des Français ? La vie en société, la vie dans le monde, devenir adulte, ça ne s’apprend pas avec des cantiques ou des leçons de morale, les belles paroles, les grands discours ou les mouvements du menton mais bien plutôt dans le quotidien d’une salle de classe.

L’année de la Marseillaise à l’école, ce n’est pas seulement une sinistre farce, c’est le signe d’un régime politique qui a perdu, avec le sens des réalités, toute conscience morale.

4 février 2016

Bernard Girard