Histoire coloniale et postcoloniale

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quand on a fait du mal à quelqu’un, on lui demande pardon, c’est normal

lundi 14 mai 2007, par la rédaction

« Nous sommes quatre anciens appelés qui avons fait la guerre d’Algérie. A cette époque-là, nous les gars du contingent nous ne disions rien et n’avons pas eu le courage de hurler notre désaccord au monde.
Aujourd’hui, bien que percevant de modestes retraites, nous avons décidé de refuser la retraite du combattant et d’en reverser le montant à des populations souffrant de la guerre ou à des organismes oeuvrant pour la paix.
Ce que nous avons vu et vécu en Algérie, l’inutilité de ce conflit, la conscience de “l’horreur de la guerre”, le désir de transmettre cette mémoire aux jeunes générations,
nous poussent dans cette démarche.
Dans ce but nous venons de créer l’Association des anciens appelés en Algérie contre la guerre. »

[Déclaration des membres fondateurs,
lors de la première conférence de presse, le 3 fév. 2004 à Albi]
Les fondateurs : Michel Delsaux, Rémi Serres, Armand Vernhettes et Georges Treilhou (de g. à d.).

Repentance : d’anciens appelés d’Algérie s’engagent

par Walid Mebarek, El Watan - 14 mai 2007

« Pour faire avancer l’Histoire, il faut compter sur nous-mêmes, et pas sur les gouvernements  », explique Rémi Serres, agriculteur dans le Tarn, ancien appelé d’Algérie, et initiateur en 2004, avec trois paysans comme lui, de l’Association des anciens appelés en Algérie contre la guerre.

Le groupe s’est étoffé en trois ans pour passer à plus de 70 personnes, disséminées sur la totalité du territoire hexagonal, auxquels s’ajoutent une trentaine de sympathisants. « Quand on a fait du mal à quelqu’un, on lui demande pardon, c’est normal », insiste simplement Rémi Serres. Cela vaut tous les discours. Son ami Georges Treilhou, co-fondateur de l’association, ajoute : «  On sait qu’on avance à contre-courant. C’est une démarche qui dérange. On a même reçu des lettres d’insultes, mais cela ne fait rien. Les chiens aboient et la caravane passe ».

Pour toute pension, les soldats d’Algérie touchent 426 euros par an, au titre de leur engagement militaire entre 1954 et 1962. Ils ont décidé de refuser d’encaisser cette somme, pour la mettre dans un pot commun destiné à des opérations de solidarité avec les Algériens. Jean Préaux justifie : « Cette retraite, c’est le prix du sang qui a coulé en Algérie. » Rémi Serres et son ami Georges Treilhou ajoutent : « Attention, il ne s’agit pas de faire la charité, mais d’opérer un début de réconciliation, modeste, à notre mesure, mais sincère. Le blabla sur des liens à tisser, c’est bien beau, mais des gestes pratiques, c’est mieux ».

En 2006, la somme rondelette de 30 000 euros (un peu moins de 295 millions de centimes algériens) était à distribuer, sur quatre projets. Pour un collège de Mostaganem, aider à l’acquisition de matériel scolaire, à Alger venir soutenir une association d’aide aux handicapés, une autre partie de l’argent est versée à une association qui lutte contre la mucoviscidose, à Menaceur (Tipaza). Enfin, dans la Soummam, le plus gros projet (18 000 euros en 2006), mené avec l’association Bede, de Montpellier, a trait au développement agricole, à Tazla. Rémi Serres s’y est rendu récemment. Lui, l’ancien combattant d’une guerre qu’il n’a pas voulue, s’émerveille : « J’ai été reçu comme on ne peut pas l’imaginer. Après tout ce qu’on a fait pendant la guerre... La guerre c’était atroce ! Je me souviens d’un gamin qui ne voulait pas prendre le bonbon qu’on lui tendait et pour cause, la veille on avait tué son père. J’ai vu une jeune femme sortir nue de sa maison par un temps glacial, et sur laquelle on jetait de l’eau. Pour qu’il avoue des choses, un homme soupçonné d’être fellagha est arrêté et vu le lendemain le visage tuméfié. La liste des horreurs est longue . Pourtant, un moudjahid, devenu une personnalité, m’a dit : “Ce n’est pas de ta faute, tu n’étais qu’un appelé.” » Ce n’est pas un hasard si ce village de Tazla a été choisi : « Il avait été détruit en 1958, lorsque l’armée française a créé les zones interdites. C’est notre façon de rembourser une dette. » Depuis le Tarn, à l’origine, l’assemblée générale de l’association vient de se tenir à Annecy (Savoie), et la prochaine se déroulera en Bretagne... le pays de René Vautier, le père d’Avoir 20 ans dans les Aurès qui avait dénoncé la barbarie dès 1971. C’est tout dire !

Walid Mebarek

L’association des Anciens Appelés en Algérie contre la Guerre

L’association a pour but, à partir du travail de mémoire sur la guerre d’Algérie de réfléchir, de témoigner et d’oeuvrer pour la paix. Sont membres de l’association les anciens appelés en Algérie qui acceptent de reverser le montant de la retraite du combattant. Chaque année lors d’une assemblée générale les membres de l’association choisiront à qui reverser le montant de ces retraites. Il existe aussi le cercle des amis de l’association qui regroupe des personnes qui soutiennent notre action et versent une participation.

Armand Vernhettes, président

Site internet de l’association : http://www.4acg.org/.

Contacts :

Istricou — 81140 Cahuzac sur Vère
tél : 06 82 33 44 98 ou 05 63 98 31 03
remiserres@ablink.com

Quatre anciens appelés refusent la retraite de combattants
« Cet argent est tâché de tout le sang qui a coulé en Algérie »

par G. Carles, Le Tarn Libre du 06 février 2004

Quatre anciens appelés en Algérie ont décidé de renoncer à leur retraite de combattants et d’en reverser chaque année le montant à une association œuvrant pour la paix. Ils invitent tous ceux qui ont vécu ce « conflit inutile et horrible » à les rejoindre au sein d’une association nouvellement créée.

« Nous sommes quatre anciens appelés qui avons fait la guerre d’Algérie. A cette époque là, nous les gars du contingent, nous ne disions rien et nous n’avons pas eu le courage de hurler notre désaccord au monde. Aujourd’hui, bien que percevant de modestes retraites, nous avons décidé de refuser la retraite du combattant et d’en reverser le montant à des populations souffrant de la guerre ou à des organismes œuvrant pour la paix. Ce que nous avons vu et vécu en Algérie, l’inutilité de ce conflit, la conscience de “l’horreur de la guerre”, le désir de transmettre cette memoire aux jeunes générations, nous pousse dans cette démarche. »

En quelques mots très simples, quatre agriculteurs du Tarn et de l’Aveyron : Georges Treilhou (68 ans, Saint-Amans Valthoré), Armand Vernhettes (66 ans, Montjaux-12) ; Remi Serres (65 ans, Cahuzac-sur-Vère), Michel Delsaux (66 ans, maire de Montreredon-Labessonnié) ont résumé les motivations qui les ont conduits à créer le 8 janvier dernier, ’’l’Association des anciens appelés en Algérie contre la guerre." Mardi dernier devant la presse et mercredi face au public venu les écouter lors d’une conférence-débat tenue à l’Athanor, ils ont expliqué cette démarche. Avec beaucoup de pudeur et une réelle émotion.

Si la manipulation intellectuelle et le conditionnement impulsé par les gradés restent comme des données marquantes, ce sont surtout les atrocités commises par les deux camps, et notamment la torture qui les ont le plus traumatisés.

« J’ai vu à l’œuvre les Bigeard boys à la gégène en plein-air affirme Georges Treilhou. J’ai vu un sergent harki qui avait trahi être battu à mort puis enchaÎné au poste de garde. Nourri seulement d’eau, couvert de mouches, il a mis un mois pour mourir. J’ai vu des “suspects” abattus dans le dos après leur avoir crié “va, tu es libre !”, des femmes violées pendant qu’on interrogeait les vieux restés au village... Torture, exécutions sommaires : ce que la Gestapo a fait, on l’a fait... »

« Ces vies, on les leur a volées pour rien »

« Jeunes appelés, conditionnés et mal informés, nous n’avions pas tout à fait connaissance de la torture qui se pratiquait dans notre camp » affirme Armand Vernhettes.
« Avec le recul et la levée du voile, nous mesurons combien ce qui se pratiquait était ignoble : corvées de bois suspectes, enfants et vieillards égorgés, hommes attachés à des figuiers en plein soleil pendant plusieurs jours... Ceu-x qui se prêtaient à cela étaient moins que des animaux. »
« La torture n’était pas une exception, c’était un système que nous avons découvert » soutient Rémi Serres.

« Taper à mort sur quelqu’un d’attaché, lui mettre la tête dans le feu, mettre l’électricité dans tout le corps en commençant par les parties les plus fragiles, mettre quelqu’un à nu, l’arroser à l’eau froide et le jeter dehors par une nuit glaciale... voilà quelques- unes des tortures que l’on infligeait à nos ennemis.
Il en est de bien plus sordides que je n’ai pas envie de décrire. A mes yeux, aucune raison, non vraiment aucune, ne justifie de faire autant souffrir un homme.
 »

Quand la mémoire ravive les plaies, un ineffaçable sentiment de culpabilité, ou pour le moins de lâcheté, surgit aussitôt. « Nous n’avons rien fait, rien dit, sauf entre nous regrette Georges Treilhou. J’y pense souvent. Nous ne sommes pas fiers de ce que nous avons fait et surtout de ce que nous n’avons pas fait contre ce gâchis. Parfois, on me demande : “tu crois que le F.L.N. ne faisait pas pire ?” Les atrocités des uns n’excusent pas celles des autres. Les morts appelés n’ont pas donné leur vie pour la France. On les leur a volées pour rien. »

« Pour ma part, j’avoue une certaine gêne lorsqu’aux obsèques d’un camarade ancien d’Algérie on déploie un drapeau bleu-blanc-rouge sur le cercueil affirme Armand Vernhettes. Les excès ont eu lieu de part et d’autre, mais dans le fond c’était bien le rapport colonisateur-colonisé et l’offense à la liberté des peuples. »

Rémi Serres : « Nous, les hommes du contingent n’avons
rien dit, nous n’avons pas eu le courage de hurler notre désaccord au monde. Par notre silence nous avons plus ou moins participé à ces atrocités et à ces horreurs.

On a recensé 30 000 morts côté français et un million côté algérien. Combien de femmes, de mères ou d’enfants n’ont jamais revu celui qu’ils aimaient ?
Pour moi, cet argent de retraite de combattant est tâché de tout le sang qui a coulé en Algérie. Il ne peut pas servir à acheter des cadeaux de Noël à mes petits-enfants car à travers les billets, je vois les enfants algériens morts de faim et de froid à cause de la guerre.
 »

G. Carles