Histoire coloniale et postcoloniale

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quel crédit accorder à la fondation d’Hubert Falco ?

mardi 27 juillet 2010, par nf

Hubert Falco, secrétaire d’État aux Anciens combattants, a prévu pour septembre prochain la mise en place aux Invalides de la Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie et des combats du Maroc et de Tunisie. Une fondation qui a vocation à devenir « l’outil indépendant dont nous avons besoin, ici, comme de part et d’autre de la Méditerranée, pour parcourir ensemble ce chemin de mémoire, celui de toutes les mémoires, qui n’occulte aucune mémoire ! » [1]

Les fortes oppositions rencontrées par cette fondation parmi les historiens et du côté algérien sont connues. L’actualité amène à formuler de nouvelles questions.

Quel crédit accorder à une fondation créée par un État qui a été incapable à ce jour de reconnaître son « implication première et essentielle [...] dans les traumatismes engendrés par la colonisation en Algérie » [2], de dire la vérité sur la disparition de Maurice Audin en 1957, ou de reconnaître sa responsabilité dans le traitement infligé aux harkis ?

Quel crédit accorder à une fondation dont la mise en place est confiée à un homme politique qui n’hésite pas à faire régulièrement fleurir un monument d’hommage aux « Martyrs de l’Algérie française » ?

[mise en ligne le 26 juillet 2010, revue le 27]


A Toulon, l’Algérie est toujours française

Le monument aux martyrs de l’Algérie française et son éclairage nocturne (Toulon, le 22 juillet 2010)

Parmi les monuments toulonnais, il en est un, situé Porte d’Italie, qui est dédié aux “Martyrs de l’Algérie française”. Mesurant plus de 2 mètres de haut sur 6 mètres de large, il date de 1980. A l’origine, un bas-relief y représentait un parachutiste effondré, les épaulettes arrachées, avec la formule « Pour une parole donnée » (allusion à la promesse de garder l’Algérie française). D’après Le Monde du 19 juin 1980, « beaucoup ont reconnu dans ce parachutiste Roger Degueldre, lieutenant du 1er régiment étranger de parachutistes, déserteur, créateur des commandos Delta de l’OAS, condamné à mort en 1962 par la Cour de sûreté de l’Etat et fusillé au fort d’Ivry, le 6 juillet 1962. »

Le monument a été détruit par explosif le dimanche 8 juin 1980, quelques jours avant son inauguration. Une inauguration officielle a cependant eu lieu le jour prévu, samedi 14 juin 1980, cent cinquantième anniversaire du débarquement des troupes françaises sur le sol algérien à Sidi Ferruch, en présence notamment du secrétaire d’Etat chargé des rapatriés Jacques Dominati, de Maurice Arreckx député-maire de Toulon et du général Edmond Jouhaud.

Ce dernier, un des organisateurs du putsch d’avril 1961, avait été à la tête de l’OAS pour l’Oranie en 1962. Arrêté en mars 1962, il sera condamné à mort en avril 1962, avant de voir sa peine commuée en prison à vie ; il a été libéré en décembre 1967. Dans l’allocution qu’il prononça à Toulon, le 14 juin 1980, le général Jouhaud exalta « la mémoire de trois camarades de prison exécutés sur ordre du gouvernement français : Degueldre, Piegts et Dovecar », ajoutant « ils sont tombés au champ d’honneur » avant d’évoquer« le colonel Bastien-Thiry, qui fit le sacrifice de sa vie. » [3]

Par la suite, un nouveau monument a été érigé au même emplacement en utilisant des vestiges de l’ancien [4]. C’est l’un des premiers d’une série de monuments d’hommage à l’OAS que les nostalgiques de l’Algérie coloniale tentent de multiplier dans le midi méditerranéen (à Perpignan, à Béziers, à Marignane ...)

On pense
A vous
Sans cesse

A Perpignan, début juin 2008.

Un monument que la municipalité toulonnaise n’a pas jugé utile d’accompagner du moindre panneau explicatif.

Un monument que Hubert Falco, maire de Toulon depuis 2001, a su mettre en valeur grâce à une illumination nocturne tricolore et qu’il ne manque pas de fleurir à certaines occasions – en 2005, 2006, 2007, 2008... 2010.

le lendemain... (D.R.)

Un monument devant lequel Jean-Marie Le Pen est venu se recueillir récemment pour l’anniversaire de la “journée des barricades”, avant de lancer sa campagne des élections régionales de mars 2010 :

Le Pen devant le Monument aux martyrs de l’Algérie française de Toulon, le 24 janvier 2010. (Photo A. -C. Poujoulat / AFP)

Un monument que Hubert Falco souhaiterait sans doute « dépassionner »...

Hubert Falco ménage son électorat

[Extrait de « A la droite de Falco », L’Express, 23 juin 2010] [5]


[Hubert Falco] a prudemment débaptisé le « républicainement incorrect » carrefour du Général-Raoul-Salan. Le putschiste de 1961 a été rétrogradé au rang de colonel, qui était le sien en août 1944, quand il libéra Toulon. En célébrant le héros de la Seconde Guerre mondiale - et non plus l’officier séditieux - l’honneur comme l’intérêt électoral sont saufs.

Reste encore un polémique Monument aux martyrs de l’Algérie française, exemple rare dans l’Hexagone. Doit-on le démolir ? « Il faut surtout dépassionner tout cela », botte en touche le maire ministre, qui a tenu à se désolidariser [?] de la manifestation de harkis et de rapatriés, soutenue par des élus UMP, contre le film de Rachid Bouchareb, à Cannes. En tant que secrétaire d’Etat aux Anciens combattants, il avait néanmoins demandé l’expertise du scénario de Hors-la-loi par le service historique de son ministère, lequel avait conclu à « des erreurs et des anachronismes » dans le script.

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Harkis : Falco manœuvre mais ne répond pas

A une question écrite posée par Josette Durrieu, sénatrice des Hautes-Pyrénées, concernant la « reconnaissance officielle de la responsabilité de la France dans le traitement infligé aux harkis » et rappelant l’engagement pris par Nicolas Sarkozy le 31 mars 2007, Hubert Falco a récemment répondu par une longue tirade... tout en ne répondant pas à la question posée.

L’association Harkis et droits de l’Homme a dénoncé ces manœuvres dans un communiqué intitulé « Comment Hubert Falco ignore superbement l’engagement de Nicolas Sarkozy envers les Harkis » [6].

Question écrite de Mme Josette Durrieu [7]

Reconnaissance officielle de la responsabilité de la France dans le traitement infligé aux harkis

Mme Josette Durrieu attire l’attention de M. le secrétaire d’État à la défense et aux anciens combattants sur la demande des harkis visant à ce que soit inscrit à l’ordre du jour du Parlement la question de la responsabilité et de la reconnaissance officielle par la France dans le traitement infligé à cette communauté.

A l’époque de la campagne présidentielle, le candidat Sarkozy avait déclaré dans un discours du 31 mars 2007 : « Je veux reconnaître officiellement la responsabilité de la France dans l’abandon et le massacre de Harkis ».

Depuis, force est de constater que rien n’a été fait en ce domaine. Cette situation, qui se prolonge ainsi depuis 48 ans, est indigne de la France et la blessure infligée aux anciens harkis et à leurs familles reste béante.

Elle lui demande quelles mesures concrètes le Gouvernement entend prendre dans les prochains mois en faveur de la communauté harkie et dans quels délais il envisage un débat au Parlement.

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Réponse de Hubert Falco
 [8]

Réponse du Secrétariat d’État à la défense et aux anciens combattants

La loi n° 2005-158 du 23 février 2005 portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés reconnaît officiellement la tragédie de la guerre d’Algérie et le drame du rapatriement, en même temps qu’elle rend hommage aux victimes civiles, aux disparus et à leurs familles. Elle reconnaît également les massacres de harkis et les exactions commises durant cette guerre et après le 19 mars 1962.

Lors de la journée d’hommage aux harkis, le 25 septembre 2009, le secrétaire d’État a exprimé la reconnaissance de la Nation envers ces hommes qui ont fait le sacrifice de leur vie au cours de la guerre d’Algérie, ces Français musulmans qui ont quitté leur terre natale, leurs amis, leur famille parce qu’ils étaient, avant toute chose, des combattants français.

Cette reconnaissance s’exprime par la mémoire, la gratitude et le respect. La mémoire est d’abord un devoir de vérité envers les milliers de harkis et de Français musulmans qui sont restés indéfectiblement fidèles à la France. Cette vérité doit être mieux connue de l’ensemble des Français.

C’est l’une des raisons pour laquelle le législateur a souhaité la création d’une Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie. Ce projet est sur le point d’aboutir. Conçue sur le modèle des fondations qui existent pour la Seconde Guerre mondiale, l’objet de cette fondation ne sera pas d’écrire ou de réécrire l’histoire de la guerre d’Algérie, mais de collecter, d’authentifier tous les témoignages, ouvrages ou documents se rapportant à ce conflit et de les tenir à la disposition des chercheurs, des enseignants, des étudiants ou du grand public. La fondation devra le faire avec rigueur et objectivité, sans rien occulter des événements ni de la façon dont ils ont été vécus par tous les protagonistes, quel que soit le camp auquel ils ont appartenu.

La gratitude envers les harkis s’exprime en termes sociaux et économiques. La première mesure est le plan emploi en faveur des enfants de harkis, prorogé jusqu’à la fin de l’année 2010, et dont la mise en oeuvre permet de donner aux enfants des anciens harkis la priorité à laquelle ils peuvent prétendre pour une meilleure insertion professionnelle, au moyen d’une politique de formation, d’une politique individualisée d’aide à l’emploi, ainsi que d’une politique particulière d’accès à la fonction publique. La seconde mesure est relative à l’attribution de l’allocation de reconnaissance aux enfants d’anciens supplétifs dont les parents bénéficiaires sont décédés entre le 23 février 2005, date de publication de la loi, et la date butoir du 1er octobre 2005, sans avoir pu choisir entre les trois options prévues par la loi. Cette mesure d’équité permettra à ces enfants de bénéficier de l’allocation de 20 000.

Le respect envers les harkis se traduit par le refus de les laisser insulter parce qu’ils sont harkis. L’article 5 de la loi du 23 février 2005 a interdit toute injure envers les harkis, mais n’a posé aucune sanction à un tel comportement. La proposition de loi déposée le 4 février 2010 par M. Raymond Couderc, sénateur de l’Hérault, prévoit d’y remédier. Une fois la loi modifiée, les tribunaux pourront expressément condamner la diffamation et l’injure formulées de manière générale à l’encontre des harkis, en tant que groupe de personnes. Cette modification de la loi donnera également la possibilité aux associations représentatives des harkis de se constituer partie civile. [9]


[1Déclaration du secrétaire d’État aux Anciens combattants à l’Assemblée nationale, mardi 9 février 2010 – voir cette page.

[2Voir l’appel France-Algérie du 30 novembre 2007.

[3Le Monde du 19 juin 1980.

[4Pour plus de détails, voir cette page.

[5Article signé L. D., publié dans L’Express Spécial Toulon n° 3077, daté du 23 juin 2010.

[6Voir sur le site Harkis et droits de l’homme.

[7Question écrite n° 12333 de Mme Josette Durrieu (Hautes-Pyrénées - SOC) publiée dans le JO Sénat du 04/03/2010 - page 491.

[8Réponse du Secrétariat d’État à la défense et aux anciens combattants publiée dans le JO Sénat du 22/07/2010 - page 1916.

[9[Note de LDH-Toulon] – Une proposition de loi visant à modifier la loi n° 2005-158 du 23 février 2005, en interdisant « toute injure ou diffamation commise envers une personne ou un groupe de personnes en raison de leur qualité vraie ou supposée de harki [...] », a été déposée le 4 février 2010 par le sénateur Raymond Couderc : http://www.senat.fr/leg/ppl09-264.html.