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reconnaître notre passé colonial en Algérie

dimanche 12 janvier 2014, par nf

Coïncidence ? ... le jour où paraît un livre qui apporte quelques éclaircissements sur la disparition de Maurice Audin en 1957 entre les mains de l’armée française, on apprend qu’un ancien militaire allemand, âgé de 19 ans à l’époque des faits, va être jugé, en Allemagne, pour sa participation au massacre d’Oradour-sur-Glane en 1944.

Par contre, les généraux français qui ont conduit la guerre d’Algérie, avec les méthodes dont on découvre chaque jour un peu plus la brutalité, ont poursuivi leurs carrières sans être véritablement inquiétés. Ainsi que le demande Josette Audin, il serait temps que notre pays reconnaisse « ce qui s’est passé en Algérie, [...] comme le président de la République Jacques Chirac l’avait fait pour la rafle du Vél’d’Hiv. » Il ne s’agit pas de responsabilité individuelle, mais il faut que la politique conduite par les gouvernements de l’époque soit clairement condamnée.

L’enjeu est majeur. Les historiens poursuivent leur travaux de recherche et d’analyse des archives. Mais il est maintenant de la responsabilité des politiques de reconnaître solennellement les faits.

Oradour-sur-Glane : un Allemand inculpé 70 ans après le massacre [1]

L’homme de 88 ans est accusé du meutre de 25 personnes et d’avoir gardé l’église du village pleine de femmes et d’enfants, qui a été brûlée par des SS en 1944.
Soixante-dix ans après le massacre d’Oradour-sur-Glane, au cours duquel 642 personnes ont été tuées en juin 1944, le parquet de Cologne, en Allemagne, a annoncé une nouvelle inculpation, mercredi 8 janvier.

Un homme de 88 ans a été inculpé pour meurtre et complicité de meurtre lors des exactions commises par des SS dans cette petite commune du Limousin.

Celui qui avait 19 ans au moment des faits est plus précisément accusé d’avoir, avec d’autres membres du régiment Der Führer de la division blindée SS Das Reich, dont il faisait partie, tué 25 hommes qui avaient été abattus à la mitrailleuse dans une grange.
L’accusé se serait ensuite rendu à l’église d’Oradour, où étaient regroupés plusieurs centaines de femmes et d’enfants qui ont été massacrés à l’aide d’explosifs, de grenades, d’armes automatiques, avant que l’église soit brûlée à son tour. Il serait complice de cette tuerie, car il aurait « assuré une garde à proximité de l’église » et il y aurait peut-être même transporté du combustible, a détaillé le tribunal de Cologne.

Face aux enquêteurs, l’homme a reconnu avoir été membre du régiment Der Führer de la division blindée SS Das Reich qui a exécuté méthodiquement 642 civils. « Il a également reconnu s’être trouvé sur les lieux au moment des faits, mais il a nié avoir participé au massacre », a précisé le procureur général Andreas Brendel, procureur général de l’office central chargé d’enquêter sur les crimes nazis, qui dépend du parquet de Dortmund.

L’organisation d’un procès reste toutefois encore suspendue à la décision du tribunal de Cologne, qui a laissé jusqu’à fin mars à l’accusé pour s’y opposer. Cette procédure va encore prendre « plusieurs semaines », a expliqué M. Brendel.
Plusieurs enquêtes réalisées en Allemagne de l’Ouest sur le massacre avaient été classées faute de preuves. Mais la découverte par un historien d’un document de la Stasi sur ces faits avait convaincu M. Brendel d’entamer de nouvelles investigations en 2010. Cinq autres personnes soupçonnées d’avoir pris part au massacre sont dans le viseur de la justice allemande, mais aucune autre inculpation n’est prévue pour le moment.

Oradour évoqué pendant la guerre d’Algérie

La référence au massacre d’Oradour s’est imposée à l’esprit de nombreux soldats français en Algérie. Le 4 septembre 1956, le sergent Alain V. (SP 86617 — CCS TRANS) écrivait :

« Je suis depuis environ 1 mois et demi à Héliopolis près de Guelma (Bône) au PC du 151e RIM. Ce que j’ai vu et entendu n’est pas toujours beau. J’ai l’impression que le FLN n’a pas besoin de faire beaucoup de retape, l’armée française doit lui en faire suffisamment. Si en théorie c’est de la pacification qu’on fait, je suis sceptique quant aux faits. Ce qu’on reproche aux Allemands en parlant d’Oradour on l’a fait et on le refait encore. Seulement ce sont des "bouniouls" alors, n’est-ce pas... pourquoi se gêner. » [2]

L’Armée de libération nationale (ALN) n’a pas manqué d’évoquer Oradour dans des tracts diffusés à l’intention des combattants français. Pour les nationalistes algériens, dans cette guerre, les Oradour étaient « légion » :

« Soldat français
Tu as flétri l’attitude des SS en France et tu agis exactement comme eux en Algérie. Tu as frémi d’indignation aux récits des crimes et atrocités commis à Oradour-sur-Glane, mais combien d’Oradour tu as fait en Algérie ? Tu sais pourtant très bien que les crimes se paient. » [3]

Les combattants n’ont pas été les seuls à évoquer Oradour au cours de la guerre d’Algérie. Le 13 mars 1957, Le Monde publiaient un éditorial intitulé « Sommes-nous les vaincus d’Hitler » signé Sirius, pseudonyme de son directeur, Hubert Beuve-Méry : « Dès maintenant, les Français doivent savoir qu’ils n’ont plus tout à fait le droit de condamner dans les mêmes termes qu’il y a dix ans les destructions d’Oradour et les tortionnaires de la Gestapo. »

Les responsabilités de la France, hier et aujourd’hui

Un livre récent, consacré à la mort de Maurice Audin, rapporte des témoignages et des déclarations des généraux Aussaresses et Massu.

Certes, le général Aussaresses a été sanctionné – privé de sa Légion d’honneur – non pour ce qu’il avait commis, mais pour avoir dit tout haut, en 2001, ce que la quasi-totalité des responsables civils et militaires de l’époque savaient. Quant au général Massu, qui avait reconnu du bout des lèvres les atrocités qu’il avait ordonnées à Aussaresses et ses subordonnés de commettre pendant la bataille d’Alger, il a eu droit à des obsèques solennelles à la chapelle des Invalides, en octobre 2002.

« Le président Chirac lui a rendu un vibrant hommage : “ Avec le général Massu disparaît un très grand soldat qui fut de tous les combats de la France contemporaine.” Et, revenant sur les regrets que Massu avait exprimés à propos de l’utilisation de la torture pendant la guerre d’Algérie : “Au soir de sa vie, alors que la France s’engage dans un débat difficile sur les pages douloureuses de son histoire récente, le général Massu assume ses responsabilités avec dignité, courage et honnêteté.” » [4]

Le président Chirac n’a fait qu’un premier pas, et il a rejeté la faute sur un exécutant. Or, pour maintenir la colonisation en Algérie, des actes condamnables ont été commis, voire ordonnés, par les responsables politiques de l’époque.

Aujourd’hui, il faut que cela soit reconnu clairement et de façon officielle ! Alors seulement la réconciliation sera-t-elle possible.

Toulon, le 12 janvier 2014
François Nadiras



[1Le Monde.fr avec AFP et AP le 8 janvier 2014.

[2Extrait de Claude Juin, Des soldats tortionnaires, éd. Robert Laffont, 2012, page 86.

[3Tract ALN « Soldats Français » récupéré en ZOA le 22-2-1958 (SHAT, 1H 2506/3), cité dans La guerre d’Algérie vue par l’ALN. 1954-1962 de Dalila Aït-El-Djoudi, éd Autrement collection Mémoires n° 128, février 2007, page 40.

[4Jean-Charles Deniau, La vérité sur la mort de Maurice Audin, page 242.