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Guy Pervillé : reconsidérer notre passé avec un esprit critique

mercredi 8 février 2006, par la rédaction

Il y a une demi douzaine d’années, Guy Pervillé a écrit un texte intitulé " l’histoire peut-elle réconcilier les mémoires antagonistes de la guerre d’Algérie ? ". Il faut le relire aujourd’hui
 [1].

Comme contribution au débat franco-français qui se développe en France, nous en proposons ci-dessous un large extrait qui n’aborde qu’un aspect du problème, et nous remercions Guy Pervillé de nous y avoir autorisés.

Guy Pervillé commence par rappeler que « la guerre d’Algérie a été une double guerre civile autant qu’une guerre entre deux peuples étrangers », et que « son issue a transporté la division en France. Parce que la masse des Français de métropole s’est peu à peu désolidarisée de ses compatriotes d’Algérie. Et parce que les vaincus de la décolonisation se sont réfugiés sur le sol de leur marâtre patrie. »

« Il en est résulté, jusqu’à nos jours, la coexistence forcée de mémoires antagonistes, et l’absence de mémoire consensuelle. »
 [2]

Après avoir observé que « les vaincus de la décolonisation se plaignent d’être dénigrés par une entreprise de désinformation, et aspirent à leur réhabilitation intégrale », il pose la question « l’Algérie pouvait-elle rester sous la souveraineté française ? »

Voici, extrait de cet article, ce qu’écrivait Guy Pervillé en réponse à cette question.

La France avait conquis l’Algérie par la force et par la violence, en oubliant ses principes libéraux, démocratiques et humanitaires. Mais sa violence n’avait pas été sans précédent, ni sans équivalent contemporain. Avait-elle vraiment dépassé celle des conquêtes romaine et arabe, et des répressions turques ? En tout cas, elle ne fut pas pire que celle des Américains (auxquels nul ne conteste ce nom) refoulant les « sauvages » vers l’Ouest à la même époque.

La France a cru pérenniser et légitimer sa présence imposée en accomplissant en Algérie une œuvre considérable, dont les vestiges matériels encore visibles continuent de susciter l’admiration. Mais cette œuvre accomplie pour l’essentiel par des Français ou sous leur direction a surtout profité à ceux-ci et aux catégories qui leur ont été juridiquement et politiquement assimilées (étrangers d’origine européenne, juifs autochtones et quelques « indigènes naturalisés »). La masse de la population arabo-berbère, restée largement majoritaire, et reléguée dans un statut d’assujettissement, n’en a bénéficié que marginalement. Sa multiplication par 3 (de 1830 à 1954) ou par 4 (de 1872 à1962) n’a pas entraîné une élévation proportionnelle de son niveau de vie, bien au contraire. La France a trop longtemps négligé la « civilisation » et l’assimilation de la population « indigène », parce qu’elle comptait avant tout sur la colonisation de peuplement pour faire de l’Algérie une province française (comme l’a justement souligné le Manifeste du peuple algérien). Or, la faiblesse démographique de la France condamnait à l’échec cette option « coloniste » (comme Napoléon III l’avait compris dès 1860).

Ainsi, la colonisation française en Algérie a fini par une catastrophe, non qu’elle fût exceptionnellement injuste, mais parce qu’elle était irréaliste. Il n’était ni juste ni raisonnable de traiter comme quantité négligeable l’énorme majorité de la population de l’Algérie. Les responsables de la politique française en prirent conscience trop tard, et quand ils le firent, ni Vichy ni la France libre n’osèrent renoncer au dogme de la souveraineté française. Les deux régimes comptèrent trop sur des plans de réformes économiques dont ils n’avaient pas les moyens, et sous-estimèrent l’urgence de réformes politiques radicales.

Pourtant, les avertissements n’avaient pas manqué, depuis les déclarations de Napoléon III en faveur d’un « royaume arabe ». Citons seulement le maréchal Lyautey, prônant dès 1925 l’émancipation progressive de toutes les possessions françaises d’Afrique, le gouverneur général Viollette osant dès 1931 mettre en doute la viabilité de l’Algérie coloniale, et le général Catroux signalant au CFLN que si la dernière chance de la politique d’assimilation échouait, la France devrait changer de politique et se donner comme but la formation d’un Etat algérien où puissent cohabiter deux populations (les européens et les musulmans) inégales en nombre et en richesse. Le général de Gaulle, parfaitement informé du problème algérien dès 1944, semble avoir fait son choix dès 1947, mais sans le proclamer clairement. Raymond Aron fut donc l’un des premiers (dans sa brochure, La tragédie algérienne, parue en 1957) à expliquer pourquoi les caractères économiques et démographiques de la population algérienne musulmane rendaient impossible son intégration dans la nation française et recommandaient la séparation des deux pays. D’après ses Mémoires, la plupart des hommes politiques importants de la IVème République l’approuvaient en privé sans oser le dire en public.

L’incapacité de tous les régimes antérieurs à la Vème République à corriger une politique fondamentalement erronée relativise les responsabilités individuelles et partisanes. On ne peut l’imputer unilatéralement, ni aux « colons » ou aux « pieds-noirs », ni à la droite ou à l’extrême droite, ni à la « trahison » d’une gauche infidèle à ses principes, ni même à la puissance anonyme du « système » colonialiste ou impérialiste. Une explication complète doit tenir compte du poids des mentalités collectives enracinées dans la longue durée, notamment de celui des préjugés envers l’Islam, et du complexe de supériorité des « civilisés » sur les « barbares ».

La responsabilité majeure de la France est donc de ne pas avoir su prévenir la guerre d’Algérie en assurant équitablement la progression de tous les Algériens de toutes origines, par une intégration ou par une autonomisation entreprises à temps. Elle répéta ensuite ses premières fautes, en autorisant l’emploi de « tous les moyens » par les « forces de l’ordre » contre les « hors la loi », tout en croyant rattraper le temps perdu par des efforts sans précédent en faveur des « Français musulmans ». Le général de Gaulle peut être crédité du mérite d’avoir voulu trancher définitivement un problème que tous ses prédécesseurs avaient éludé. Mais la « solution du bon sens », qu’il imposa au prix d’une guerre civile limitée, ne fut et ne pouvait pas être innocente. Les Français d’Algérie et les « Français musulmans », rapatriés ou réfugiés en métropole, ont de bonnes raisons de se plaindre d’avoir été traités en boucs émissaires et sacrifiés au repos de la France.

Guy Pervillé
Professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Toulouse - Le Mirail (France).


[1Ce texte a été rédigé pour le colloque La guerre d’Algérie au miroir des décolonisations françaises, qui a eu lieu en l’honneur de Charles-Robert Ageron à la Sorbonne les 23, 24 et 25 novembre 2000. Il a été publié, dans les actes du colloque, par la Société française d’histoire d’Outre-mer, pp. 607-618, puis repris par Guy Pervillé en conclusion de son ouvrage Pour une histoire de la guerre d’Algérie, Paris, Picard, 2002, pp. 313-323.
Vous pourrez le lire dans son intégralité sur le site de Guy Pervillé : http://guy.perville.free.fr/spip/ar....

[2A ce propos, Guy Pervillé notait que « les Algériens et les Français ont également besoin de reconsidérer leur passé avec esprit critique, en distinguant clairement les actes qui méritent d’être honorés et ceux qui ne le méritent pas. »