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régionales 2015 en PACA : les clins d’oeil aux pieds-noirs

samedi 5 décembre 2015, par nf

Il est établi que le "vote pied-noir" est un mythe, mais les politiques sont persuadés qu’il existe bien et ils essaient de capter cet électorat.

Dificile de mesurer l’importance de cette population dans l’ensemble de la population française. C’est ainsi qu’une étude publiée en 2012 par le Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof) écrit que « la communauté pied-noir pèse 15,3% du corps électoral en Languedoc-Roussillon, 13,7% en Provence-Alpes-Côte d’Azur » [1]. Cette étude désigne par l’expression « communauté pied-noir » l’ensemble des Français « qui revendiquent une ascendance pied-noire (c’est-à-dire ayant au moins un parent ou un grand-parent pied-noir) » [2]. Une définition que l’on peut discuter.

Quoi qu’il en soit, les pieds-noirs constituent un groupe que l’on ne peut ignorer lors de l’élection qui s’annonce serrée entre la droite et le Front national.

Régionales 2015 en PACA : les clins d’oeil aux pieds-noirs

par Alexandre Sulzer, L’Express du 2 décembre 2015


Alors qu’ils sont au coude à coude dans les sondages, Christian Estosi et Marion Maréchal-Le Pen vont devoir se disputer les suffrages des rapatriés d’Afrique du Nord qui représentent près de 14% du corps électoral dans le Sud-Est.

La proposition est discrètement insérée au chapitre "image de la région". Dans son programme pour les régionales en Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA), Christian Estrosi soutient "la construction d’un conservatoire national de la mémoire des Français d’Afrique du Nord" ainsi que la "rénovation de cimetières français en Afrique du Nord". Si le candidat des Républicains (LR) ne précise pas en quoi ces chantiers seraient bons pour l’ "image de la région", il semble considérer au moins qu’ils sont bons pour sa propre image auprès de ces "Français d’Afrique du Nord". Un terme neutre pour désigner ceux que l’on appelle plus communément les "pieds-noirs". Cinquante-trois ans après l’indépendance de l’Algérie, les voilà encore au coeur des appétits politiques.

Selon une étude datée de 2012 du Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), la communauté pied-noire représente 13,7% du corps électoral en PACA. Une minorité certes mais qui peut être décisive dans une élection qui s’annonce serrée entre la droite et le Front national. Or, si "le vote pied-noir est un mythe, il y a bel et bien un survote en faveur de la droite et de l’extrême droite" au sein de cet électorat, confirme Emmanuelle Comtat, enseignante en sciences politiques à l’université Grenoble-Alpes et auteure de Les pieds-noirs et la politique (Presses de Sciences Po). Ainsi, les intentions de vote en faveur de Marine Le Pen atteignaient 30% à la présidentielle de 2012 chez les pieds-noirs ou leurs descendants en PACA et Languedoc-Roussillon, contre 21,5% chez les autres électeurs. A l’échelle nationale, les intentions de vote des pieds-noirs en faveur de Marine Pen était supérieurs de 8,5 points à la moyenne et de 3,5 points en faveur de Nicolas Sarkozy.

Des actions en faveur des pieds-noirs à Nice

A la course à la présidence de région, les suffrages pieds-noirs s’avèrent logiquement recherchés. Dans les différents camps, on nie s’adresser spécifiquement à eux mais on reconnaît l’importance de leur poids. "Le devoir de mémoire est un élément important de la campagne", concède l’équipe de Christian Estrosi. Le député-maire de Nice "y est attentif depuis longtemps". Et ses proches de lister l’ensemble des initiatives prises depuis la conquête de la mairie en 2008 : tenue du Festival des deux rives, dédié "aux pieds-noirs et harkis", chaque début d’été ; érection en 2012 d’un monument qui rend hommage aux "Français d’Afrique" sur la promenade des Anglais ; refus de célébrer le 19 mars 1962, journée de commémoration officielle de la fin de la guerre d’Algérie, rejetée par les associations pieds-noirs...

"Sa relation s’inscrit dans la durée et perdurera durant toute la campagne", glisse l’entourage de Christian Estrosi qui n’oublie pas de signaler la présence sur la liste des Alpes-Maritimes en numéro six d’Agnès Rampal, une adjointe au maire de Nice, "influente dans la communauté pied-noir". "Elle n’a pas été choisie pour cela", prend-on soin de préciser. "Mais le fait qu’elle le soit est un atout..." Autre nom familier des rapatriés : celui de la sénatrice Sophie Joissains, numéro deux dans les Bouches-du-Rhône et fille d’Alain Joissains, ancien maire d’Aix-en-Provence, notoirement proche des partisans de l’Algérie française.

"Il faut bouffer de la soubressade !"

Le Front national n’est pas en reste. Thibaut de la Tocnaye, numéro deux dans le Vaucluse, juste derrière Marion Maréchal-Le Pen, n’est-il pas le fils d’Alain de la Tocnaye, ancien de l’OAS, impliqué dans l’attentat du Petit-Clamart contre le général De Gaulle ? Le jeune Franck Allisio, qui a quitté Les Républicains pour prendre la tête de liste FN dans les Bouches-du-Rhône, est, lui, petit-fils de rapatrié de Tunisie. Au Front national, on assure qu’aucun geste clientéliste en direction des pieds-noirs ne sera fait durant la campagne régionale. Pas la peine. Leur parler, "c’est l’ADN du Front", assure l’entourage de Marion Maréchal-Le Pen.

Depuis qu’elle a été élue députée du Vaucluse en 2012, "elle se rend régulièrement dans des réunions associatives de rapatriés, assiste à des dépôts de gerbe..." "On lui a organisé des kemias", ces apéros typiquement pieds-noirs, glisse un membre important de son équipe. "Marion a un avantage : son nom de famille. Ça lui donne une crédibilité. Il faut voir comment les anciens comptent sur celle qu’ils appellent ’la petite’ pour transmettre leur mémoire, poursuit ce proche. Elle a un rapport charnel avec eux qu’Estrosi n’a pas. Il a pourtant fait le maximum pour aider cette communauté mais ça ne marche pas. Avec les pieds-noirs, il faut cultiver l’amitié, il faut bouffer de la soubressade !" Ou, plus simplement, comme l’a fait Marion Maréchal-Le Pen en juin 2013, rappeler qu’elle n’irait "pas fleurir la tombe de De Gaulle", celui-ci ayant réalisé "de bonnes choses et des choses plus critiquables, notamment sur la guerre d’Algérie".

Le poids de l’antigaullisme moins évident

Car, durant des décennies, les pieds-noirs se sont singularisés par un fervent antigaullisme. "Ça s’est longtemps traduit par une droite non-gaulliste en PACA, comme Jacques Médecin à Nice, Hubert Falco à Toulon ou Jean-Claude Gaudin à Marseille [issus du Parti Républicain et de l’UDF]...", décrypte un cadre régional de droite. "C’est moins vrai aujourd’hui, nuance Emmanuelle Comtat. Jacques Chirac, qui a ’fait l’Algérie’, a beaucoup oeuvré pour réconcilier l’UMP avec les pieds-noirs, notamment avec des lois mémorielles." Le jeu électoral en est donc d’autant plus ouvert. "On voit plus de politiques à nos cérémonies six mois avant les élections que d’habitude", confirme Evelyne Joyaux qui dirige le Cercle Algérianiste d’Aix-en-Provence. Dans cette ville des Bouches-du-Rhône, Joseph Perez, le président du Centre de documentation historique sur l’Algérie (CDHA), assure avoir été "approché il y a quelques semaines par la liste Estrosi". C’est en effet lui qui porte le projet de conservatoire national de la mémoire qui figure désormais dans le programme du candidat des Républicains. "J’imagine que je serai sollicité par d’autres listes...", pronostique-t-il.

"Nous avons toujours considéré qu’il ne fallait pas faire de politique. Mais nous arrivons au bout de nos vies et pour la première fois, nous allons être obligés de prendre une position politique cinglante", met en garde Gabriel Mène [3], président de l’Union syndicale de défense des intérêts des français repliés d’Algérie (USDIFRA), basée dans le Var et qui se réunira mi-novembre à Arles. En cause : des revendications décennales non-satisfaites sur l’indemnisation des rapatriés. Mais surtout le transfert en 2014 des attributions de la mission interministérielle aux rapatriés à l’Office national des anciens combattants. "D’une question financière, nous glissons vers une question mémorielle", regrette, amer, Gabriel Mène qui se voit déjà rangé par le gouvernement au rayon Archives de l’Histoire de France. "Je m’inscris en faux par rapport à l’affirmation selon laquelle une majorité de pieds-noirs voteraient FN. Mais ça va finir par devenir vrai, il va y avoir des votes sanction."

La crise des migrants au coeur de la campagne

"Il faut distinguer pieds-noirs et associations de pieds-noirs", précise Emmanuelle Comtat selon laquelle seuls 15 à 20% participeraient à la galaxie associative des rapatriés. "Au-delà des seules revendications, le discours des petits contre les grands fonctionne culturellement chez les pieds-noirs, une population issue de la petite classe moyenne", observe une figure de la droite régionale passée, comme de nombreux autres, au FN. "De par leur déracinement, les pieds-noirs tiennent des discours plus musclés, plus bonapartistes. Et puis, dans leur inconscient, les migrants qu’ils voient débarquer sur la Côte d’Azur sont ceux qui les ont foutus à la porte dans les années 60..." "Lorsqu’on entend les médias dire que l’on peut accueillir les migrants de Syrie sur le mode ’on a bien reçu les rapatriés d’Algérie dans les années 60’, ça provoque de la surprise et de la colère", confirme Evelyne Joyaux. "Les Français d’Algérie ont été élevés dans la culture et l’âme françaises et on les compare à des personnes de cultures étrangères. Ca rouvre des blessures..." Pas sûr que les candidats aux régionales aient à coeur de les cicatriser.


[2Même référence quie la note précédente, mais page 1.

[3Note de LDH-Toulon : Gabriel Mène est décédé samedi 28 novembre 2015 (Var Matin du 2 décembre 2015).