Histoire coloniale et postcoloniale

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retour sur la fusillade de la rue d’Isly : avant le drame

dimanche 6 juillet 2008, par nf

Le récit d’Yves Courrière

Les blessures sont toujours vives chez les victimes de la guerre d’indépendance algérienne. La “fusillade de la rue d’Isly” du 26 mars 1962 à Alger – qui a fait 46 morts parmi les manifestants civils et un mort parmi les soldats français, ainsi que des centaines de blessés – reste un événement particulièrement douloureux pour les familles qui y ont perdu certains de leurs proches. Nous tenons à leur redire que nous partageons leur douleur.

Mais nous sommes toujours surpris de voir se manifester en France un “lobby nostalgérique”, dont des élus ont tendance à reprendre à leur compte la vision unilatérale des événements – comme nous le montrent les derniers épisodes intervenus à Aix-en-Provence et à Marignane. Il serait temps, près de cinquante ans après la fin de la guerre d’Algérie, de ne plus faire écho au discours des jusqu’auboutistes de l’Algérie française qui ne retiennent qu’une partie de l’histoire, en occultant, en particulier, l’écrasante responsabilité de l’OAS.

Pour cela, nous publions les passages du tome IV de La Guerre d’Algérie qu’Yves Courrière a consacrés, en 1971, aux lendemains à Alger du cessez-le-feu du 19 mars 1962 et à la fusillade de la rue d’Isly. Le texte ci-dessous évoque la situation au cours de la semaine qui a suivi les accords d’Evian [1]. Un second article aborde la journée du 26 mars 1962.

[A Evian], le 18 mars 1962, en début d’après-midi, les trois négociateurs français apposèrent leur signature auprès de celle — unique — de Krim Belkacem. […] De son côté, le « haut-commandement de l’OAS » annonça sa détermination de poursuivre le combat. […] Le 20 mars, ceux qui n’avaient pas entendu la déclaration de guerre de Salan en prirent connaissance par tracts ou de bouche à oreille. « Je donne l’ordre à nos combattants de harceler toutes les positions ennemies dans les grandes villes d’Algérie […] ». […]

L’après-midi du 20 mars, à l’heure où les musulmans de la Casbah prenaient le soleil sur la place du Gouvernement, bavardant entre eux, écoutant les conteurs ou savourant un beignet, quatre obus de mortier de 60 tombèrent dans la foule. D’une terrasse de Bab El-Oued l’équipe des « artilleurs » dirigée par le Toulousain, un déserteur parachutiste, et la Crevette, également déserteur, venait à titre d’avertissement de bombarder la place du Cheval. 24 morts, 59 blessés. Le sang, la panique, puis la colère, la fureur.

Le 20 mars 1962, quatre obus de mortier tombent sur la place du Gouvernement, faisant 24 morts et 59 blesssés parmi les musulmans. (photo © Dalmas - Sipa)

« En avant, sur Bab El-Oued, ça vient de là-bas. » Un sous-officier français paniqué glissa sa main vers l’étui à revolver. Un officier qui avait surpris son geste se rua sur lui, le gifla violemment, calmant ainsi l’exaltation de la foule. Aussitôt les responsables FLN de la Casbah se présentèrent. « Mon commandant, il faut empêcher nos compatriotes de descendre. » Le service d’ordre FLN se mit en place avec une rapidité stupéfiante. « Allez, rentrez chez vous, ne faites pas leur jeu. Rentrez... Allez rentrez... » Des arguments frappants vinrent même convaincre les plus excités. L’émeute avait été évitée par miracle. Pour la première fois FLN et armée française avaient collaboré pour éviter l’affrontement racial. Le miracle pourrait-il se renouveler ?

Le 22 mars, à 21 heures, vingt hommes des commandos Z attaquèrent une patrouille de half-tracks de la gendarmerie mobile qui sortait du tunnel des Facultés. Un tireur au bazooka, à plat ventre sur le trottoir, devant la vitrine du maroquinier Bissonet, au coin du boulevard Saint-Saëns et de la rue Michelet, atteignit le premier blindé. Ce fut le signal de la fusillade. Au fusil mitrailleur, à la mitraillette, à nouveau au bazooka, les troupes de l’OAS firent reculer la patrouille. Les half-tracks tentèrent de faire marche arrière et de ressortir du tunnel vers l’avenue Pasteur. Ils y parvenaient lorsqu’une pluie de grenades MK2 et M26 lancées des jardins des Facultés, au-dessus du tunnel, pénétrèrent dans les caissons des véhicules. Des FM, placés en embuscade rue Berthezene et avenue Pasteur, achevèrent le travail. Seul le servant du bazooka OAS fut atteint d’une rafale de mitrailleuse. Les autres s’enfuirent indemnes. Les gendarmes déploraient dix-huit morts et vingt-cinq blessés. Trois blindés étaient hors de combat. Les « ordres impératifs » de Salan étaient suivis. Degueldre allait-il voir son rêve se réaliser et Alger devenir un nouveau Budapest ?

Bab-el-Oued, capitale de la révolte

Le lendemain du cessez-le-feu, l’OAS adressa un « ultimatum » aux forces de l’ordre. C’est le secteur Orléans-Marine — commandé par l’ex-sous-préfet Jacques Achard — qui le rendit public sous le tract n° 35 CEI/12/OAPP/XI. L’OAS adorait ces sigles mystérieux qui donnaient à la moindre de ses déclarations l’apparence sérieuse d’une note d’état-major.

« Les forces de l’ordre, gendarmes mobiles, CRS et unités de quadrillage sont invitées à se refuser à toute action dans le secteur délimité par la caserne Pélissier, la caserne d’Orléans, Climat-de-France et Saint-Eugène. Quarante-huit heures de réflexion sont laissées aux officiers, sous-officiers et soldats qui, à partir du jeudi 22 mars 1962 à 0 heure, seront considérés comme des troupes au service d’un gouvernement étranger. »

Depuis la mort de Le Pivain, les gendarmes mobiles étaient devenus l’une des cibles préférées de l’OAS. Cette fois, c’était à l’armée que l’organisation demandait de « réfléchir ». Et vite. Jacques Achard et le colonel Vaudrey, forts de la directive N° 29 de Salan , avaient décidé d’ériger Bab-el-Oued en zone insurrectionnelle et de l’interdire à l’armée après l’avoir interdite aux musulmans. C’était un test. L’armée, jusque-là très en retrait, oserait-elle tirer sur les membres de l’OAS retranchés au coeur de la population française d’Alger ?

« Désarmez les militaires, ne tirez pas sur l’armée… », tels furent les ordres donnés par Achard et Vaudrey appuyés par Jean-Claude Pérez. Persuadés que l’armée allait réfléchir et ne participerait pas à la réduction du « périmètre réservé », les chefs de l’OAS pensaient implanter une zone insurrectionnelle qui, faisant tache d’huile, gagnerait toute la ville. Que les gendarmes mobiles s’attaquent au bastion de Bab-el-Oued et ils n’auraient plus envie d’y revenir… […]

Le 23 mars, à l’aube, l’ultimatum avait expiré. Jacques Achard, qui avait établi son PC dans un bistrot du boulevard Guillemin, contrôla les emplacements des commandos Alpha. L’ex-sous-préfet avait baptisé ses groupes de choc de son nom de code. Il n’était pas fâché de prouver ainsi son indépendance à l’égard de Degueldre. Pendant la nuit, les habitants de Bab-el-Oued, suivant les consignes de l’instruction N° 29, avaient répandu des bidons d’huile de vidange et des clous sur les chaussées. Les rues étaient « piégées ». À plat ventre sur les terrasses, camouflés derrière les volets ou les rideaux de canisses, la mitraillette ou le FM pointé, les alphas attendaient L’OAS tenait le faubourg. Bab-el-Oued, ivre d’orgueil, devenait la capitale de la révolte. Le premier quartier à faire « sécession » ! À 8 heures, une patrouille militaire d’appelés fut désarmée sans résistance ! L’OAS triomphait.

Des militaires français victimes de l’OAS

À 10 heures, deux camions de l’armée dérapent dans une flaque d’huile, place Desaix. Deux camions de bérets noirs du CI 160 de Beni-Messous, des appelés du train. Immédiatement, plusieurs dizaines de jeunes gens de Bab-el-Oued les entourent. Ils tendent les mains vers leurs armes. A quelques mètres, attentif, un commando Alpha les couvre. Mais à bord des camions les bidasses ne veulent rien savoir pour livrer leurs mitraillettes. Surpris par la réaction hostile, les jeunes pieds-noirs hésitent. Les alphas arrivent à la rescousse. À bord d’un camion, un appelé musulman arme sa MAT. Et c’est le drame. Le commando OAS ouvre le feu. Le pare-brise vole en éclat. Le chauffeur est tué. Sur le plateau du camion, les soldats n’ont pas eu le temps de tirer. Pris sous le feu croisé, ils tombent l’un après l’autre. À la hâte, les hommes de l’OAS se saisissent de leurs armes et s’enfuient. Le silence est revenu place Desaix. Rue Christophe-Colomb, des têtes apparaissent aux balcons puis très vite se réfugient dans l’ombre des appartements, volets tirés. En bas, sept garçons sont morts : Roger Oudin, Robert Nogrette, Jean Grasset, Philippe François, Daniel Doutre, Messaoud Secuh et Saïd Belmiloud, tous 2e classe. Onze sont blessés et gémissent en perdant leur sang.

Cette fois, l’irréparable était commis. L’OAS avait ouvert le feu sur une patrouille d’appelés coupables de ne pas avoir « réfléchi ». Le commandant en chef, Charles Ailleret, quitta immédiatement Reghaïa pour la caserne Pélissier, d’où il décida de conduire lui-même, aux côtés du général Capodano, commandant le secteur Alger-Sahel, la riposte à l’insurrection. L’OAS avait été jusqu’au bout de ses promesses. L’ultimatum expiré, elle considérait tout soldat français comme un soldat ennemi. Plus de quartier ! La lâche attaque de Bab-el-Oued fit le tour de la ville. Les appelés, qui, quarante-huit heures plus tôt, ne pensaient qu’à regagner leurs foyers, n’eurent plus qu’une idée : venger leurs copains tombés sous des balles françaises alors que le cessez-le-feu venait de mettre fin à sept années de guerre. Pour éviter des exactions aveugles, Ailleret fit intervenir dans un premier temps gendarmes et CRS. Eux avaient déjà durement payé mais ils avaient l’habitude du combat de rue. Et garderaient leur sang-froid. Mais très vite, devant la réaction de Bab-el-Oued, il fallut se résoudre à appeler la troupe. De 10 heures à 12 h 30, des combats sporadiques ensanglantèrent les points vitaux de Bab-el-Oued. Sept soldats et gendarmes y trouvèrent la mort. Cette fois, la riposte fut d’une violence extrême. Les blindés tirèrent sur les façades. Leurs mitrailleuses firent refluer les habitants, terrorisés au fond de leur appartement. À 14h30, après une brève accalmie, Bab-el-Oued ressembla à Budapest.

Les commandos Alpha avaient dû refluer et menaient le combat du haut des terrasses. Des chars tiraient sur tout ce qui bougeait. À 17 heures, Ailleret ordonna le bouclage complet de Bab-el-Oued et fit donner l’aviation. Il fallait aller vite. Réduire le camp retranché et éviter de nouvelles « Barricades ». Une première vague de T-6 fit un straffing sur Bab-el-Oued, tirant des rafales au-dessus des terrasses. Au passage, plusieurs appareils ainsi que des hélicoptères lance-grenades essuyèrent le feu des mitrailleurs de l’OAS. C’en était fini des coups de semonce. La deuxième vague tira sur les servants des FM situés sur les terrasses. C’était la guerre. Stupéfaite, la population tenta de se mettre à l’abri. Personne n’avait pensé un seul instant que l’armée puisse intervenir. Cris, hurlements, scènes d’hystérie. Implacables, les colonnes blindées se mirent en marche, arrosant les façades pour se libérer de la tension, pour faire peur, pour obliger l’OAS à se retirer.

Cette fois, ce fut la débandade. Alertés, les commandos Delta de Degueldre tentèrent de dégager ceux de Jacques Achard. Certains parvinrent jusqu’au PC du boulevard Guillemin et « couvrirent » la retraite. D’autres, bloqués par les barrages, firent le tour de Bab-el-Oued, cherchant la faille dans le dispositif d’Ailleret. Ils la trouvèrent en début de soirée à Saint-Eugène où un colonel « sympathisant », chargé de boucler le secteur, retarda à l’extrême l’exécution de ses ordres. Lorsque, à 21 heures, il mit en place le dispositif qui devait l’être à 19 heures, Bab-el-Oued, dévasté, n’abritait plus un seul commando OAS. Ne restait qu’une population affolée pour laquelle un atroce calvaire allait commencer. […] Bab-el-Oued, encerclé puis investi, fut soumis au couvre-feu permanent. Les ménagères eurent une heure par jour pour faire leurs courses. À la demande de la Croix-Rouge, des ambulances sillonnèrent le quartier populaire pour emmener les blessés. Elles revinrent bredouilles. Les pieds-noirs conservaient leurs blessés et leurs morts. On ne sut jamais le chiffre exact des pertes civiles du 23 mars 1962. Au bas mot, vingt morts et quatre-vingts blessés. Cinq bataillons des réserves du corps d’armée d’Alger interdirent à quiconque d’entrer ou de sortir de Bab-el-Oued. Alors commença la grande fouille. Six escadrons de gardes mobiles, deux compagnies de CRS, deux bataillons d’infanterie, deux sections de grotte et deux équipes de détection des transmissions, appuyés par deux régiments blindés, passèrent le quartier au peigne fin. Pendant le blocus, 7 148 appartements furent « visités » et 3 309 hommes et adolescents arrêtés et envoyés en centre de transit pour « vérification d’identité ».

La Dépêche du 24 mars 1962.

Pendant quatre jours, les gendarmes firent payer en bloc leurs morts du 24 janvier 1960, et ceux des dernières semaines. Derrière leur passage, ce ne fut qu’appartements dévastés, postes de télévision enfoncés, armoires brisées, linge répandu. Après le combat, le cataclysme. Les malheureux pieds-noirs, cloîtrés dans les ruines de leur appartement, n’avaient plus le droit de sortir, pas même celui de paraître à leurs fenêtres ou à leurs balcons. Leur quartier, jadis si joyeux, présentait un aspect lamentable. Trottoirs jonchés d’ordures, voitures écrasées par les chars, fils des trolleys et du téléphone pendant lamentablement sur les façades écaillées par les obus de 37 et les balles de mitrailleuses lourdes. En fait de camp retranché, d’État dans l’État promis par Achard et l’OAS, Bab-el-Oued n’était plus qu’un quartier dévasté par la guerre civile où hommes et femmes, abattus, désespérés, pleuraient leurs morts et le fol espoir perdu. Pour la première fois, ils se sentirent réellement abandonnés. Brutalement, le voile s’était déchiré. Tous les mots d’ordres, toutes les images factices, tous les slogans qu’on leur avait jetés en pâture pour masquer la réalité, tombaient en poussière. « Nos-frères-musulmans-qui-suivraient-le-plus-fort » étaient là à deux pas, dans la Casbah, masse hostile qui entendait elle aussi faire payer ses morts, venger ses fatmas étranglées, ses ouvriers lynchés, ses marchands de quatre saisons poignardés. « L’armée-qui-ne-nous-quitterait-jamais » n’existait plus. Envolée, la 10e DP et ses paras, la légion et ses bérets verts ! Ne restait qu’une armée inconnue à laquelle on avait voulu comme jadis imposer sa loi. Mais cette armée nouvelle avait changé. Elle ne tolérait pas que l’on tue les siens. Elle n’hésitait plus à intervenir. Prompt à l’enthousiasme, Bab-el-Oued ne l’était pas moins au découragement. Ses habitants s’y plongèrent avec une sorte de frénésie. Personne ne trouva grâce à ses yeux. Pas même l’OAS. Les Jésus, les tueurs de Jacques Achard, on les avait aperçus au début. Et puis après, pfuitt... envolés. Les Salan, les Susini, tous les colonels qu’on aimait tant, vous les aviez vus, vous, pendant la bataille ? […]

Le dimanche soir, 25 mars, en même temps qu’il apprenait l’arrestation de Compagnon – pseudonyme de Jouhaud –, Salan eut connaissance d’un tract OAS qui appelait la population à manifester son soutien à la population de Bab-el-Oued. Personne ne lui avait signalé cette opération. Personne ne lui avait demandé son avis ! C’était pourtant — à la lettre — la mise en application de la deuxième partie de son ordonnance N° 29. Le colonel Vaudrey et Jacques Achard, ulcérés de l’échec de l’opération Bab-el-Oued, avaient décidé de pousser la foule dans la rue. Si les bourgeois du centre d’Alger montraient à l’armée leur solidarité avec le petit peuple de la Baseta et des Trois-Horloges, tous les espoirs seraient permis. Briser le blocus était à leur avis la dernière chance de réussite de l’OAS à Alger, où il fallait faire oublier aux pieds-noirs l’échec de la bataille de Bab-el-Oued et l’arrestation de Jouhaud !

Yves Courrière

[1Le texte de cet article est extrait des pages 561 à 570 du quatrième tome intitulé Les feux du désespoir de La Guerre d’Algérie de Yves Courrière, éd Fayard, 1971.