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“socialiste ou colonialiste”, il faut choisir

lundi 16 janvier 2006, par la rédaction

Georges Frêche est, depuis 1994, membre du Bureau national du PS - après avoir siégé au Comité directeur de 1973 à 1994.

Combien de temps encore le Parti socialiste va-t-il fermer les yeux sur un comportement qui le déshonore ?

Georges Frèche :
« le bon temps des colonies »

Personne n’ignore que Georges Frêche [1] bénéficie depuis 1973 du soutien du "lobby pied-noir".

A l’occasion des élections législatives du printemps 1993, il aura même le privilège d’être le seul candidat socialiste soutenu par le Recours, pour s’être toujours montré attentif au sort des pieds-noirs de sa ville [2].

En 2002 ...

« Le Recours Hérault, l’Anfanoma, l’Association nationale des Français disparus en Algérie, l’Association des rapatriés anciens combattants d’Afrique du Nord, le Comité de défense des rapatriés et quelques autres amicales de pieds-noirs apportent leur soutien à Georges Frêche (PS), dont l’action parlementaire a démontré " l’attachement et la fidélité " à la communauté. " Il a refusé de voter la date souvenir du 19 mars ", rappellent ces rapatriés. » [3]

Mais ce que l’on sait moins c’est que ce soutien avait été sollicité par Georges Frêche lui-même, dès 1973, ... du côté du FN.

« Une association de pieds-noirs anti-gaullistes »

A l’issue du premier tour des législatives de 1973, Georges Frèche se trouve en seconde position avec 23 % des voix, contre 36 % au député RPR sortant René Couveinhes, et 5 % à André Troise, candidat du FN créé un an auparavant. Entre les deux tours, il rencontre le candidat André Troise ainsi qu’Alain Jamet.
On ne sait ce qu’ils se sont dit, mais, au soir du 11 mars 1973, Georges Frêche était élu député avec 894 voix d’avance sur René Couveinhes [4].

En fait cette histoire est connue, et Georges Frèche ne la conteste d’ailleurs pas : lorsqu’un journaliste de l’Express lui déclare « en 1973, lors de votre première élection à l’Assemblée nationale, vous avez approché, entre les deux tours, le Front national pour obtenir ses voix », Georges Frêche se contente d’esquiver « en 1973, le Front national n’existait pas »[le FN a été fondé le 5 octobre 1972], avant de maquiller les faits « j’ai rencontré une association de pieds-noirs anti-gaullistes qui ont appelé à voter pour moi. Des voix que j’ai acceptées, sans états d’âme. » [5]

On est étonné qu’avec de telles méthodes, il lui soit arrivé de ne pas être élu ! [6]

A l’écoute

En 1977, Georges Frêche devient maire de Montpellier. Il ne quittera cette fonction qu’en 2004 à la suite de son élection à la présidence de la Région Languedoc-Roussillon. Entre-temps il aura été élu, en 2002, président de Montpellier Agglomération.

Les pieds-noirs (ils représenteraient autour de 20 % de l’électorat à Montpellier) seront particulièrement bien représentés au conseil municipal : en 1995, ils étaient douze à y siéger, de toutes "origines" (oranais, algérois, tunisiens...).

Georges Frêche sait les recevoir et les entendre. Le 24 février 2004, au cours de la campagne des régionales, il rencontre l’ensemble des associations de Rapatriés et de Harkis de la région Languedoc-Roussillon, à la Maison des rapatriés de Montpellier.
Devant près de 300 personnes, il expose les principaux aspects des projets de la liste qu’il conduit ( UNION toute ! ) et notamment :

  • la création d’une délégation régionale rattachée au Président de région en charge de toutes les questions liées aux communautés Rapatriée et Harkie,
  • le soutien massif de la Région à la création d’un Musée de la Présence Française en Algérie (1830-1962), au nom du devoir de mémoire.

Un musée du « rôle positif de la présence française en Algérie »

L’idée de ce musée a été émise par Georges Frêche, il y a une quinzaine d’années. La réalisation en commence en 2002 : la ville rachète un ancien bâtiment de l’armée, pour l’accueillir (2 millions d’euros). Mais, en novembre dernier, devant le manque d’enthousiasme de la municipalité de Montpellier (Georges Frêche a laissé la place à Hélène Mandroux, PS), Georges Frêche décide de reprendre le projet en main, et de le mener à terme avec l’Agglomération et la Région.

Paroles de Frêche [7]

« On ne va pas faire un musée de l’histoire de l’Algérie, car c’est à Alger de le faire. On va rendre hommage à ce que les Français ont fait là-bas. »

« Ces imbéciles d’anticolonisateurs, ces professeurs d’histoire ne savent pas de quoi ils parlent. »

Et si des universitaires soucieux de mettre en avant la complexité des choses n’apprécient pas, tant pis pour eux : « Rien à foutre des commentaires d’universitaires trous du cul. On les sifflera quand on les sollicitera ». S’il le faut, on créera « un comité scientifique avec un seul membre, Georges Frêche ! »

Appui aux revendications ...

Les pieds-noirs montpelliérains n’ignorent pas que leur maire était favorable à l’amnistie des généraux du putsch d’Alger, et qu’il s’était violemment opposé au projet (pourtant soutenu par le PS) qui visait à faire du 19 mars une journée nationale de commémoration de la guerre d’Algérie
 [8].

Le 24 février 2004, Georges Frêche a réaffirmé son soutien aux « légitimes revendications » des associations présentes qui attendent depuis maintenant plus de 40 ans que soient enfin réglées par l’Etat les questions touchant à l’indemnisation des rapatriés d’Algérie et à la situation sociale des Harkis.

L’insulte

Le 23 novembre 1994, Henri Alleg est venu à Montpellier à l’occasion d’une manifestation de solidarité avec le peuple algérien. Il participe à un débat organisé par la CGT dans un local prêté par la mairie. Peu après, le 28 novembre, Georges Frèche déclarait en conseil municipal : « Si j’avais su à l’avance qu’Henri Alleg y participait, je n’aurais pas donné de salle. [...] La présence de ce cadre français du FLN - le mouvement des égorgeurs de harkis et de pieds-noirs - constituait à Montpellier une véritable provocation. » Le maire est allé encore plus loin, parlant de « trahison », ajoutant que cet acte « a valu à d’autres douze balles dans la peau » [9].

Trop c’est trop

Le conseil régional de Languedoc-Roussillon était en pleine discussion sur son budget, mercredi 30 novembre 2005, lorsque Georges Frêche a pris la parole. Après avoir déclaré « il est juste de reconnaître le rôle positif de la présence française en Algérie », il a poursuivi en qualifiant de « gugusses du PS qui font une opération politicienne » les parlementaires qui, la veille, avaient demandé l’abrogation de l’article de loi.

Profitant d’une suspension de séance demandée par les élus communistes et Verts, M. Frêche entonna alors à tue-tête, du haut de son perchoir régional, le chant colonial C’est nous les Africains qui revenons de loin.

Au déjeuner, M. Frêche a pris à partie le porte-parole du groupe communiste : « moi, tu comprends, je ne suis pas à Nantes [10], où il n’y a pas l’ombre d’un rapatrié. Ici, à Montpellier, c’est eux qui font les élections. » [11]

Les disciples [12]

Le comportement cynique de Georges Frêche a de quoi révolter. Mais le plus inquiétant est qu’il a sans doute fait école.

Les quatre élus de gauche qui ont pris une part active aux débats de l’Assemblée nationale qui ont précédé l’adoption de la loi du 23 février sont : Gérard Bapt (PS, Haute Garonne), Jacques Bascou (PS, Aude), François Liberti (PC, Hérault), Kléber Mesquida (PS, Hérault). Les trois derniers, originaires du Languedoc, se sont faits les porte-paroles du "lobby pied-noir".

Lors de la première lecture, le matin du 11 juin 2004, Jacques Bascou annonce : « Ce projet de loi, dont l’intention de réhabiliter l’œuvre de la France outre-mer est louable, doit aller plus loin. [...] Les associations de rapatriés ne perçoivent pas, dans ce texte, des réponses à leurs attentes qui, depuis quarante-deux ans, demeurent en souffrance. »
Et ce n’est pas « par inadvertance » qu’ils laisseront adopter l’article 4 sans la moindre opposition , au cours de l’après-midi.
Finalement, Kléber Mesquida annonce la décision du groupe socialiste de voter contre le texte de la loi, parce qu’« il n’est pas complet, qu’il ne répond pas aux attentes de nos amis pieds-noirs et harkis et qu’il ne soldera pas le problème. »

En seconde lecture, le 10 février 2005, Kléber Mesquida se battra jusqu’au bout pour essayer d’obtenir l’adoption d’un amendement qui « reconnaisse la qualité de « Morts pour la France » aux victimes de la rue d’Isly, le 26 mars 1962, à Alger » .

Le 29 novembre 2005, un certain nombre de députés PS refusent de voter la proposition de loi de leur parti qui vise à abroger l’article 4 de la loi. Les 3 députés socialistes de l’Aude, Jean-Claude Perez, Jacques Bascou et Jean-Paul Dupré, l’avaient fait savoir en écrivant, le 22 novembre, aux responsables de l’association de rapatriés Recours France « qu’il est [...] hors de question pour nous de la voter ».

Etaient-ils également persuadés que « ici ce sont les rapatriés qui font les élections » ?


[1Georges Frêche, né en juillet 1938, est, depuis 1973, professeur à la Faculté de Droit et des Sciences Economiques de Montpellier.

[2D’après Alain Rollat, dans Le Monde du 12 février 1993.

[3Extrait du dossier du Midi libre consacré aux élections législatives du printemps 2002.

[5Source : L’Express du 29 nov 2004 : http://www.lexpress.fr/info/france/....

[6Il a été député PS de l’Hérault de 1973 à 2004, à l’exception des années 78-81 et 93-97.

[7Le Midi libre, 16 novembre 2005, Libération du 17 novembre.

[8Aude Rossigneux, Le point du 6 juin 2003.

[9L’Humanité du 7 décembre 1994 : http://www.humanite.fr/journal/1994....

[10Le président du groupe PS de l’Assemblée nationale est Jean-Marc Ayrault, député-maire de Nantes.

[11Source : "Quand M. Frêche entonne un chant colonial" par François Martin-Ruiz, Le Monde du 2 décembre 2005.

[12Nous renonçons à les dénommer "frêchistes" ou "frêchiens".