Histoire coloniale et postcoloniale

Accueil > La reconnaissance du passé colonial > Généralités > Soixante ans plus tard, la France reconnaît que les massacres de Sétif (...)

 Soixante ans plus tard, la France reconnaît que les massacres de Sétif étaient « inexcusables »

dimanche 13 mars 2005, par la rédaction

En déplacement à Sétif, le 26 février 2005, l’ambassadeur de France en Algérie s’est recueilli sur la tombe des victimes du massacre de Sétif tuées lors de la répression par les forces coloniales des manifestations indépendantistes du 8 mai 1945.

Dépot de gerbe à Sétif, le 26 février 2005, devant la plaque commémorative du 8 mai 1945. ( © ambassade de France)

Il a poursuivi : "Fallait-il, hélas, qu’il y ait sur cette terre un abîme d’incompréhension entre les communautés, pour que se produise cet enchaînement d’un climat de peur, de manifestations et de leur répression, d’assassinats et de massacres !"
 [1]

Il a terminé en s’adressant à la jeunesse :
"Les jeunes générations d’Algérie et de France n’ont aucune responsabilité dans les affrontements que nous avons connus. Cela ne doit pas conduire à l’oubli ou à la négation de l’Histoire", avant d’appeler au respect du devoir de mémoire. [2]

Rappelons la déclaration du Président Jacques Chirac, le 2 novembre 1997, pour l’inauguration de la "Clairière des Justes", à Thonon [3]
 :

« Cinquante ans après, notre pays doit assumer toute son histoire. Le blanc comme le gris. Les heures de gloire comme les zones d’ombre. Pour cela, pour bâtir son avenir sur des bases plus claires, il accomplit aujourd’hui un difficile travail de mémoire. »

Pour la Fondation - algérienne - du 8 mai 1945, le geste et le discours de l’Ambassadeur constituent "un début de reconnaissance". [4]

Paris reconnaît que le massacre de Sétif en 1945 était "inexcusable"

par Florence Beaugé [Le Monde daté du 10 mars 2005]

Associations et journaux algériens réclament une "demande de pardon".

Après une semaine de silence, la Fondation du 8 mai 1945, importante association algérienne spécialisée sur l’étude du colonialisme, s’est félicitée de la reconnaissance par la France du massacre de Sétif du 8 mai 1945. Si la Fondation se félicite "que la France officielle se décide enfin à reconnaître son implication dans les actes monstrueux et inhumains commis en son nom de 1830 à 1962", elle réclame à l’Etat français d’aller plus loin et de procéder à "une demande de pardon". Elle estime que le président Jacques Chirac pourrait le faire de la même façon qu’il a reconnu "solennellement et publiquement la responsabilité de l’Etat français dans la déportation des juifs au camp d’Auschwitz et autres camps".

C’est le 27 février que l’ambassadeur de France à Alger a créé la surprise. Ce qui aurait pu n’être qu’un déplacement protocolaire d’Hubert Colin de Verdière à Sétif, petite ville de l’Est algérien, s’est transformé en événement. "Je me dois d’évoquer une tragédie qui a particulièrement endeuillé votre région. Je veux parler des massacres du 8 mai 1945, il y aura bientôt soixante ans : une tragédie inexcusable", a déclaré l’ambassadeur de France lors d’une allocution prononcée à l’intérieur de l’université Ferhat Abbas, du nom du celui qui devait devenir le premier président du GPRA (Gouvernement provisoire de la République algérienne) en septembre 1958. Un homme que Colin de Verdière a salué au passage comme "un adversaire" de la France, "mais un adversaire respecté".

C’était la première fois qu’un représentant officiel de la République française reconnaissait ce qui s’était passé à Sétif et le faisait en employant des mots aussi forts que "massacre" et "tragédie inexcusable".

Le massacre de Sétif reste l’une des pages les plus noires de l’histoire commune entre les deux pays. Le 8 mai 1945, la France célèbre l’armistice marquant la capitulation de l’Allemagne nazie. De l’autre côté de la Méditerranée, on s’apprête également à fêter la victoire, d’autant que nombre d’Algériens ont donné leur vie pour la libération de la France.

Chauffés à blanc, des militants du Parti du peuple algérien (PPA, dissous en 1939) se rassemblent pour réclamer la libération de leur chef, Messali Hadj. Une foule estimée à 10 000 personnes défile en scandant des slogans nationalistes. La bannière algérienne, blanche et verte, frappée de l’étoile et du croissant rouge, est brandie. Bien vite, la colère des manifestants se retourne contre les Français de la ville. Cent neuf colons sont tués et plus d’une centaine blessés.

La répression sera d’une brutalité extrême, disproportionnée mais sans doute à la mesure de la hantise du gouvernement général et des Européens d’Algérie d’assister au prélude d’un soulèvement général. Avec l’assentiment de Paris et l’assistance de groupes d’autodéfense de colons, l’armée mène la contre-attaque. La marine tire à partir de la côte tandis que l’aviation bombarde et mitraille les villages. De nombreuses exécutions sommaires se produisent, en particulier dans la ville de Guelma.

La "pacification" - expression en vigueur dans l’armée française - ne prendra fin que le 22 mai avec la reddition officielle des tribus.

Le bilan de ce déchaînement de folie sanglante ? Entre 10 000 et 45 000 morts, selon les sources. Cette tragédie va constituer le socle du nationalisme algérien. L’écrivain Kateb Yacine, jeune témoin de cette "horrible boucherie", dira que le massacre de Sétif a donné naissance à son nationalisme. De nombreux historiens situent le déclenchement de la guerre d’indépendance algérienne non pas au 1er novembre 1954, comme on le lit dans les livres d’histoire, mais au 8 mai 1945.

La reconnaissance par la France de sa responsabilité dans ce drame a donc créé émotion et surprise à Alger. Si les autorités algériennes se sont gardées de tout commentaire, la presse a unanimement applaudi le geste de l’ambassadeur de France. "Un tabou vient d’être cassé", a ainsi estimé le quotidien francophone L’Expression, tandis que le journal arabophone Al-Jazaïr News parlait de "révolution".

Beaucoup, tel El-Khabar, le plus grand tirage de la presse algérienne, espèrent que ce "premier pas" ouvrira la voie à une forme de "repentance". Ils l’espèrent d’autant plus que l’année 2005 devrait être marquée par la signature d’un important traité d’amitié entre la France et l’Algérie, comparable au traité de l’Elysée qui avait scellé la réconciliation franco-allemande en 1963.


[1On ne peut que rester perplexe devant une analyse qui attribue à l’"incompréhension entre les communautés" l’origine du drame. Mais il faut saluer cet évènement : soixante années plus tard, la France reconnaît les massacres de Sétif qu’elle qualifie de "tragédie inexcusable".

[2Vous pouvez lire le discours de l’ambassadeur dans son intégralité.

L’importance de la déclaration de l’ambassadeur de France devait être soulignée du côté français, le 11 mars suivant, par la réponse du porte-parole du ministère des Affaires étrangères
à la question suivante d’un journaliste :

"La presse algérienne, et française aussi, a attribué des propos à votre ambassadeur en Algérie, dans lesquels celui-ci a semblé reconnaître la responsabilité française ou tout au moins reconnaître et déclarer le mea culpa de la France dans les évènements de Sétif en 1945 en Algérie. Quels commentaires faites-vous sur ce mea culpa aussi discret qu’inattendu ?"

Le porte-parole répondit en effet :

"Il ne s’agit pas de quelque chose ni de discret, ni d’inattendu, c’était quelque chose qui avait été mûrement préparé. Il s’agit en fait de reconnaître ces évènements dramatiques qui se sont produits en 1945, et cela participe d’une certaine façon du travail de mémoire que le Président Chirac avait exprimé l’intention d’amorcer avec les autorités algériennes, de réfléchir ensemble à tout ce qu’a été notre histoire partagée, y compris dans ses aspects les plus dramatiques."

[3Message de Jacques Chirac, Président de la République, pour l’inauguration de la "Clairière des Justes", le 2 novembre 1997, à Thonon (Haute Savoie).

[4Le communiqué de presse de la Fondation dans son intégralité.