Histoire coloniale et postcoloniale

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soldats indigènes : devoir de mémoire ou de vérité ?

dimanche 7 août 2016, par nf

Chaque année, au mois d’août, la Provence célèbre sa libération de l’occupation nazie : il y a 72 ans, le 15 août 1944, une armée alliée forte de 350 000 hommes débarquait sur les plages du Var.

Nombre de villes et de villages rendent chaque année hommage à ceux qui les libérèrent. Pourtant, parmi ces libérateurs, certains sont rarement évoqués. Lors des célébrations, les soldats indigènes de l’armée française ne sont presque jamais représentés et leurs témoignages souvent ignorés. Ils représentaient la moitié des troupes françaises débarquées, mais ils eurent bien plus de tués et de blessés que leurs frères d’armes. Comment expliquer ces faits ?

Seule une investigation minutieuse dans les archives militaires peut apporter des éléments de réponse à ces questions complexes. L’article inédit ci-dessous rend compte d’un travail sur ce sujet. Son auteur, l’historien Grégoire Georges-Picot, a été, en 2003, l’un des commissaires de l’exposition Nos libérateurs -Toulon 1944 présentée au Musée d’Art de la ville. Ce site en a fait le compte-rendu.

Absences

Sur la colline de Notre Dame de la Garde à Marseille, cinq stèles s’élèvent dans un écrin de verdure, entre un bougainvillier et un laurier rose. Érigées par la Koumia, l’association des anciens combattants français des goums marocains, elles furent inaugurées le 24 août 2014 : Marseille célébrait alors le 70e anniversaire de sa libération. Les goums y avaient joué un rôle déterminant.

Le monument en hommage aux goumiers à Marseille (photo Robert Poulain)

Seuls sont inscrits sur ces stèles, les noms des 418 soldats et officiers français morts dans les campagnes militaires du XXe siècle où les goums furent engagés. On distingue au premier plan une petite plaque de marbre qui indique sobrement que 4300 Marocains tombèrent à leurs côtés. Il aurait été possible de les désigner par leurs noms : les dossiers individuels des soldats morts pour la France sont précieusement conservés au ministère de la Défense. Son site Mémoire des hommes met progressivement en ligne leurs noms.

Ces stèles sont un exemple parmi d’autres d’une mémoire sélective. Aucun ancien combattant marocain n’avait été associé à la cérémonie de leur inauguration. Ils sont pourtant un certain nombre à vivre tout près de Marseille dans des foyers de l’ADOMA [1].

« On fleurit les tombes, on réchauffe le Soldat inconnu. Vous, mes frères obscurs, personne ne vous nomme » écrivait Léopold Sédar Senghor, en 1948, en hommage à ses frères d’armes, les tirailleurs sénégalais, lui qui avait été mobilisé dans l’infanterie [2]

Quarante ans plus tard, Joseph Issoufo Conombo, ancien médecin à la 9e division d’infanterie coloniale, déplorait le silence qui entourait les soldats africains de la France et leur absence lors des commémorations [3]

En 2006, Rachid Bouchareb faisait de ces soldats les héros du
film Indigènes ; il reste une exception dans le paysage audiovisuel français. Depuis lors, rares ont été les cinéastes qui ont cherché à recueillir les témoignages de soldats indigènes. Si des documentaires sur la libération de la France évoquent leur rôle, ils y apparaissent souvent en figurants, anonymes et sans voix.

La moitié de l’armée

Dans l’armée française qui s’approchait des côtes de Provence, le 15 août 1944, un soldat sur deux était un indigène [4]. Environ 50 000 hommes débarquèrent au mois d’août. Au début de l’automne, lorsque le front se figea dans les Vosges et en Franche-Comté, cette armée désignée successivement « Armée B », puis « Première Armée française », comptait 112 893 indigènes sur un effectif total de 214 920 [5].

Fin novembre, il y avait 92 375 indigènes sur un total de 233 451 soldats [6]]. L’armée avait été « blanchie » selon la terminologie officielle : durant le mois d’octobre, des résistants avaient pris la relève des soldats noirs, comme l’avait prescrit le général de Lattre de Tassigny au début du mois de septembre [7]. En revanche, les soldats venus d’Afrique du Nord, Européens ou indigènes, étaient toujours là ; ensemble, ils demeurèrent majoritaires au sein de la Première Armée française jusqu’à la capitulation nazie.

Inégaux devant la mort

Au mois de décembre 1944, le général de Lattre alertait ainsi le général de Gaulle : « Dans les trois divisions nord-africaines et dans un certain nombre d’unités du génie et de transmissions règne un état d’esprit inquiétant dont il importe que vous ayez connaissance et auquel il faut remédier sans délai. D’un bout à l’autre de la hiérarchie et particulièrement chez les officiers, même de haut grade, l’impression générale est que la Nation les ignore et les abandonne. Certains vont même jusqu’à s’imaginer que l’armée régulière d’Outre-mer est sacrifiée de propos délibéré. (...) Cette sensation peut être particulièrement grave de conséquences chez l’indigène nord-africain qui a de plus en plus l’impression de se sacrifier seul pour la Métropole. » [8]

En nous limitant à la libération de la Provence, les archives militaires révèlent que les soldats indigènes eurent plus de tués et de blessés que leurs camarades de combat. Une estimation prudente et étayée montre que les pertes des soldats indigènes se situent probablement autour de 60% du total des pertes, les chiffres variant considérablement d’une unité à l’autre [9].
À titre d’exemple de la répartition la plus fréquente : la 1re division de marche d’infanterie (1re DMI), plus connue sous son nom originel de 1re division française libre. Elle comptait, le 15 août 1944, 12 770 soldats dont 5 386 indigènes ; à l’issue des combats en Provence, le taux de pertes parmi les soldats indigènes était presque le double de celui de leurs camarades européens [10].
Cette répartition inégale s’observe aussi à la 3e division d’infanterie algérienne engagée à Toulon et à Marseille [11], comme à la 9e division d’infanterie coloniale, impliquée dans la bataille pour la libération de Toulon. Un régiment d’infanterie, en particulier, concentre plus des deux-tiers des pertes de cette dernière division : le 6e régiment de tirailleurs sénégalais (6e RTS). Son journal de marche indiquait, en date du 26 août 1944, le bilan suivant [12] :


Des soldats délibérément exposés ?

Selon une opinion aujourd’hui largement répandue, les troupes indigènes auraient été mises délibérément en avant afin d’épargner le sang des Français. On cite comme preuve le bilan des pertes du 6e RTS dans la bataille de Toulon. Il faut l’analyser attentivement.

La proportion écrasante de soldats africains dans les pertes - près de 80% du total - était d’abord la conséquence de la composition du régiment en août 1944 : 4 soldats sur 5 étaient africains. Les pertes furent également proportionnelles aux effectifs pour les Européens. Les combattants du 6e RTS furent incontestablement plus exposés que ceux d’autres unités mais, engagés dans la même bataille, les commandos d’Afrique furent pareillement décimés : ils étaient, dans leur majorité, des Européens [13].

En définitive, les taux des pertes des unités dépendaient de leur nature et de leur position sur le champ de bataille. Les tirailleurs et les soldats des commandos d’Afrique étaient en première ligne avec des artilleurs et des soldats de l’arme blindée. Ils étaient fatalement plus exposés parce qu’ils étaient plus vulnérables. Si les soldats indigènes, dans leur ensemble, ont subi de si lourdes pertes, la raison en est qu’ils étaient, pour la plupart, affectés dans des régiments d’infanterie.

Les engagements ultérieurs du 6e RTS dans la campagne de France témoignent du sort commun des soldats de l’infanterie. Deux mois après la bataille de Toulon, le 6e RTS était « blanchi », des volontaires des Forces françaises de l’Intérieur ayant pris la relève des Africains. Le régiment allait vivre de nouvelles hécatombes dans les Vosges et en Alsace durant l’hiver 1944.
D’anciens maquisards, qui avaient rejoint la 1re Armée française, dirent qu’on les avait menés à l’abattoir. Dans le feu de l’action, des officiers émirent des critiques sur les choix tactiques des États-majors, formés à l’École de la Première Guerre mondiale [14].

Au moment de l’offensive sur Toulon, le général de Monsabert, commandant la 3e division d’infanterie algérienne, évoquait, dans son journal, les « baïonnettes de ses braves poilus » [15]. Les généraux français s’appuyèrent sur les formations de l’Armée d’Afrique et de l’armée coloniale, faisant d’elles leurs troupes de choc. En Provence, elles prirent de vitesse les forces allemandes les empêchant de transformer Toulon et Marseille en camps retranchés. L’avancée extrêmement rapide des soldats français sauva les insurgés toulonnais et marseillais de représailles qui auraient pu être effroyables.

Devoir de mémoire ou de vérité ?

Quelques années seulement après la fin de la guerre, la contribution des soldats de l’Empire colonial à la libération de la France sombrait dans l’oubli. Elle y est demeurée près de 60 ans. Cet oubli inspire un rapprochement : de même qu’il y eut une volonté de blanchir l’armée française durant l’automne 1944, aujourd’hui encore, il est une autre forme de « blanchiment » lorsqu’on évoque la libération de la France dans les médias ou lors des commémorations.

Le rappel du sacrifice des soldats indigènes relève-t-il d’un devoir de mémoire ? Je me souviens de la réaction de Lucie Aubrac entendant cette expression. Elle avait répondu à peu près ceci : nous n’avons pas à imposer un devoir de mémoire aux jeunes générations ; elles ont le droit de savoir, elles ont un droit à l’histoire.

Cette enquête pointilleuse dans les archives militaires a révélé finalement un réel plus complexe que les idées reçues devenues certitudes. Le lourd tribut payé par les soldats indigènes à la libération de la France est une réalité, comme la mobilisation exceptionnelle des Européens d’Afrique du Nord pour délivrer un pays que la plupart ne connaissaient pas, le rôle décisif des soldats anglo-saxons et l’engagement courageux des Français dans la France qui se libérait.

En rassemblant tous les libérateurs dans un récit, l’histoire renoue entre elles des mémoires partielles, parfois exclusives. Des hommes et des femmes sont venus du monde entier pour libérer la France. Cette histoire nous réunit. La plupart d’entre nous, quelles que soient ses origines, peuvent s’y retrouver, nombre de nos parents en furent les acteurs, ou les témoins.

Grégoire Georges-Picot

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Petit lexique pour éclairer le lecteur

Armée d’Afrique
L’Armée d’Afrique n’était pas une armée d’Africains. Le nom d’Armée d’Afrique fut donné au corps expéditionnaire français qui débarqua en Algérie le 14 juin 1830. Après la conquête du pays puis l’expansion coloniale au Maroc et en Tunisie, l‘expression « Armée d’Afrique » désigna l’ensemble des formations militaires présentes dans les trois pays du Maghreb.

Armée coloniale
Les termes armée coloniale ou troupes coloniales ont désigné au 20e siècle les unités recrutées dans les colonies françaises, à l’exception du Maghreb où les troupes formaient ce qu’on appelait l’Armée d’Afrique.

Goum
Le mot arabe « goum » désigne à l’origine une communauté humaine vivant sur un territoire défini. Par extension, il désigna le contingent de soldats que celle-ci devait fournir à son souverain pour ses expéditions militaires. Les autorités coloniales françaises reprirent cette tradition. Les goums les plus connus furent ceux créés dans le royaume du Maroc parmi les tribus berbères de l’Atlas et du Rif. Un goum regroupait environ 180 soldats indigènes encadrés par 2 officiers et 8 sous-officiers européens et indigènes. Le soldat d’un goum était appelé goumier.

Indigène
L’indigène, dans son sens le plus ancien, est celui qui est né dans le pays où il vit. À partir du milieu du 16e siècle, ce mot a servi à désigner celui qui appartient à un peuple présent sur une terre avant qu’elle ait été colonisée par des Européens. Dans l’Empire colonial français, l’administration distinguait ainsi deux populations ayant des statuts juridiques très différents : les indigènes et les citoyens français. L’Armée avait repris cette distinction dans ses tableaux d’effectifs en les répartissant entre Européens et indigènes.

Pertes
Au sein d’une compagnie, le lieutenant qui la commande, consigne jour après jour les pertes subies par son unité, c’est-à-dire le nombre des tués, des blessés et des disparus ainsi que leurs noms. Il adresse ces rapports au commandant du bataillon qui établit, à son tour, un état des pertes de son unité. Ce décompte remonte la hiérarchie, du régiment au 1er bureau de l’armée, chargé des effectifs : il permet au commandant de cette armée de connaître le nombre de soldats dont il dispose. En temps de guerre, l’administration militaire n’a de cesse de tenir à jour précisément les tableaux des pertes, leur dénombrement déterminant les renforts nécessaires pour reconstituer les unités après les combats.

Tabor
Le mot tabor vient du turc « tabur », le camp militaire. Il désigne également l’unité militaire qui l’occupe. En Afrique du Nord, les militaires français reprirent le terme pour désigner les formations militaires composées de 3 goums d’infanterie. Le tabor est équivalent par sa taille au bataillon.

Tirailleur
Le tirailleur n’est pas celui qui « tire ailleurs », comme le voudrait une étymologie ironique et farfelue. Le nom de tirailleur vient d’un verbe apparu au 18e siècle, tirailler, qui signifie tirer plusieurs fois dans diverses directions. Il fait référence à une tactique de combat selon laquelle des soldats de l’infanterie étaient déployés à l’avant du front pour harceler l’ennemi. Ce terme tirailleur fut donné aux soldats de certaines troupes d’infanterie constituées dans les colonies françaises.


[1Selon le magazine de l’ADOMA, plus de 700 anciens combattants marocains de l’armée française étaient hébergés dans différents foyers en France en 2011. Horizon, n°66, mars 2011, p.5. L’ADOMA a pris la suite de la SONACOTRA qui gérait des foyers de travailleurs immigrés. De la SONACOTRA à ADOMA, rapport de la Cour des comptes, février 2013.

[2Aux tirailleurs sénégalais morts pour la France, un des poèmes du recueil Hosties noires.

[3Joseph Issoufo Conombo [[ Souvenirs de guerre d’un tirailleur sénégalais, Paris, 1989, p.16.

[4Ordre de bataille de l’Armée B avec le calendrier des opérations de débarquement. 1re Armée française, 1er bureau SHD 10 P 87. Les archives de l’État-major général de guerre (EMGG), de la 1re Armée française et des divisions qui la constituaient, enfin les renseignements tirés des Journaux de marche, se complètent pour livrer une image relativement précise des effectifs de l’armée française et de leur répartition entre Européens et indigènes.

[5Situation des effectifs des forces expéditionnaires françaises au 21/09/1944. EMGG SHD 7 P 77.

[6Situation des effectifs au 30 novembre 1944, 1re Armée française, 1er bureau SHD 10 P 87

[7Situation des effectifs au 30 novembre 1944, 1re Armée française, 1er bureau SHD 10 P 87.

[8Lettre au général de Gaulle, 18 décembre 1944. Jean de Lattre de Tassigny, Reconquérir. Écrits 1944-1945, Paris, 1985, pp. 130-132.

[9L’estimation s’appuie sur les états numériques opérant la distinction entre Européens et indigènes et sur des listes nominatives : ils proviennent de la 1re DMI, de la 3e DIA, des 4e et 6e RTS, des bataillons de choc et des goums marocains. Ces unités concentrent les 3/4 des pertes de l’Armée B dans la bataille de Provence. Sur cet échantillon significatif, elles se répartissent ainsi : 37% pour les Européens et 63% pour les indigènes. Il n’est pas possible d’établir un bilan précis pour l’ensemble de l’Armée B, certains états numériques ne distinguant pas les Européens des indigènes.

[10Au sein de la 1re DMI, les soldats indigènes représentaient 42% des effectifs et 56% des pertes. 1re DMI 1er bureau, dossier 4 : États des pertes SHD 11 P 7 et CHETOM (Fréjus), 15 H 153, dossiers 1, 3 et 4.

[11Livre d’or de la 3e division d’infanterie algérienne, Fribourg en Brisgau, 1948. Les soldats de la division morts pour la France y sont recensés.

[12Journal de marche et d’opérations du 6e RTS, SHD 12 P 262.

[13Les commandos d’Afrique eurent 50 tués et 150 blessés au cours des combats en Provence, pour un effectif débarqué de 700 hommes. Paul Gaujac, Les commandos d’Afrique, de Staoueli à Toulon, Militaria Magazine, n°191, juin 2001

[14Journal de marche et d’opérations du 2e GTM, p. 182 SHD 3 H 2500

[15Joseph de Monsabert Notes de Guerre, Hélette, 2000. Note en date du 20 août 1944