soutien aux ex-squatteurs de Cachan


article de la rubrique les étrangers > comment vivent-ils en France ?
date de publication : samedi 16 septembre 2006


« La question n’est pas d’accueillir toute la misère du monde. Le problème ne se pose pas en ces termes. Ce dont il s’agit avant tout c’est de donner des droits à des gens qui vivent et travaillent ici. Ces personnes travaillent, elles participent à la richesse de la France. Elles sont employées au noir, mais c’est bien que notre économie en a besoin ! Quelque 200 000 personnes vivent aujourd’hui en France sans papiers, sans droits. C’est quoi à régulariser ? A peine trois, quatre stades de France. » (Josyane Balasko, le 9 septembre 2006)

Depuis près d’un mois, les ex-« squatteurs de Cachan » vivent dans l’incertitude quant à leur sort. Face à l’inflexibilité et au mépris du ministre de l’Intérieur, qui entend centrer le débat sur la question migratoire, une mobilisation s’organise autour de ces femmes et de ces hommes. La Commission nationale Citoyens-Justice-Police (LDH, MRAP, SAF et SM) a constitué une mission d’enquête [1].


Communiqué de la LDH

Cachan : non à la violence et à la précarité, respect des droits de tous

Le gouvernement a choisi d’évacuer par la force, le 17 août dernier, le bâtiment du CROUS de Cachan dans lequel plusieurs centaines de familles vivaient en toute autonomie et responsabilité, balayant ainsi près de trois ans d’efforts des associations et des élus locaux.

La préfecture du Val-de-Marne et le ministère de l’Intérieur n’avaient prévu aucun dispositif d’accueil et de relogement pour toutes ces familles, comme en témoigne aujourd’hui leur situation dramatique. Sur fond de pré-campagne présidentielle, le gouvernement prétend s’exonérer de ses responsabilités et cherche à se défausser sur les élus locaux qui ne disposent ni des moyens ni de la compétence pour faire face.

Des femmes, des hommes avec une centaine d’enfants n’ont pas rejoint les hôtels proposés pour leur hébergement, situés en zone industrielle, qui ne sauraient constituer un lieu de vie, même temporaire. Accueillies temporairement dans un gymnase ouvert par le maire de Cachan, ces familles doivent en plus faire face à la multiplication des contrôles d’identité et des arrestations de sans-papiers avec placement en centre de rétention.

La LDH dénonce le pourrissement de la situation orchestrée par le ministre de l’Intérieur sur fond de propos haineux et le refus de dialogue du préfet du Val-de-Marne. Elle soutient la proposition formulée par le président du Conseil général du 94 et les maires de Cachan et de Limeil-Brévannes de réquisitionner les anciens locaux du CEA à Limeil-Brévannes. Cette solution ne peut qu’être transitoire mais permettrait au moins de sortir de la crise sanitaire, sociale et humaine que, par sa carence et sa légèreté, le gouvernement a lui-même créée.

La LDH appelle l’État à faire face à ses responsabilités en trouvant, si besoin par la mise en œuvre des dispositions de la loi de réquisition des logements vides, des relogements adaptés à chacune des situations, et plus généralement à mettre en œuvre une réelle politique du logement social qui répondent aux besoins de la population.

La LDH appelle tous les soutiens associatifs, syndicaux, élus et simples citoyens, à venir exprimer leur solidarité avec les familles de Cachan lors de la manifestation parisienne du samedi 9 septembre à 15h00, place de la République.

Paris, le 6 septembre 2006

la France se bat avec son passé colonial

un entretien de Gilles Manceron [2] avec Christophe Kantcheff, paru dans Politis, le 14 septembre 2006.

  • Comment qualifiez-vous l’attitude des pouvoirs publics dans l’affaire du squat de Cachan ?

Gilles Manceron : Dans le comportement des autorités administratives, il y a du mépris. Du mépris pour la vie de ces personnes qui avaient organisé leur existence autour d’un certain nombre de lieux de travail, de lieux de scolarisation... Ce comportement est particulièrement choquant. L’offre de relogement en hôtel était un leurre, une façon d’évacuer le problème et de disperser les individus. Puis il y a eu, de la part du préfet, un refus de dialoguer. Ces manoeuvres du gouvernement, de Nicolas Sarkozy en particulier, sont évidemment à visées électoralistes, destinées à l’opinion publique. Comme l’est cette mesure, qui a été annoncée presque au moment où les CRS faisaient évacuer le squat de Cachan : la création d’un fichier des sans-papiers.

  • Les élus locaux, notamment le député-maire de Cachan, Jean-Yves Le Bouillonnec (PS), ont eu une autre attitude...

Oui, après avoir ouvert un gymnase aux expulsés tout en fixant l’ultimatum de la rentrée scolaire, il a cherché, à son niveau de responsabilité, des solutions humaines, résistant ainsi aux oukases du ministre-candidat.

  • Que pensez-vous de l’initiative de Lilian Thuram et de Patrick Vieira d’inviter au Stade de France des expulsés de Cachan ?

Il est très intéressant qu’une telle initiative soit prise par des footballeurs de l’équipe de France. De toute évidence, la diversité de l’équipe de France apparaît comme représentative de la société d’aujourd’hui, en particulier des populations urbaines, davantage que ne le sont les corps constitués, le gouvernement, l’Assemblée nationale ou les décideurs économiques... Il y a une sorte d’écho politique, si l’on peut dire, de la composition de cette équipe dans la société.

Quant à l’invitation elle-même, elle a donné l’occasion de voir notamment des femmes et des enfants soutenir l’équipe de France, brandir le drapeau français, alors qu’ils sont parfois de nationalités sénégalaise ou malienne. Cela prouve que ce qu’à l’époque coloniale on a appelé la Plus Grande France - qui a échoué en tant qu’empire colonial - a par ailleurs créé des sortes de faits de culture, de langue, d’habitudes de vie, qui ont perduré après la fin de la colonisation. Dans une partie de l’Afrique, en dépit de l’appartenance nationale et du patriotisme, il existe ainsi tout un ensemble de liens avec la France qui expliquent en grande partie la pérennité des flux migratoires, mais qui prennent aussi des aspects affectifs. D’où, notamment chez les immigrés vivant en France, une sorte de double patriotisme. Le mot de Joséphine Baker : « J’ai deux amours, mon pays et Paris » est encore valable pour un bon nombre d’entre eux.

  • Derrière les objectifs électoralistes, n’y a-t-il pas d’autres raisons plus profondes qui peuvent expliquer ce que l’on fait subir à ces personnes ?

Oui, la France est façonnée par son passé colonial, qui détermine la vision des Africains et des gens du Sud originaires des anciennes colonies dans un sens qui ne prend pas en compte leur qualité pleine et entière d’êtres humains. La France se bat avec ce passé, qui a déterminé des mentalités, des pratiques administratives, etc. La question des mentalités est essentielle. Mais de ce passé qui pèse sur elle, la France n’est pas prisonmère non plus. De ce point de vue, notre pays est à la croisée des chemins. Décoloniser les esprits - objectif que l’on trouve déjà exprimé à l’époque des guerres coloniales - me semble un enjeu très important. Il y a un esprit critique à l’oeuvre aujourd’hui à l’endroit de ces mentalités qui, je l’espère, augure d’une nouvelle période. L’écho rencontré, par exemple, par les débats autour de la loi du 23 février 2005 - qui s’est vite transformée en affaire nationale - en est un symptôme.

  • La question du racisme est aussi liée à la question sociale...

Oui, les squatteurs de Cachan sont les nouveaux indigents, dont on se méfie parce qu’ils seraient dangereux. Par conséquent, le soupçon de délinquance n’est jamais loin.

Les squatteurs de Cachan : chronologie

17 août 2006 : la police évacue un ancien bâtiment universitaire de Cachan, dans le Val-de-Marne, habité par des centaines d’Africains depuis avril 2003. L’évacuation fait suite à une décision prise par le tribunal de Melun en avril 2004. La LDH dénonce ces "rafles" dans un communiqué.

18 août : les forces de l’ordre évacuent de manière violente les familles qui campaient près de leur ancien squat. Le maire de Cachan, Jean-Yves Le Bouillonnec, ouvre le gymnase Belle-Image.

19 août : environ 200 ex-squatteurs, dont 70 enfants, hébergés dans le gymnase, décident de s’unir pour obtenir une solution globale de relogement et de régularisation des sans-papiers.

21 août : Joseph Rossignol, maire de Limeil-Brévannes, soumet un projet de relogement sur sa commune, dans des locaux appartenant au ministère de la Défense.

23 août : les occupants du gymnase refusent deux propositions d’hébergement en hôtel émises par la préfecture.

24 août : six personnes du gymnase débutent une grève de la fin.

25 août : première expulsion d’un sans-papiers. Une trentaine d’autres sont en attente d’expulsion.

28 août : des élus de gauche du Val-de-Marne demandent au Président Chirac la nomination d’un médiateur.

5 septembre : les footballeurs Lilian Thuram et Patrick Vieira invitent 70 ex-squatteurs au match France-Italie.
Nicolas Sarkozy accorde un titre de séjour temporaire à un couple malien dont l’enfant est atteint d’une grave maladie génétique.

8 septembre : des élus du Val-de-Marne, des membres d’associations et des syndicats manifestent devant les locaux du Centre de l’énergie atomique de Limeil-Brévannes, pressenti pour accueillir les anciens squatteurs.

9 septembre : entre 3 500 et 15 000 personnes manifestent à Paris.

12 septembre : le député Vert Noël Mamère dénonce la "politique de provocation" du ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy "qui vise à ramener vers lui un électorat qu’il braconne sur le dos des immigrés", lors d’une visite aux expulsés de Cachan (Val-de-Marne).

13 septembre : Nicolas Sarkozy réaffirme au Sénat, à propos des familles expulsées du squat de Cachan (Val-de-Marne), que "ceux qui n’ont pas de papier ont vocation à être reconduits dans leur pays d’origine".

Notes

[1] Le 13 septembre 2006, la Commission nationale Citoyens-Justice-Police, composée de la LDH, du MRAP, du Syndicat des avocats de France, du Syndicat de la magistrature, saisie par des personnes expulsées du squat de Cachan (Val-de-Marne), a constitué une mission chargée d’enquêter :

  • sur la nature des incidents qui se sont produits, le 17 et le 18 août 2006, lors de l’évacuation par les forces de l’ordre du bâtiment F du CROUS, à Cachan ;
  • sur le comportement des policiers chargés de recenser les personnes relogées dans des hôtels et sur les conditions de remise, à certaines d’entre elles qui sont sans papiers, d’une décision préfectorale de reconduite à la frontière.

Cette mission recueillera les témoignages de toutes les parties. Elle est composée de :

  • Emmanuel Terray (LDH) ;
  • Agnès Herzog (Syndicat de la magistrature).

Elle rendra public son rapport.

[2] Gilles Manceron est historien et membre du comité central de la Ligue des droits de l’homme. Dernier titre paru : la Colonisation, la loi et l’histoire, codirection avec Claude Liauzu, Syllepse, 2006.


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