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Marc Ferro : un bilan globalement négatif

article mis en ligne le samedi 10 décembre 2005

S’enrichir, christianiser, « civiliser » : les justifications de l’entreprise coloniale n’ont pas manqué au cours de l’histoire. Mais l’incapacité des colonisateurs, prisonniers de préjugés raciaux, d’accorder la citoyenneté aux peuples asservis a produit un désastre

L’historien Marc Ferro [1] revisite cinq siècles de colonisation.

Extrait d’un dossier publié dans le Nouvel Obs du 8 décembre 2005.


Ainsi, selon la loi du 23 février 2005, il conviendrait d’enseigner les aspects positifs de la colonisation française. Folie ! Les historiens ne peuvent que s’insurger contre une telle disposition. L’Etat qui gouverne n’a pas à présenter la morale de l’histoire dont il a été l’agent ; sanctifiant sa politique comme s’il avait toujours incarné le bien. Voilà une tentation qui rappelle celles des Etats totalitaires et la célèbre phrase de Khrouchtchev considérant les historiens comme des « gens dangereux ». Signe de temps troublés, une association communautaire antillaise poursuit devant les tribunaux un historien - Olivier Pétré-Grenouilleau - qui aurait, lui, le grand tort de ne pas voir le mal où il faut. Son crime ? Avoir établi dans un récent ouvrage l’intrication de la traite atlantique (pratiquée par les esclavagistes occidentaux) avec les traites arabe et africaine. Au nom de ce genre d’oukase victimaire, nous faudra-t-il bientôt oublier que ce sont les nations européennes qui, après l’avoir pratiqué à grande échelle, ont aboli l’esclavage... Tandis qu’il subsiste encore aujourd’hui dans certains pays d’Afrique et d’Arabie ? A la vérité, ce n’est ni en écrivant de l’histoire officielle ni en sacrifiant aux passions communautaires que l’on pansera les plaies du passé. Car si l’on peut réparer des fautes, on ne peut réparer l’histoire.

De la plantation à l’empire

Phénomène planétaire avant-coureur de la mondialisation, la colonisation est aussi ancienne que le monde occidental. Systématisée par les Grecs puis par les Romains, elle consiste à occuper une terre étrangère, à la mettre en culture et à y implanter des colons. Mais la tradition historique date véritablement le fait colonial à l’époque des grandes découvertes et de l’expansion européennes dans le Nouveau Monde. La conquête poursuit alors un but lucratif (l’or !) et religieux (la conversion des Indiens d’Amérique). Mais l’extermination des populations autochtones et l’économie de la plantation (canne à sucre, coton...) « justifient » bientôt l’organisation de la traite négrière. C’est le temps du pacte colonial cher à Colbert qui réserve une exclusivité commerciale à la métropole.

Le projet colonial se métamorphose dans la seconde moitié du xviie siècle lorsque, aux possessions britanniques homogènes protestantes, axées sur le commerce, se substitue un empire qui s’étend brusquement au Québec, en Floride, aux Indes... de sorte que la Grande-Bretagne devient maîtresse d’un empire immense et surtout hétérogène. Dès lors, c’est la volonté de domination qui prime, au-delà de toute limite. Cette expansion par la force, sans objectifs préétablis, est soutenue par une majorité de l’opinion fière de tels accomplissements. C’est l’ère des nations et de leur volonté de puissance. A cet égard l’apogée de l’impérialisme colonial se situe entre 1870 et 1914, lorsque les grandes nations européennes se livrent une course effrénée pour s’approprier l’Afrique : rivalités continentales et appétits économiques se mêlent inextricablement.

A tel point que cet impérialisme, de plus en plus coûteux et insupportable aux populations indigènes méprisées et aliénées, ne survivra pas à la Seconde Guerre mondiale et aux mouvements d’émancipation nationale. C’est la « décolonisation », un terme mal choisi, européocentrique, qui ignore la part des peuples opprimés dans leur libération.

Terminée la colonisation ? Pas vraiment. Aussitôt, en effet, une nouvelle forme d’expansionnisme s’est manifestée. Il s’est agi désormais d’une « colonisation » sans colons. Une domination économique des colonisateurs, doublée d’une ingérence politique, a pris le relais dans les pays ex-colonisés. On a pu parler de « néocolonialisme ». Singulièrement de la part de la France, dont la stratégie a longtemps consisté à conserver des liens aussi occultes que privilégiés avec ses anciennes possessions africaines. Dans le même temps s’opérait une sorte d’inversion du mouvement de la colonisation. Maghrébins et Africains ont émigré vers les anciennes puissances coloniales pour y effectuer bon nombre de travaux pénibles, comme autrefois dans leur pays...

Le « modèle colonial français »

Sous l’Ancien Régime, l’aventure coloniale française démarre presque fortuitement, pour contrer les visées espagnoles et britanniques dans le Nouveau Monde. Il s’agit d’une expansion par mesure préventive en quelque sorte, moins pour conquérir de nouveaux territoires que pour empêcher des concurrents de s’en emparer. Les plus grandes possessions ainsi conquises seront d’ailleurs cédées : le Québec reviendra aux Britanniques et la Louisiane aux Etats-Unis. Après la période révolutionnaire marquée par la prise d’indépendance prémonitoire d’Haïti, le projet colonial est relancé par Charles X et Louis-Philippe : la conquête de l’Algérie est placée sous le signe de l’expansion nationale et de l’évangélisation. Ce programme « réactionnaire », prolongé par le Second Empire en Indochine, est en définitive repris par la République qu’incarne Jules Ferry. Mais attention, à la poursuite des intérêts nationaux, économiques et religieux, les républicains ajoutent un nouvel argument : la mission civilisatrice ! A la différence notable du modèle commercial britannique fondé sur l’exploitation économique dont l’aboutissement sera la puissante Compagnie des Indes orientales, le colonisateur républicain prétend protéger, élever et assimiler - en les christianisant si besoin est - les populations indigènes. Le colonialisme de la IIIe République table sur l’aspiration de tous les hommes à devenir citoyens, français de préférence, aussi cette « récompense » n’est-elle décernée qu’avec parcimonie. Unique en son genre, cette doctrine sera à l’origine d’un profond malentendu. Elle rendra particulièrement difficile le processus de la décolonisation, pour la simple raison qu’elle ne l’envisage pas.

Le triste statut des indigènes

Sans excès, on peut affirmer que la colonisation a abouti à un développement du racisme et que ce racisme a principalement nourri la rancoeur des colonisés. Les humiliations subies par les Algériens, Africains, Annamites ou Malgaches sous l’administration coloniale française ont certainement contribué, plus que les violences extrêmes de la conquête ou les diverses formes d’exploitation et de spoliation, à la colère des offensés.

Mus par la doctrine des Lumières et l’éclat de la Révolution de 1789, les Français, qui ont fini par abolir l’esclavage en 1848, prétendaient accomplir une mission libératrice. Leur résister était donc faire preuve de sauvagerie. C’est au nom de la civilisation et pour le maintien de l’ordre qu’on devait garantir les droits des Européens et de fait assurer leur prééminence. Ceux qui ne les respectaient pas devenaient des délinquants. En cas de révoltes - et elles furent nombreuses au Maghreb comme en Indochine -, la répression, laissée aux bons soins de l’armée coloniale, était violente, voire sanglante. En outre, au xixe et au début du xxe siècle, quand les idées de Darwin exerçaient une certaine fascination et que la lutte des classes constituait la version humaine de la lutte des espèces, la colonisation apparut comme un troisième versant de cette conviction scientiste : dans sa bonté l’homme blanc ne détruit pas les espèces inférieures, il les éduque, à moins qu’elles ne soient pas tout à fait humaines. Alors il les cantonne dans des ghettos : c’est ainsi que les Canaques de Nouvelle-Calédonie, jugés indignes de la République, ont été parqués dans une réserve.

A la colonie, l’administrateur ou le colon est le maître. Il lui suffit d’être français ou britannique pour dominer la société indigène. C’est bien la race qui désigne l’élite et justifie l’oppression. « Moi, disait le directeur d’une grande poste dans une colonie française d’Afrique du Nord, je ne tolérerais pas d’avoir directement un Arabe sous mes ordres. »

Pourtant, les « indigènes », dont seule une minorité pouvait accéder à l’école républicaine, ont longtemps accordé foi aux promesses des colonisateurs. Après leur participation aux deux guerres mondiales, il leur avait été promis qu’ils deviendraient citoyens à part entière. Mais en Algérie, comme ailleurs, les élections furent grossièrement truquées, les protestataires incarcérés et suppliciés. Dans l’incapacité de s’assimiler, les élites locales passées par l’école républicaine formèrent l’avant-garde de la contestation nationaliste. Ce fut l’enchaînement fatal de la violence : les insurgés devinrent criminels à leur tour alors même qu’au quotidien les deux communautés, européenne et indigène, avaient pu se côtoyer et expérimenter une réelle fraternité. Aussi réels que ne furent par la suite leur désenchantement et leur colère.

Les colonies, un trésor ou un fardeau ?

Depuis l’origine de la colonisation, les économistes se disputent sur le point de savoir si l’aventure est « rentable ». Et de nombreux théoriciens libéraux en ont, sur ce point, contesté le bien-fondé. « Le revenu que le gouvernement tire des colonies est une ressource nulle pour l’Etat [...] si l’on compte ce qu’il en coûte chaque année pour la défense et l’administration des colonies, même pendant la paix », estimait Turgot, l’économiste de Louis XVI en 1776. Aujourd’hui, les travaux de l’excellent historien Jacques Marseille semblent abonder dans ce sens : la France métropolitaine aurait plus investi dans les colonies qu’elle n’en a retiré de revenus. Voilà qui va à l’encontre des idées reçues. Mais cette approche demeure parcellaire. Le calcul de rentabilité financière ne prend pas en compte l’aspect social et humain de la colonisation. Les colons étaient souvent des relégués (après 1851 par Napoléon III), des réfugiés (Alsaciens ou Lorrains après 1871), des indésirables qui avaient tout perdu et s’en allaient refaire leur vie. Comment comptabiliser ce que la colonisation leur a apporté ?

Quant aux colonisés, c’est avec Nehru qu’on évalue les avantages que la colonisation leur a apportés : « Un des traits les plus remarquables de cette domination est que les plus grands maux qu’elle a infligés présentent extérieurement l’apparence de bienfaits du Ciel : ils étaient nécessaires et nous avons une grande gratitude envers l’Angleterre de nous les avoir apportés. Mais nous ne devons pas oublier que leur premier objet fut le renforcement de l’impérialisme britannique sur notre sol en permettant le resserrement de l’étreinte administrative et la conquête de nouveaux marchés pour les produits de l’industrie anglaise. »

Ce jugement vaut aussi bien pour l’Indochine ou l’Afrique du Nord... En Algérie, Ferhat Abbas dressait le bilan de façon plus sarcastique : « Que m’importe qu’on mette de l’électricité dans la maison si cette maison n’est pas à moi. » L’ambiguïté de l’oeuvre coloniale est là : les colonisés ont sans doute un peu profité, surtout après l’indépendance, des infrastructures léguées par les colonisateurs. Mais ces réalisations ne leur étaient pas destinées.

L’anticolonialisme, toujours minoritaire

L’ « anticolonialisme » - opposition fondamentale aux méfaits du colonialisme - plonge ses racines aux origines mêmes de la colonisation. Dès 1540, au nom de la foi chrétienne, l’évêque espagnol Bartolomé de Las Casas prend la défense des Indiens du Mexique persécutés par l’Eglise et les conquistadors. A cette tradition chrétienne s’ajoute, au xviiie siècle, la protestation humaniste de quelques philosophes. Mais la condamnation vigoureuse du « droit de conquête » par Jean-Jacques Rousseau ne produit guère d’effet : la Révolution abolit l’esclavage. Mais la mesure ne sera guère appliquée et sera annulée par Napoléon en 1802.

Ultérieurement, chez les socialistes et les marxistes, tantôt on condamne les méthodes de la colonisation sans en contester le principe (« on ne va pas rendre l’Amérique aux Indiens »), tantôt on juge, tel Jules Guesde, que la colonisation favorise la bourgeoisie et affaiblit ainsi le prolétariat dans sa lutte pour la révolution. « Le droit du divorce n’implique pas la nécessité du divorce », explique Lénine, pour qui le séparatisme des colonies affaiblit le camp de la révolution.

C’est en Algérie que la gauche ralliée dans sa majorité à la « République coloniale  » déçoit le plus les colonisés. Avant l’insurrection algérienne, les communistes préférèrent prendre langue avec les extrémistes attachés à l’islam plutôt qu’avec les nationalistes de Ferhat Abbas, volontiers républicains mais réputés « bourgeois », donc « sans avenir ».

Du postcolonialisme

Quarante ans après la décolonisation, l’écart qui s’accroît entre les pays développés et les autres ne peut qu’amener les victimes de l’histoire à y rechercher l’origine de leurs malheurs actuels. « Le colonialisme est mère de tous les vices », semblent dire les dirigeants de ces pays réunis à Durban en 2001 pour obtenir des réparations de l’Occident. Mais ces élites, qui n’ont guère ménagé leurs peuples et ont bien souvent failli, peuvent difficilement nier avoir une responsabilité dans le triste sort que connaît leur pays. N’oublions pas qu’en Asie du Sud-Est des pays ex-colonisés, sans ressources particulières, ont rejoint le club fermé des pays développés ; que certains pays arabes, riches en pétrole, ont fait de même ; que certains pays africains et arabes ont participé aussi au système colonial, comme agents, et pas seulement comme victimes. Voilà qui rend complexe le procès du colonialisme, étant entendu que ses pratiques les plus inhumaines - la traite et l’esclavage, le travail forcé, la torture... - ont bien constitué un crime contre l’humanité.

Laurent Lemire

La République a trahi ses valeurs

Il y a évidemment un scandale de la colonisation. En Indochine, en Afrique, la République a trahi ses valeurs. Les peuples coloniaux n’ont jamais pu accéder au statut de citoyens à part entière. Sans parler du travail forcé... Mais il règne aujourd’hui une sorte de « culpabilisme » qui me frappe d’autant plus qu’une partie de l’opinion réagit comme si on lui avait tout caché. Ce n’est pas vrai. Simplement, cela ne choquait pas comme aujourd’hui, parce que nous n’avions pas la même sensibilité aux droits de l’homme mais plutôt une sensibilité de l’État-nation. C’était le progrès de la « civilisation » qui était en jeu et, si l’on tuait, c’était en son nom ! [2]



[1] Marc Ferro est directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales. Spécialiste de la révolution russe et de l’URSS, il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont une « Histoire des colonisations », Seuil, « le Livre noir du colonialisme », Robert Laffont, et « le Choc de l’islam », Odile Jacob.

[2] Marc Ferro, Les collections de l’Histoire n°11, avril 2001.


[http://ldh-toulon.net/Marc-Ferro-un-bilan-globalement.html] sur le site de la LDH de Toulon