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Tamango, de Prosper Mérimée

article mis en ligne le mardi 9 mai 2006

Prosper Mérimée avait 26 ans, en 1829, quand il écrivit cette nouvelle.

Romancier et critique français, né à Paris en 1803, mort à Cannes en 1870, Mérimée est surtout connu comme auteur de Carmen.  [1]

Voici le début de Tamango.


Le capitaine Ledoux était un bon marin. Il avait commencé par être simple matelot, puis il devint aide−timonier. Au combat de Trafalgar, il eut la main gauche fracassée par un éclat de bois ; il fut amputé, et congédié ensuite avec de bons certificats. Le repos ne lui convenait guère, et, l’occasion de se rembarquer se présentant, il servit, en qualité de second lieutenant, à bord d’un corsaire. L’argent qu’il retira de quelques prises lui permit d’acheter des livres et d’étudier la théorie de la navigation, dont il connaissait déjà parfaitement la pratique. Avec le temps, il devint capitaine d’un lougre corsaire de trois canons et de soixante hommes d’équipage, et les caboteurs de Jersey conservent encore le souvenir de ses exploits. La paix le désola : il avait amassé pendant la guerre une petite fortune, qu’il espérait augmenter aux dépens des Anglais. Force lui fut d’offrir ses services à de pacifiques négociants ; et, comme il était connu pour un homme de résolution et d’expérience, on lui confia facilement un navire. Quand la traite des Nègres fut défendue, et que, pour s’y livrer il fallut non seulement tromper la vigilance des douaniers français, ce qui n’était pas très difficile, mais encore, et c’était le plus hasardeux, échapper aux croiseurs anglais, le capitaine Ledoux devint un homme précieux pour les trafiquants de bois d’ébène.

Bien différent de la plupart des marins qui ont langui longtemps comme lui dans les postes subalternes, il n’avait point cette horreur profonde des innovations, et cet esprit de routine qu’ils apportent trop souvent dans les grades supérieurs. Le capitaine Ledoux, au contraire, avait été le premier à recommander à son armateur l’usage des caisses en fer, destinées à contenir et conserver l’eau. À son bord, les menottes et les chaînes, dont les bâtiments négriers ont provision, étaient fabriquées d’après un système nouveau, et soigneusement vernies pour les préserver de la rouille.

Mais ce qui lui fit le plus d’honneur parmi les marchands d’esclaves, ce fut là construction, qu’il dirigea lui−même, d’un brick destiné à la traite, fin voilier, étroit, long comme un bâtiment de guerre, et cependant capable de contenir un très grand nombre de Noirs. Il le nomma L’Espérance. Il voulut que les entreponts, étroits et rentrés, n’eussent que trois pieds quatre pouces de haut, prétendant que cette dimension permettait aux esclaves de taille raisonnable d’être commodément assis et quel besoin ont−ils de se lever ?

“ Arrivés aux colonies, disait Ledoux, ils ne resteront que trop sur leurs pieds ! ” Les Noirs, le dos appuyé aux bordages du navire, et disposés sur deux lignes parallèles, laissaient entre leurs pieds un espace vide, qui, dans tous les autres négriers, ne sert qu’à la circulation. Ledoux imagina de placer dans cet intervalle d’autres Nègres, couchés perpendiculairement aux premiers. De la sorte, son navire contenait une dizaine de Nègres de plus qu’un autre du même tonnage. À la rigueur, on aurait pu en placer davantage ; mais il faut avoir de l’humanité, et laisser à un Nègre au moins cinq pieds en longueur et deux en largeur pour s’ébattre pendant une traversée de six semaines et plus : “ Car enfin, disait Ledoux à son armateur pour justifier cette mesure libérale, les Nègres, après tout, sont des hommes comme les Blancs. ” L’Espérance partit de Nantes un vendredi, comme le remarquèrent depuis des gens superstitieux. Les inspecteurs qui visitèrent scrupuleusement le brick ne découvrirent pas six grandes caisses remplies de chaînes, de menottes, et de ces fers que l’on nomme, je ne sais pourquoi, barres de justice. Ils ne furent point étonnés non plus de l’énorme provision d’eau que devait porter L’Espérance, qui, d’après ses papiers, n’allait qu’au Sénégal pour y faire le commerce de bois et d’ivoire. La traversée n’est pas longue, il est vrai, mais enfin le trop de précautions, ne peut nuire. si l’on était surpris par un calme, que deviendrait−on sans eau ?

[ ... Pour lire Tamango dans son intégralité.]


[1] Plusieurs fois ministre sous la Monarchie de Juillet, Mérimée se distingua dans ses fonctions d’inspecteur des Monuments historiques. Après le coup d’Etat du 2 décembre, il est fait sénateur en 1853 et soutient de son vote la politique de Napoléon III, pendant toute la durée de l’Empire.


[http://ldh-toulon.net/Tamango-de-Prosper-Merimee.html] sur le site de la LDH de Toulon