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Elikia M’Bokolo : « le travail forcé, c’est de l’esclavage »

article mis en ligne le samedi 15 décembre 2007

De la fin du XIXe siècle à la Seconde Guerre mondiale, le travail forcé a été général sur le continent africain. Tous les colonisateurs l’ont imposé. Un phénomène dont on imagine mal l’ampleur.

Un entretien avec Elikia M’Bokolo, directeur d’études à l’EHESS, publié dans L’Histoire [1]. Propos recueillis par Séverine Nikel.


Sur le chantier du Congo-Océan (1921-1934).

Le commerce extérieur d’esclaves a disparu au cours du XIXe siècle ; les Africains se sont mis massivement à échanger d’autres biens que les hommes sur le marché international : produits des cultures près des côtes, au Sénégal, au Nigeria actuel, mais surtout produits de la cueillette ou de la chasse, qui supposent des transports de lourdes charges sur des distances parfois longues. C’est ainsi qu’en Afrique de l’Est, de même qu’en Angola, se forme un « pré-prolétariat » de dizaines de milliers de porteurs sur lesquels la colonisation naissante va s’appuyer.

Subsistent toutefois, sur les marges du continent africain, des formes d’esclavage. D’une part, un esclavage domestique, très différent de l’esclavage tel qu’on le connaît dans le Nouveau Monde : ces esclaves sont largement intégrés dans les familles de leurs maîtres. D’autre part, un esclavage à plus large échelle, en Angola, dans les îles au large du continent africain, aussi bien du côté Atlantique que du côté de l’océan Indien (Cap-Vert, Réunion, Zanzibar). Quand ils se sont installés, les Britanniques aussi bien que les Français ou les Belges ont par ailleurs développé un système d’administration indirecte qui reconnaissait à certains chefs éminents la propriété d’esclaves. Mais cela reste marginal.

Les colonisations donnent naissance à des formes de travail très spécifiques que nous finirons par appeler le « travail forcé ». Celui-ci apparaît à partir des années 1880 pour être progressivement légalisé au cours des deux décennies suivantes.

Ce premier âge colonial, entre 1880 et 1906-1908, correspond à la conquête de l’espace territorial colonial ; c’est le moment où les États occidentaux et des particuliers commencent à confisquer des terres aux Africains. Il s’accompagne partout d’un grand nombre de massacres et de violences.

Un système juridique se met en place, conforté par les théories racistes, qui refuse aux Africains les droits des citoyens européens et notamment celui de mettre leur force de travail sur un marché libre. A ces « indigènes », on va pouvoir imposer un travail obligatoire. Tout un discours idéologique se construit alors pour affirmer que les Africains n’aiment pas le travail !

Dans certains cas, il s’agit de travaux d’utilité publique : il faut construire des routes et des équipements, porter les affaires des troupes et des administrations coloniales qui conquièrent de nouveaux espaces. A mesure que la colonisation avance, on réquisitionne des hommes dans les villages, en privilégiant les plus vigoureux.

Toute la communauté villageoise s’en trouve déséquilibrée. Les vieux, les jeunes et les femmes doivent d’une part contribuer à alimenter ces gens qui partent et, d’autre part, se substituer à eux dans leurs travaux. Cette situation que l’Europe a bien connue en temps de guerre, mais en général pour une durée limitée, est générale en Afrique pendant tout le premier âge colonial.

A cela s’ajoute le travail forcé organisé par les compagnies concessionnaires. Toutes les nations colonisatrices – la France, au Congo français, Léopold II et les Belges dans l’État indépendant du Congo, les Britanniques en Afrique de l’Est et en Afrique australe, les Allemands en Afrique de l’Est et dans l’actuelle Namibie, les Portugais en Afrique centrale (cf carte, p. 58) – ont confié à des entreprises privées des privilèges spéciaux pour exploiter économiquement les territoires. Ces compagnies concessionnaires détiennent des droits sur la terre, sur les biens, mais également des droits régaliens, dont la possession de forces de l’ordre. Un système qui va conduire évidemment à une utilisation discrétionnaire et presque toujours abusive de travailleurs.

Ce système a été porté à son paroxysme dans les deux Congo français et belge, en partie parce que ce sont des régions très pauvres en hommes. Le peu de gens disponibles sont systématiquement utilisés. Et ceux qui le refusent sont sévèrement châtiés.

A la fin de cette première phase, lorsque se met en place, à partir du XXe siècle, une économie, en principe plus moderne, qui repose moins sur le pillage systématique des ressources, et qui se préoccupe davantage de productions minières ou agricoles, de nouvelles formes de travail forcé sont mises en place. Dans les mines sud-africaines, sur les hautes terres du Kenya britannique, au Cameroun et en Côte d’Ivoire, partout, l’économie de traite contraint une main-d’oeuvre récalcitrante, et souvent rare, à travailler dans les plantations et les mines.

Fait troublant, les entrepreneurs africains, qui ne peuvent pas, pour leur part, recourir à cette main-d’oeuvre forcée, se retrouvent en concurrence avec les colons européens. C’est dans cette bourgeoisie agraire naissante africaine qu’on rencontre, dès la fin des années 1920, les premiers critiques du travail forcé. L’un des plus virulents sera Félix Houphouët-Boigny en Côte d’Ivoire.

Quelques voix fortes se sont fait entendre. En France, dans l’entre-deux-guerres, les témoignages d’Albert Londres et d’André Gide notamment ont fait éclater le scandale du travail forcé lié à la construction des chemins de fer. Les deux voies ferrées reliant le Congo à l’océan Atlantique, le chemin de fer belge d’abord (1890-1898) et le Congo-Océan, le chemin de fer français ensuite (1921-1934), ont été de véritables cimetières pour la main-d’oeuvre africaine : « un mort par traverse », disait-on. C’est exagéré, mais on estime que la mortalité liée à ces chantiers se chiffre par dizaines de milliers.

Juridiquement, les statuts sont différents. L’esclave est le bien de son maître. Le travailleur forcé, lui, reste libre en droit. Cela dit, dans les faits, les travailleurs forcés sont réquisitionnés et maintenus au travail sous la contrainte. Ils ne touchent aucun salaire et doivent être nourris par les populations des villages qu’ils traversent. Il existe certes des formes de compensation : on donne par exemple au travailleur du sel ou du tissu. Mais ces rétributions restent tellement en dessous de la valeur du travail fourni qu’on ne peut appeler cela un salaire.

Et, bien sûr, les travailleurs forcés, comme les esclaves, sont encadrés par des forces de l’ordre, des milices africaines recrutées sur le territoire même, et commandées par des Européens. On comprend que, pour les Africains, esclavage ou travail forcé, cela n’ait pas fait de différence.

En Afrique centrale – qu’elle soit sous domination française, belge, allemande –, où l’esclavage interne avait été très marginal et où existaient de nombreuses sociétés minières, les gens ont vécu la mise au travail forcé comme le début d’un esclavage. Et, du côté des élites africaines, pour les instituteurs, les pasteurs, les planteurs, ceux qui savaient ce que l’esclavage avait été, il semblait clair que le travail forcé s’apparentait à de l’esclavage. Ce que beaucoup d’entre eux d’ailleurs vont combattre.

Oui. Les autorités en place ont pu trouver un intérêt dans la colonisation, car non seulement elles ont été maintenues en place, mais elles ont été renforcées par la colonisation. Le pouvoir des États récents, vieux d’un siècle seulement, comme les États musulmans du nord du Nigeria, a souvent été conforté. Quant aux États plus anciens, comme l’immense empire lunda en Afrique centrale, menacés par de nouvelles élites politiques apparues au XIXe siècle, la colonisation leur a offert une planche de salut.

Les colonisateurs, eux, étaient prêts à fermer les yeux sur les méfaits de ces chefs dans la mesure où ces derniers leur garantissaient une offre permanente de main-d’oeuvre soumise et respectueuse. C’est le cas de toute l’Afrique guinéenne, en Côte d’Ivoire, en Gold Coast (actuel Ghana), au Togo, au Dahomey (Bénin), au Nigeria, indépendamment de la nationalité des colonisateurs.

Congo-Océan : Gide accuse

Dans Voyage au Congo (1927), André Gide s’indigne des conditions de la construction du Congo-Océan. « Le chemin de fer Brazzaville-Océan est un effroyable consommateur de vies humaines. [...] Les premiers contingents ont eu beaucoup à souffrir ; tant durant le trajet [...] (certains se noient dans le fleuve et nombreux sont ceux qui décèdent de pneumonie), que sur les chantiers mêmes [...]. La mortalité a dépassé les prévisions les plus pessimistes. A combien de décès nouveaux la colonie devra-t-elle son bien-être futur ? »

C’est difficile. Pour les colonies qu’on connaît le mieux, le Congo français et le Congo belge, il semble que, dans les villages les plus proches des voies de communication (voies d’eau et plus tard routes), les pertes pouvaient représenter la plus grande partie des hommes valides. Beaucoup de ces villages sont d’ailleurs désertés par leurs habitants, qui préfèrent s’éloigner et, parfois, passer de l’autre côté de la frontière, pour y découvrir la même horreur, ce que racontait l’abbé Barthelemy Boganda dont la famille, basée en Oubangui-Chari (Centrafrique), a expérimenté les colonisations allemande (Cameroun) et belge (Congo-Kinshasa).

Il y a d’abord les causes traditionnelles de mortalité. Les conditions sanitaires dans lesquelles vivent ces gens sont dramatiques, évidemment : maladies sexuellement transmissibles, mais aussi maladie du sommeil qui s’est tragiquement répandue au cours des années 1880-1910 et toutes les maladies liées à la malnutrition.

Mais à ces causes traditionnelles s’ajoutent les conséquences du travail forcé. Les conditions sont très dures, les mauvais traitements parfois atroces. Le cas du Congo au temps de Léopold II, lorsque le roi belge en était le propriétaire, c’est-à-dire de 1885 à 1908 (date à laquelle le territoire est transféré à la Belgique), est particulièrement catastrophique.

J’ai fait une enquête en 2003 dans la région du caoutchouc rouge, au Congo belge, pour le film de la BBC réalisé par Peter Bate, White King, Red Rubber ; Black Death (« Roi blanc, caoutchouc rouge, mort noire »). Plus de cent ans après, les évocations du travail de collecte dans les plantations de caoutchouc dans la forêt provoquent encore de véritables terreurs dans les villages. On y a gardé le souvenir des exactions. Il n’était pas rare qu’on coupe des mains ou des jambes de travailleurs quand les administrateurs considéraient la production insuffisante.

Oui. Ce qui est étonnant, c’est que la France, l’Allemagne et l’Angleterre, tout en connaissant les exactions commises, ont pris le système léopoldien en modèle : ce qu’ils voyaient, c’est que le roi belge a obtenu un retour sur investissement rapide et très important. D’ailleurs, on peut dire que le système concessionnaire français s’est construit par imitation du système léopoldien. Le système allemand en Afrique de l’Est et dans le Sud-Ouest africain, la colonisation britannique en Rhodésie (Zimbabwe), contemporains du système léopoldien, sont tout aussi violents [2].

Oui. J’imagine que l’on sait que c’est la violence qui les rend rentables, et on l’accepte comme un mal nécessaire qui apprendra aux Africains à devenir producteurs.

Dans beaucoup de régions le travail forcé est resté en place jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. La France est le pays qui a supprimé avec le plus d’éclat le travail forcé : en 1946, par un projet de loi proposé par Félix Houphouët-Boigny. Mais, bien qu’« officiellement » aboli, le travail forcé a pu subsister en fait, dans certaines régions, en Oubangui-Chari, au Gabon, au Congo. Et cela jusqu’à l’indépendance, quelquefois même au-delà.

Car, à partir de 1945-1946, le besoin de main-d’oeuvre s’accroît avec l’ouverture de grands chantiers, notamment des ports et des équipements urbains. Parallèlement, les entreprises privées se développent, surtout en Afrique équatoriale : les compagnies forestières ou les exploitations de diamants. Elles requièrent, elles aussi, des travailleurs en nombre. On possède des textes étonnants venant des chambres de commerce d’Oubangui-Chari en Afrique équatoriale française entre 1945 et 1947, expliquant que le travail libre salarié ne convient pas à des populations aussi arriérées que celles de l’Afrique centrale !

Il y a une première forme de réaction : c’est la fuite, surtout dans la première phase coloniale, au temps de la conquête, à la fin du XIXe siècle. On assiste alors à des mouvements de populations considérables : les gens passent d’une frontière à l’autre. Ils ne font d’ailleurs que renouer avec des formes de dissidence traditionnelles dans les sociétés africaines où, quand on n’était pas d’accord avec le système en place, on prenait son bagage pour aller s’installer plus loin. Les « réfugiés » d’aujourd’hui ne font rien d’autre.

Bien sûr, les insurrections sont à peu près ininterrompues durant toute cette première période. On peut distinguer deux situations, les sociétés africaines étatiques et les sociétés africaines non étatiques.

Dans les premières, les populations ont été habituées à une certaine contrainte de l’État. Et se sont accoutumées à des formes de soumission et d’obéissance. Dans ces sociétés-là, les résistances au travail forcé et, au-delà, à tout le système colonial sont relativement faibles, une fois les chefferies décapitées ou mises au pas. Les colonisateurs sont passés par les chefs traditionnels pour accéder à la main-d’oeuvre, limitant ainsi les résistances. Celles-ci ont été relativement faciles à briser et n’ont pas dépassé le début du XXe siècle.

Les oppositions ont été beaucoup plus fortes dans ce qu’un militaire français, Gabriel Angoulvant, appelait les « sociétés anarchiques ». Il s’agit de sociétés villageoises qui s’auto-organisaient et où les habitants étaient habitués à se comporter en fonction de leur intérêt et à ne pas se soumettre à des autorités politiques permanentes. Cela concerne le sud de la Côte d’Ivoire, le sud-est du Nigeria, le sud du Cameroun et la plus grande partie de l’Afrique centrale.

Jusqu’à la fin des armées 1920, la « pacification », comme on disait, de ces régions a été très difficile ; alors même que l’appareil de l’État colonial s’était renforcé, l’adhésion à l’ordre colonial est restée très superficielle. Ces territoires n’ont jamais été réellement soumis. Dès les années 1930, avec la crise économique, les manifestations de dissidence réapparaissent, dont les plus spectaculaires ont lieu en Oubangui-Chari et au Congo belge. A partir des années 1940, avec la Seconde Guerre mondiale, puis la politisation des populations africaines à partir de 1945, elles se multiplient.

Il s’agit le plus souvent de guérilla larvée. Quelquefois, les populations donnent l’impression de se soumettre quand les commandants passent, puis reviennent à des formes de vie antérieures après leur départ. Derrière ce refus se manifeste le rejet des modes du développement économique voulu par la colonisation. Ces oppositions vont se prolonger dans beaucoup de cas au-delà de la colonisation, contre la modernisation autoritaire lancée par les États indépendants.

Bien que rares, quelques grandes révoltes éclatent également. La plus significative a eu lieu au Tanganyika (actuelle Tanzanie) : c’est la révolte des Maji-Maji, contre la colonisation allemande, aux alentours de 1905-1910. C’est un soulèvement de misérables sans rapport avec des luttes entre groupes ethniques. Le refus de travailler devient une insurrection contre l’occupant allemand. Les travailleurs n’ont que des fusils de traite, mais ils opposent une résistance tellement forte qu’elle entraîne une interpellation au Parlement allemand, une commission d’enquête et une réforme : l’administration est obligée d’assouplir les conditions de travail.

A la même époque, en 1904-1906, une deuxième révolte menée par les Nama et les Herero éclate dans le Sud-Ouest africain sous domination allemande. La répression a été tellement atroce que la plus grande partie de ces deux peuples a disparu : plus de 60000 personnes meurent en deux ans. On peut parler dans ce cas d’un véritable génocide2.

On pourrait citer aussi la guerre de Kongo Wara (« guerre de la manche de houe ») en Oubangui-Chari, qui a vu plusieurs groupes ethniques se soulever ensemble contre le régime colonial français entre 1928 et 19313, et l’insurrection des Mau-Mau, au Kenya, sous domination britannique. Celle-ci atteint une violence extrême à partir de 1949. C’est une guerre anticoloniale qui va devenir de fait une guerre de décolonisation. Une guerre qui serait à la fois une guerre d’Indochine et une guerre d’Algérie. Elle commence en 1949, et se prolonge jusqu’en 1963, lorsque le Kenya obtient son indépendance.

Non. Mais il faut évoquer la répression pratiquée par les Portugais dans leur colonie en Angola. Partout où les gens se révoltent, on les massacre.

Il y a également le dossier, très lourd, du Congo léopoldien et belge : la campagne anti-léopoldienne qui est déclenchée à partir de 1905 chiffre en millions de morts les massacres imputables à l’administration belge. Congo français, Oubangui-Chari, Gabon ont aussi été le théâtre de violences terribles. Au Congo français, les crimes ont été si nombreux que Pierre Savorgnan de Brazza, qui avait la réputation d’être un « bon colonisateur », et qui avait apporté le Congo à la France, à la fin du XIXe siècle, a été renvoyé en mission pour enquêter sur ces massacres. Brazza est mort au retour de sa mission et le dossier a été plus ou moins enterré.

Au total, il est très difficile de faire un bilan global du nombre de morts. Certains territoires sont mieux connus que d’autres comme l’État indépendant du Congo, où les missionnaires, surtout protestants, ont dénombré les habitants.

Pour l’Afrique anglaise, nous disposons des travaux d’un excellent démographe, Robert Kuczynski, qui a publié pendant la colonisation des esquisses démographiques de cet empire. Tous les documents dont nous disposons montrent un creux énorme entre 1880 et 1910, dû aux effets cumulés des violences directes de la colonisation et de ses conséquences indirectes (malnutrition, diffusion d’un certain nombre de maladies, etc.).

En historien, pour éviter le défaut de l’anachronisme, je prendrai le point de vue des contemporains du travail forcé.

Le premier est celui d’un Noir américain, George Washington Williams. On est au lendemain de l’abolition de l’esclavage aux États-Unis (1865). Il fait partie de ceux qui rêvent de civiliser l’Afrique et adhèrent au projet colonial, notamment à celui de Léopold II. Très vite, George Washington Williams va sur place, il voit ce qui se passe. En 1895-1896, il est le premier, dans une lettre ouverte à Léopold II, à utiliser l’expression de « crime contre le genre humain », expression qu’on retrouve à la même époque sous la plume d’un autre Noir américain, le missionnaire presbytérien William Sheppard.

De Mark Twain à Charles Péguy, nombreux sont les représentants de l’intelligentsia mondiale de l’époque qui s’élèvent contre Léopold II, parlent de « Modern Slave Trade » (« la traite des esclaves modernes »). Ils anticipent sur ce que nous faisons aujourd’hui, en disant que la traite des esclaves a été un crime contre l’humanité.

Déjà, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, beaucoup de témoins ont comparé les abus commis par Léopold II à ceux du Sultan rouge de l’Empire ottoman contre les minorités chrétiennes, notamment contre les Crétois et les Arméniens. Un courant de penseurs et d’hommes d’action s’est constitué, notamment autour du publiciste anglais Edmund Morell, auteur de nombreux ouvrages sur le Congo léopoldien et animateur d’un vaste mouvement de réforme du Congo. Les plus radicaux proposaient que les responsables et bénéficiaires du régime léopoldien soient jugés par une justice internationale pour crime contre la civilisation et les droits de la personne.

La Première Guerre mondiale, de ce point de vue aussi, a été très néfaste parce que c’est sur l’Allemagne seule qu’on a rejeté l’accusation d’être un mauvais colonisateur, tandis que la Belgique, la France et la Grande-Bretagne se sentaient dédouanées et évacuaient tout débat pour adopter une politique apparemment différente, celle de la « mise en valeur ».

En fait, il va falloir attendre deux ou trois générations d’historiens pour que la question apparaisse de nouveau et c’est seulement à partir de la fin des années 1960 qu’on a commencé à en parler, notamment à l’occasion des discussions sur les origines du sous-développement en Afrique et des débats sur les résistances africaines – qui étaient un moyen indirect de poser le problème des violences coloniales.

Mais ce que les historiens n’ont pas vu, c’est que la violence des dominés s’inscrit toujours dans une spirale, qu’elle est une réponse à la violence des dominateurs. Et la violence des dominateurs, cette historiographie n’a pas été capable de l’intégrer parce qu’elle posait la question de l’État et du droit de résistance à l’État, au moment même où, accédant à la souveraineté internationale, la plupart des anciennes colonies se donnaient pour priorité le « développement » et semblaient accepter le maintien de l’État colonial dans ses principales caractéristiques.

Aujourd’hui, je pense que ce qui rend nécessaire cette réflexion sur la centaine de la violence dans l’expérience coloniale en Afrique, c’est, d’une part, le fait que les États africains postcoloniaux sont restés très largement aussi violents que l’État colonial ; d’autre part, le fait que les sociétés africaines qui ont résisté à la colonisation, qui ont rallié l’État postcolonial pendant une dizaine, une vingtaine d’années après les indépendances, ont renoué avec la pratique de la résistance qui était celle de l’époque coloniale.

La question de la violence coloniale et des réponses des sociétés africaines à cette violence est constitutive de la modernité africaine et des difficultés de l’Afrique à inventer sa propre modernité.

Propos recueillis par Séverine Nikel.


[1] N° 302, octobre 2005.

[2] Cf. H. Bley, South-West Africa Under German Rule, 1894-1914, Londres, Heinemann, 1971, et J. Koponen. Development for Exploitation. German Colonial Policies in Mainland Tanzania, 1884-1914, Helsinki-Hambourg, Finnish Historical Society, Studia Historica 49, 1995.


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