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Michel Rocard, la France et la misère du monde

article mis en ligne le lundi 5 octobre 2009

Evoquant la phrase « La France ne peut accueillir toute la misère du monde, mais elle doit savoir en prendre fidèlement sa part », Michel Rocard écrivait en août 1996 : « prononcée par moi en 1990, la première partie de cette phrase a eu un destin imprévisible [...] » [1].

Les recherches de Thomas Deltombe dans les archives de l’époque mettent à jour une réalité un peu différente. Ce sont les propos de Michel Rocard face à Anne Sinclair, le 3 décembre 1989 au cours de l’émission « 7 sur 7 » (TF1), qui ont fait scandale, le premier ministre s’étant borné à déclarer par deux fois : « Nous ne pouvons pas héberger toute la misère du monde » [2].

Il faudra attendre plusieurs années pour que Michel Rocard nuance ses propos sur la « misère du monde ». Constatant qu’elle était reprise en permanence par la droite, l’ancien premier ministre complétera la phrase litigieuse lors d’une nouvelle émission « 7 sur 7 » le 4 juillet 1993. Et, en août 1996, il en écrira la version “finale” : « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde, mais elle doit en prendre fidèlement sa part.  »

Nous reprenons ci-dessous de larges extraits de l’article de Thomas Deltombe, intitulé « Michel Rocard, martyr ou mystificateur ? », publié le 30 septembre 2009 dans La valise diplomatique. Cet éclairage donne encore plus de poids à l’intervention de Michel Rocard en introduction à la table ronde organisée par la Cimade le 26 septembre 2009, à l’occasion de son 70e anniversaire : « La France et l’Europe peuvent et doivent accueillir toute la part qui leur revient de la misère du monde ! ».

[Première mise en ligne le 1er octobre 2009, complétée avec une vidéo le 5]


« Le mot qu’on a laissé s’envoler ne se laisse plus jamais rattraper par l’aile »

Martin Luther


Décembre 1989. Nous sommes alors au terme de la première affaire de « foulards islamiques », celle du collège de Creil [3]. Des journalistes et des responsables politiques, dans une surenchère à peine croyable, ont fait de ce qu’ils appellent alors les « tchadors de Creil » une immense polémique. L’affaire tourne depuis plusieurs semaines au lynchage symbolique de tout ce qui peut ressembler à un « immigré » ou à un « étranger » musulman. Les « élites », dans leur quasi totalité, s’en donnent à cœur joie. TF1, fraîchement privatisée, Antenne 2, toujours publique, et La 5, toujours plus agressive, multiplient les reportages sensationnalistes, confondant allègrement « musulmans », « immigrés » et « étrangers » pour les stigmatiser sans distinction.

Michel Rocard à “7 sur 7”, le 3 décembre 1989

C’est dans ce contexte que Rocard intervient à « Sept sur Sept », le dimanche 3 décembre 1989. Après avoir relativisé l’« affaire des tchadors », félicité son ministre de l’éducation Lionel Jospin pour sa « sagesse » et les chefs d’établissements scolaires pour leur « fermeté », après avoir critiqué les mensonges démagogiques de Jacques Chirac et attaqué vertement le Front national qui incite « à la haine et à la violence », le premier ministre répète ce qui tient lieu de credo au PS depuis 1983 en matière de politique migratoire : non à l’« immigration », oui à l’« intégration » [4]. C’est là qu’il décoche, une première fois, une petite phrase sur la misère du monde :

« Il faut lutter contre toute immigration nouvelle : à quatre millions… un peu plus : quatre millions deux cent mille étrangers en France, nous ne pouvons pas héberger toute la misère du monde : ce n’est pas possible. »

Pour « lutter contre toute immigration nouvelle », lutte qui se justifie selon lui parce qu’elle permettrait de faciliter l’« intégration » des immigrés en situation légale, Rocard insiste sur la nécessité d’expulser sans ménagement les « clandestins », de refouler tout nouveau migrant aux frontières, et de mettre en place de solides dispositifs pour lutter contre les migrants qui, comme beaucoup de responsables politiques et médiatiques le prétendent à l’époque, « abusent » du droit d’asile. C’est précisément à une question d’Anne Sinclair sur l’asile que répond Michel Rocard pour faire à nouveau allusion à « la misère du monde » :

« Les réfugiés, ce n’est pas une quantité statistique, c’est des hommes et des femmes qui vivent à Vénissieux, aux Minguettes, à Villeurbanne, à Chanteloup ou à Mantes-la-Jolie. Et là, il se passe des choses quand ils sont trop nombreux et qu’on se comprend mal entre communautés. C’est pourquoi je pense que nous ne pouvons pas héberger toute la misère du monde, que la France doit rester ce qu’elle est, une terre d’asile politique (…), mais pas plus. »
SOIR 3 – 3 décembre 1989 – 1min40s
retrouver ce média sur www.ina.fr

Quelques années plus tard

Ce n’est en fait que bien plus tard, alors que Charles Pasqua, ministre de l’intérieur, enchaîne les mesures anti-immigrés en s’appuyant sur les déclarations passées de l’ancien premier ministre socialiste, que Michel Rocard nuancera ses propos. Nanti d’une nouvelle invitation à « 7 sur 7 », le 4 juillet 1993, il stigmatise la majorité de droite revenue au pouvoir à la faveur des législatives de 1993 : « Nous sommes dans l’agitatoire d’une majorité qui veut consolider la sympathie de ses électeurs même quand ils pensent des bêtises. » Anne Sinclair réagit : « Est-ce que ce n’était pas une formule, qui était agitatoire en son temps, quand Michel Rocard a dit : la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde ? » Réponse :

« C’est tragiquement une évidence. Et c’est précisément celle qui fait le problème. Mais laissez-moi lui ajouter son complément, à cette phrase : je maintiens que la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde. La part qu’elle en a, elle prend la responsabilité de la traiter le mieux possible. Mais à partir de là, ce n’est pas non plus une raison pour que la France se charge de toutes les xénophobies du monde [5]. »

C’est à partir de cette « rectification » tardive que Rocard essaiera, avec succès, de faire croire que ses propos originels ont été dénaturés [6], et que sa politique d’hier, alors qu’il était au pouvoir, n’a jamais différé de ses prises de positions ultérieures, nettement plus nuancées depuis qu’il n’est plus aux affaires.

Thomas Deltombe
« Michel Rocard, martyr ou mystificateur ? » (extraits)



Le site Rue89 est revenu sur la question, le 5 octobre 2009 : http://www.rue89.com/2009/10/05/com....



[1] Dans une tribune intitulée “La part de la France”, publiée le 24 août 1996 dans Le Monde (voir cette page).

[2] « Les déclarations de M. Michel Rocard à “7 sur 7” : “Nous ne pouvons pas héberger toute la misère du monde” », Le Monde du 5 décembre 1989.

[3] Voir l’analyse de Thomas Deltombe, reprise sur ce site : « Creil 1989, l’affaire des foulards ».

[4] Voir : Danièle Lochak, « La politique de l’immigration au prisme de la législation sur les étrangers » (texte publié dans Les Lois de l’inhospitalité, La Découverte, 1997), disponible sur le site du Gisti. On notera que Rocard est plus nuancé que la plupart des autres responsables politiques français sur la définition de l’« intégration » : celle-ci est, dit-il, une question « sociale » qui concerne « tous les exclus », Français ou non, et non un problème « culturel ».

[5] « Sept sur Sept », TF1, 4 juillet 1993.

[6] Rectification qu’il reprend dans L’Express, le 25 avril 1996, en déclarant : « Si la France ne peut accueillir toute la misère du monde, elle peut tout de même en accueillir une petite partie » (cité in Jean-Paul Alaux, « Contre l’extrême droite, la liberté de circulation », Plein Droit, n° 32, juillet 1996.


[http://ldh-toulon.net/Michel-Rocard-la-France-et-la.html] sur le site de la LDH de Toulon