Histoire coloniale et postcoloniale

Accueil > Colonisation hors Algérie > « tirailleurs sénégalais » - Thiaroye > stèle de Lanniron : un devoir de vérité

stèle de Lanniron : un devoir de vérité

lundi 12 juillet 2010, par la rédaction

Lors de la seconde guerre mondiale, les prisonniers de guerre coloniaux ont été détenus en France, car Hitler n’en voulait pas sur le territoire allemand (à partir de 1943, ils seront gardés par des Français... ). L’un de ces camps se trouvait à Quimper, où une stèle a été inaugurée le 18 mai 2010 pour rendre hommage aux milliers de prisonniers qui sont passés par l’ancien “Frontstalag 135” de Lanniron.

L’historienne Armelle Mabon, auteure du livre Prisonniers de guerre “indigènes” - Visages oubliés de la France occupée qu’elle a consacré à cet épisode peu connu de la seconde guerre mondiale [1], s’est réjouie de cet hommage rendu à des milliers d’anonymes.

Mais elle se bat maintenant pour obtenir que soit corrigé le texte de la stèle qui évalue à 7 746 le nombre de « soldats issus des colonies françaises d’Afrique et d’Asie » qui ont été détenus dans ce camp. Une évaluation qui, d’après l’historienne, n’a aucune valeur et qui est certainement inférieure à la réalité. C’est pourquoi elle est intervenue auprès du maire de Quimper et du préfet du Finistère, et elle a pris contact avec le cabinet d’Hubert Falco, secrétaire d’Etat aux Anciens combattants, en demandant que l’inscription figurant sur la stèle soit modifiée.

On ne peut imaginer que sa demande ne soit pas entendue, car

« Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur des hommes. »
Albert Camus


Le frontstalag de Quimper sort de l’oubli

Ouest France, le 18 mai 2010


Photo aérienne du frontstalag de Lanniron prise pendant la guerre.

L’existence des stalags, où étaient cantonnés en Allemagne les prisonniers de guerre, et des oflags, réservés aux officiers, est bien connue. On sait moins qu’il y en eut une dans l’Hexagone une soixantaine de frontstalags, où étaient prisonniers les hommes de couleur, dont Adolf Hitler ne voulait pas sur le territoire allemand.

L’un de ces camps, le seul du Finistère, se trouvait à Lanniron sur la commune de Quimper. Une stèle sera dévoilée ce mardi par le préfet Pascal Mailhos et Bernard Poignant, maire de Quimper, à la mémoire des hommes qui furent prisonniers au frontstalag 135 : « Il y avait là des Noirs, des hommes d’Afrique du Nord présentés comme hommes de couleur par le Reich et des Annamites, rappelle Bernard Poignant. L’existence de ce camp a été oubliée. Je ne l’ai moi-même découverte qu’il y a six ans à l’occasion de la projection d’un film à Rosporden sur les prisonniers de guerre. »

Installé en 1940, ce camp était composé de 90 baraques où les prisonniers dormaient dans des couchettes superposées. Ils étaient dispersés dans le département pour travailler. À la Libération, le camp a servi à emprisonner des soldats allemands.

Combien étaient les occupants du frontstalag ? La plaque de la stèle a été rédigée en se basant sur un rapport administratif de 1941. Celui-ci fait état de 7 746 soldats issus des colonies françaises d’Afrique et d’Asie. Ce chiffre est contesté par une historienne, Armelle Mabon.

Celle-ci estime que le chiffre réel est supérieur : « Le chiffre englobe les prisonniers de guerre métropolitains et une centaine de civils internés à tort dans ce camp. Durant tout le temps de la captivité, les transferts de frontstalag en frontstalag ont été nombreux. » Bernard Poignant estime cependant que « ce qui compte, c’est de marquer le souvenir de ces hommes. »

La stèle de Lanniron


A la mémoire des
prisonniers de guerre de
Lanniron Front Stalalg 135


En ce lieu, durant la seconde guerre mondiale les autorités militaires allemandes ont détenu comme prisonniers de guerre plus de 2000 soldats métropolitains et 7746 soldats issus des colonies françaises d’Afrique et d’Asie.

Après la libération de Quimper, le 8 août 1944, 3853 prisonniers de guerre allemands y furent internés.

Le camp de prisonniers de Lanniron a été démantelé en juin 1946.

Cette stèle a été inaugurée le 18 mai 2010 en présence de
Bernard Poignant, maire de Quimper
Pascal Mailhos, préfet du Finistère

Armelle Mabon : « Ce chiffre n’a aucun sens historique »

[Le Télégramme, 19 mai 2010]


Auteur d’un ouvrage et d’un documentaire sur l’internement des prisonniers coloniaux et nord-africains sur le sol français, Armelle Mabon est à l’origine de cette stèle. Mais elle ne s’est pas déplacée hier. Explications.

Cette enseignante à l’université de Bretagne Sud était remontée hier matin chez elle, une heure avant la cérémonie à Quimper. « 7 746, c’est inadmissible et mensonger, quel mélange des genres. Cette plaque est fausse, il faut que personne ne soit oublié ». Dans un courrier, Armelle Mabon s’en est longuement expliquée. « Autant, je ne peux que remercier et féliciter Bernard Poignant de cette initiative, rare chez les hommes politiques, autant je ne peux souscrire au libellé qui est inscrit sur la stèle qui restera en hommage permanent pour ces hommes. Une mémoire de pierre qui ne peut être galvaudée », écrit-elle. « Depuis des mois, je demande au maire et au préfet de revoir cette inscription. Ce chiffre n’a aucun sens, ni historique ni scientifique ni mémoriel. Je possède les archives qui montrent qu’il est impossible de donner un chiffre exact quant au nombre de ces prisonniers ayant transité par Lanniron. Le chiffre de 7 746 a été trouvé dans un rapport de la Croix-Rouge internationale établi en mai 1941. Or, il englobe les prisonniers blancs, au nombre de 803, et une centaine de civils internés à tort ».

« Au moins 8.000 »

« Durant tout le temps de la captivité, les transferts de prisonniers de frontstalags en frontstalags ont été nombreux. Autrement dit, on peut estimer sans pouvoir donner un chiffre exact, qu’ils étaient au moins 8 000. Il y a une forte probabilité que cette stèle commémorative oublie de rendre hommage à des centaines d’hommes qui sont venus combattre pour la liberté de la France et sont restés captifs pendant de longues années. Je ne sais pas pour quelles raisons le maire et le préfet n’ont pas voulu admettre qu’il fallait changer l’inscription. En tant qu’historienne mais aussi citoyenne, je m’engage à tout mettre en oeuvre pour que la mémoire de tous ces hommes soit respectée sur cette stèle. À ce moment-là, je pourrai m’associer à un hommage ».

Le rapport d’inspection de la Croix rouge recense « 7 746 hommes » dont « 803 blancs, 6 592 hommes de couleur, 31 noirs et 320 Anamites » le 28 mai 1941.

[1Le livre d’Armelle Mabon a été sélectionné pour le prix du livre des Droits de l’homme et pour le prix des Rendez-vous de l’histoire de Blois.
Armelle Mabon est également auteure du documentaire Oubliés et trahis réalisé par Violaine Dejoie-Robin.