Histoire coloniale et postcoloniale

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terre brûlée, bibliothèques en feu

dimanche 3 février 2013

Aucune époque, aucun peuple, n’est à l’abri du désastre moral que constitue la destruction de livres, de bibliothèques, comme de tout ce qui permet à l’homme de réfléchir sur sa condition.

Aujourd’hui la destruction d’une des bibliothèques de Tombouctou, comme il y a cinquante ans l’incendie de la bibliothèque universitaire d’Alger relèvent d’une même barbarie.

Terre brûlée, livres en péril

par Claude Lévesque, Le Devoir, 31 janvier 2013


Les islamistes radicaux ne sont pas les seuls à s’être attaqués au patrimoine culturel de l’humanité au cours de l’histoire. Avant eux, on a vu défiler les Vandales, les Huns, les Croisés, les Conquistadors, les nazis et les maoïstes, pour ne nommer que les démolisseurs les plus connus. Il est quand même manifeste que les extrémistes musulmans se sont particulièrement illustrés à ce chapitre depuis le début du XXIe siècle.

Les islamistes en déroute ont mis le feu cette semaine à l’une des principales bibliothèques de Tombouctou, l’Institut Ahmed Baba, qui recèle d’inestimables trésors. On a d’abord cru que la quasi-totalité des 30 000 manuscrits anciens de sa collection avait été détruite, mais heureusement, il semble que la majorité des ouvrages avaient été transférés à Bamako ou cachés en divers lieux sûrs à Tombouctou dès le début de la rébellion, l’an dernier.

Évidemment, le plus grave dans une crise comme celle qui secoue le Mali, ce sont les exactions et les violences commises par les milices qui ont pris le contrôle du nord du pays, puis par l’armée malienne dans sa reconquête de cette région.

La destruction d’éléments du patrimoine ajoute cependant à la barbarie. Les miliciens rebelles s’en sont pris dans un premier temps à certains sites architecturaux, dont les quelque 300 mausolées de mystiques soufis recensés dans la ville. On a comparé leur frénésie destructrice à celles des talibans qui avaient dynamité les Bouddhas de Bamyan.

Le fait de détruire des livres anciens et rares est peut-être plus grave, en ce sens que ces oeuvres contiennent des informations nombreuses qui sont perdues à jamais si elles n’ont pas encore été photocopiées ou numérisées. Les nihilistes se réclamant d’Allah en ont clairement autant contre le savoir qu’ils en ont contre la beauté.

C’est le maire de Tombouctou qui a annoncé cette semaine l’incendie de l’Institut Ahmed Baba. Cette bibliothèque fondée en 1970 s’est dotée en 2009 d’un pavillon moderne équipé pour conserver et restaurer les manuscrits précieux, dont plusieurs sont extrêmement fragiles. Cet ajout a été construit avec l’aide de l’Afrique du Sud.

En visitant le Mali en 2001, le président sud-africain Thabo Mbeki avait déclaré que les documents réunis à Tombouctou comptaient « parmi les trésors culturels les plus importants » du continent.

Les manuscrits en question datent du Moyen Âge, certains remontant au XIIIe siècle. À cette époque-là, Tombouctou était à la fois un carrefour des caravanes et une ville universitaire qui attirait de nombreux étrangers. Elle était alors la métropole d’un grand empire, celui des Songhaï, qui allait atteindre son apogée au XVIe siècle avant de décliner et de tomber dans l’oubli.

L’éclipse a été telle que bien des Européens en sont venus à douter de l’existence de Tombouctou, jusqu’à ce que les premiers voyageurs originaires du Vieux Continent s’y rendent dans les années 1830.

Les livres de l’Institut Ahmed Baba, qui doit son nom à un érudit du XVIIe siècle, traitent aussi bien de religion que de science, de géographie et d’histoire. La plupart sont écrits en arabe, mais plusieurs sont rédigés dans des langues locales. Ils contribuent à déboulonner le mythe voulant que l’Afrique subsaharienne ne possédât pas de civilisation ni d’histoire écrite avant la colonisation européenne. [...]

Claude Lévesque


Incendie de la Bibliothèque Universitaire d’Alger
le 7 juin 1962

Le soir du 6 juin 1962, les Algérois qui venaient de vivre une sixième journée sans attentat entendirent, au cours d’une émission pirate, l’O.A.S. annoncer la fin de la trêve : « L’O.A.S. reprend sa liberté d’action dès ce soir. Nous demandons à nos commandos de reprendre les opérations en visant surtout les objectifs économiques. »

« Cette fois P. semblait avoir gagné. Il l’avait sa terre brûlée ! On cassait, on détruisait. En une seconde des dizaines d’années d’efforts étaient anéanties. Tout plutôt que de “leur” laisser notre belle ville, nos installations. Puisqu’on ne pouvait pas gagner, puisqu’on avait trop tardé à s’entendre, on partirait.
« Mais avant...
« Le 7 juin un panache de fumée couronna Alger. La bibliothèque de l’Université venait de sauter. Six cent mille livres brûlaient. Et l’on criait de joie. Et les laboratoires des Facultés furent plastiqués à leur tour, et deux amphithéâtres. On n’allait quand même pas leur laisser “notre” culture et “notre” science ! » (Yves Courriére [1])

Le sinistre faisait encore rage quatre heures plus tard dans les locaux de
l’Université, complètement isolés par les pompiers et par la troupe : la bibliothèque, le laboratoire des Sciences, plusieurs amphithéâtres de Médecine ont subi entre autres, des dégâts considérables. Tout le passé et un avenir de culture sombraient dans la fournaise. Les 500.000 volumes de la bibliothèque ont été détruits par le feu » La chaleur dégagée par le foyer était telle qu’on
ne pouvait approcher à moins de cent mètres…(Le Figaro, 8 juin 1962) [2]

La bibliothèque universitaire d’Alger en feu, le 7 juin 1962.

« … Ceux qui l’ont brûlée, voulurent fermer l’accès de la culture française
aux élites algériennes, par là-même, sans doute, avouaient-ils la considérer à
eux seuls réservée … » (Robert Buron [3])


[1 La Guerre d’Algérie, tome 4, « Les feux du désespoir », page 637.

[3Robert Buron était un des négociateurs des Accords d’Evian.