Histoire coloniale et postcoloniale

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torture et barbarie, l’homme humilié

samedi 15 mai 2004

La torture a été une donnée quasi permanente des conflits du XXe siècle. En Irak, la nouveauté ce sont les photos et les images vidéo prises par les soldats américains pour casser les prisonniers. Le film vidéo sur la décapitation d’un otage américain montre que l’arme médiatique est utilisée par les deux camps

par Solenn De Royer et Dorian Malovic [La Croix, le 12 mai 2004]

Des corps nus, enchevêtrés. Des visages cagoulés. D’autres corps entravés, reliés à des fils électriques. À côté, acteurs ou témoins, des soldats en uniforme. Tantôt ricanant, tantôt indifférents. Les images qui arrivent de la prison d’Abou Ghraib, en Irak, ne sont pas sans faire penser à d’autres corps meurtris au fil des conflits du XXe siècle.

Si, selon l’historien Pierre Vidal-Naquet, elle n’a pas été exercée pendant la Première Guerre mondiale, la torture, comme acte d’infliger délibérément des souffrances physiques ou mentales à autrui dans le but de l’humilier, de le punir ou de le contraindre, a été largement utilisée lors du second conflit mondial. « Pas par les armées régulières, à l’exception de l’armée japonaise », précise la présidente de l’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture (Acat), Sylvie Bukhari de Pontual. Mais par la Gestapo. Les instructions de Himmler à ses agents spécifiaient explicitement que la torture devait être employée.

La torture fut également employée dans les conflits coloniaux, que ce soit par les armées britanniques, portugaises ou françaises. Elle fut utilisée enfin dans les conflits des années 1970, qui ne mettaient plus seulement en jeu des armées régulières mais des mouvements de guérillas ou de résistance. « Ces mouvements insurrectionnels ont pratiquement tous eu recours à la torture, ajoute Sylvie Bukhari de Pontual. Les armées régulières, en réponse, l’ont également utilisée. » Hier, plusieurs personnalités, dont Simone de Bollardière et Gisèle Halimi, ont d’ailleurs estimé que la France ne devait « pas se contenter » de condamner les tortures pratiquées sur les prisonniers irakiens, mais devait aussi « condamner officiellement ce qui s’est passé en Algérie ».

Selon l’historienne Claire Mauss-Copeaux, auteur d’un récent ouvrage sur la guerre d’Algérie, « la torture est intimement liée à la guerre ». « Le but des soldats est d’emporter la victoire par tous les moyens, tout en affichant force et supériorité, analyse-t-elle. Il faut faire peur, intimider. Par ailleurs, la haine et la déconsidération de l’ennemi structurent les guerres. D’où des actes qui humilient et traumatisent l’adversaire. »

La torture a également été utilisée au nom de l’« efficacité »

Instrument de domination, la torture a également été utilisée au nom de l’« efficacité », en vue d’obtenir des renseignements. Ce fut le cas en Algérie, notamment pendant la bataille d’Alger, en 1957. Pour les militaires, confrontés à un conflit d’un genre nouveau - une guerre défensive qui opposait des soldats à des bandes rebelles qui usaient du terrorisme comme moyen d’action -, la torture paraissait indispensable.

« Il s’agissait d’obtenir le renseignement opérationnel urgent dont dépendait la vie d’êtres innocents », expliquera plus tard l’un des responsables militaires de l’époque, le général Jacques Massu. Deuxième argument invoqué pour justifier l’usage de la torture : « La loi du talion », soit l’excuse de la torture pratiquée sur l’ennemi par celle que l’ennemi pratiquait lui aussi. « L’extrême sauvagerie (du FLN) nous a conduits à quelques férocités, certes », admettait encore le général Massu.

Pour l’historienne Raphaëlle Branche, les tortures perpétrées en Irak ne sont pas sans rappeler celles qui furent pratiquées en Algérie, « de par l’importance donnée au renseignement dans ces deux guerres ». « Il est frappant de voir combien une armée riche et puissante peut être déstabilisée par une guérilla », analyse cette spécialiste de la guerre d’Algérie.

La diffusion massive sur toute la planète des photos de prisonniers irakiens nus, contraints par leurs gardiens américains de poser dans des attitudes physiques et sexuelles humiliantes franchit une nouvelle frontière dans la dimension tortionnaire. Les images, prises par les soldats eux-mêmes, révèlent la préparation à la torture, « là où on vous ‘‘tord’’, on vous casse, afin de vous faire signer n’importe quoi au moment de l’interrogatoire », explique Me Guy Aurenche, avocat, président d’honneur de la Fédération internationale de l’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture (Fiacat).

On ne torture pas un être humain, pour torturer, il faut déshumaniser le prisonnier

« Un des outils de la casse d’un prisonnier, c’est l’humiliation et en l’occurrence en Irak, elle est terrible et en plus visible par le monde entier, explique-t-il. C’est ce qui me semble totalement nouveau dans le domaine de la torture aujourd’hui, avec une terrible dimension ludique et de mise en scène, justement à cause des appareils photos. » Et des caméras, puisqu’mercredi 12 mai la chaîne de télévision américaine CBS devait diffuser un journal vidéo filmé au quotidien par une femme militaire américaine en Irak, montrant les conditions de détention des détenus et l’aversion ressentie envers les détenus par les gardiens.

« On ne torture pas un être humain, pour torturer, il faut déshumaniser le prisonnier, le percevoir comme un allié du mal, un terroriste, précise Guy Aurenche. Il faut le sortir de la famille humaine, faire oublier au tortionnaire que, derrière les ennemis, il y a des êtres humains. C’est l’intoxication idéologique des autorités politiques qui a permis d’opérer ce processus. »

« Qui est mis en scène ?, s’interroge avec justesse cet avocat qui a rencontré des psychiatres soviétiques qui rectifiaient les cerveaux des dissidents ou des tortionnaires argentins au moment de la dictature dans les années 1970. Tout le monde ! D’où la perversité de ces images ! L’humilié irakien, le tortionnaire américain et nous-mêmes, mis en position de voyeur, sommes mis en scène et on se dévalue. »

Ce serait ainsi cette dimension collective de l’humiliation et de la torture qui trancherait avec les pratiques passées dans d’autres pays et à d’autres époques, où « on prenait un prisonnier seul, on le cassait, il signait, dans le plus grand secret ». « Face à cette terrible capacité à la déshumanisation, soulève Guy Aurenche, reflet d’une société matérielle où s’est installée la pornographie banalisée, et dans laquelle se dégrade notre capacité de résistance éthique, il faut d’urgence une réaction politique à base éthique. »