Histoire coloniale et postcoloniale

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Hocine Aït Ahmed, “un géant s’en est allé”

jeudi 7 janvier 2016, par nf

C’est une marée humaine qui a assisté aux obsèques du leader historique Hocine Aït Ahmed. Les Algériens, de toutes les régions du pays, ont rendu un hommage exceptionnel, vendredi 1er janvier, au dernier chef historique de la Révolution dans son village natal, Ath Ahmed, sur les hauteurs d’Aïn El Hammam, dans la wilaya de Tizi Ouzou.

Aït Ahmed était le dernier survivant des neuf « chefs historiques » du FLN initiateurs du déclenchement de l’insurrection en Algérie le 1er novembre 1954.

Après avoir milité dans un groupuscule d’extrême gauche, Driss El Yazami, a évolué vers les droits de l’Homme. Après avoir été Secrétaire général de la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme, il a présidé le Conseil consultatif des Marocains de l’étranger. En 2011, il a pris la direction du Conseil national des droits de l’Homme. L’hommage qu’il rend ci-dessous à Hocine Aït Ahmed est repris de l’édition du 6 janvier 2016 du quotidien marocain L’économiste.

Un géant s’en est allé, par Driss El Yazami

C’est ce premier janvier 2016 que sa Kabylie natale, toute l’Algérie et les Marocains et les Tunisiens qui l’ont connu, ont dit adieu à Si Hocine Aït Ahmed, l’un des géants de cette génération de nationalistes maghrébins du siècle dernier, à laquelle nous devons tant. Au tournant de la Deuxième Guerre mondiale, cette génération décide, dans les trois pays, de s’atteler à une tâche qui semblait alors quasi-impossible : émanciper leurs nations de la domination coloniale.

Aujourd’hui, alors que Si Hocine nous quitte, les indépendances intervenues depuis des décennies, que retenir de l’itinéraire de l’un des « fils de la Toussaint », ces neuf jeunes Algériens qui ont osé, en cette nuit du premier novembre 1954, déclencher la lutte armée pour libérer leur patrie ?
Enfant marocain durant la guerre d’Algérie, je n’avais évidemment aucune conscience de ces évènements, sinon quelques interrogations à propos de ces réfugiés algériens présents à Fès et dont certains fréquentaient la boutique de mon père. Je n’ai découvert ces fils rebelles (et leurs prédécesseurs : Ben Badis, Messali Hadj, Ferhat Abbas et leur illustre ancêtre l’émir Abdelkader) que bien plus tard en France, à la fin des années 1970-début des années 80. Les premiers travaux historiques sur le mouvement indépendantiste algérien commençaient alors à paraître et Benjamin Stora, Gilbert Meynier, Mohamed Harbi, Omar Carlier, Mahfoud Kaddache, Hassan Remaouen, Guy Pervillé notamment, familiarisaient les jeunes militants de l’immigration que nous étions avec l’histoire longue du Maghreb et de ses diasporas.

Les jalons du nationalisme maghrébin moderne

Nous découvrions alors que bien avant notre génération militante des années 1970, d’autres Maghrébins nous avaient précédé en France et avaient jeté, dès le lendemain de la Première Guerre mondiale, les jalons du nationalisme maghrébin moderne : Abdelaziz Taalbi, qui écrit sur les rives de la Seine son ouvrage fondateur la Tunisie martyre, l’émir Khaled, petit-fils d’Abdelkader, officier révolté qui commence à plaider les droits des Algériens, Messali Hadj qui fonde ce qu’on appellera la Glorieuse Etoile nord-africaine et son journal El Oumma, les premiers étudiants marocains Mohamed El Fassi, Ahmed Balafrej et bien d’autres qui jouent un rôle moteur dans la création de l’Association des étudiants musulmans nord-africains. L’AEMNA, dont l’action perdure jusqu’au milieu des années 1970, constituera LA pépinière de centaines de militants du Maghreb et de très nombreux dirigeants des pays indépendants. Ou Belhassan Ouazzani, qui fonde la revue Maghreb avec Jean-Pierre Longuet, descendant de Marx, à la veille du Second conflit mondial.

Dans cette vaste constellation militante maghrébine, Si Hocine Aït Ahmed fait partie de la génération suivante, celle qui accède à l’action politique au lendemain de la défaite du nazisme. Immense itinéraire politique qui lui fait connaître tour à tour l’action armée (au moins à deux reprises), maintes fois la clandestinité, la prison sous la domination coloniale puis dans l’Algérie nouvellement indépendante, l’exil, périodiquement renouvelé,…

Une Algérie marquée par une violence paroxystique

Je n’aurais pour ma part l’honneur de le connaître qu’au milieu des années 1990. Responsable à la Ligue française des droits de l’Homme (LDH) et à la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme (FIDH), je suis la situation en Algérie, une Algérie marquée alors par une violence paroxystique, qui n’a cessé de se développer depuis l’interruption du processus électoral en janvier 1992, la proclamation de l’état d’urgence le 9 février et la dissolution le 4 mars suivant du Front islamique du salut (FIS), le parti qui avait remporté le premier tour des législatives. Les opinions publiques algérienne et française ainsi que les militants des droits de l’Homme dans les différents pays arabes sont alors très partagés entre ceux qui soutiennent, au nom de « la laïcité », « les droits des femmes », etc. l’intervention de l’armée et cette interruption du processus politique et ceux, dont je suis, qui estiment que l’on ne peut violer aussi massivement les droits de l’Homme au prétexte de les défendre et qu’une des problématiques essentielles de ce moment historique est l’intégration des courants de « l’islam politique » dans un jeu démocratique pacifié. Au sein de la LDH comme à la FIDH, ces questions, qui se posent en même temps que la question du « hijab », suscitent aussi de vifs débats.

C’est dans ce contexte que Si Hocine signe le 13 janvier 1995 avec d’autres acteurs politiques algériens (dont Louisa Hanoune et le FIS notamment) la fameuse plateforme dite de Sant’Egidio, appelant à une solution politique négociée du conflit en cours en Algérie. Pratiquement la même semaine, le congrès de la FIDH, qui se tient à Madrid, adopte, à l’initiative de la Ligue française, une résolution d’urgence soutenant, sans la nommer, cette plateforme.

Cette convergence stratégique quant aux choix à faire en matière de pluralisme politique et d’intégration de ce qu’il est convenu d’appeler l’islamisme, est la base de ma rencontre et de mon amitié avec le défunt, que je verrais régulièrement jusqu’à mon retour au Maroc. C’est aussi ce qui fonde en premier lieu mon immense admiration pour l’homme politique disparu.

Les droits de l’Homme doivent être au centre de cette utopie démocratique

Avec Ali Yahia Abdenour, le président de la Ligue algérienne de défense des droits de l’Homme, autre acteur central des accords de Sant’Egidio, Si Hocine est l’objet, peut-être plus que les autres signataires, d’attaques violentes, probablement en raison de la légitimité historique incontestable des deux personnages. Si Hocine persiste dans la défense de cette démarche, vilipendée non seulement par les dirigeants d’Alger ou de Tunis d’alors, mais aussi par de nombreux « démocrates ». Dans ses multiples interventions et articles, il explique le fondement de ce choix, dont la justesse se vérifie encore aujourd’hui, vingt ans plus tard, dans notre région. On ne peut fonder une démocratie sur l’exclusion d’une force politique pacifique, quelles que soient les divergences avec telle ou telle partie de sa philosophie politique. Ce choix allait de pair chez lui avec la conviction qu’il n’y a dans nos pays d’autre alternative que le choix démocratique, fondé sur la légitimité constitutionnelle, des élections libres, le pluralisme politique et l’alternance pacifique. A de multiples reprises, il explique que les droits de l’Homme doivent être au centre de cette utopie démocratique.

Le deuxième choix qui a marqué, à mes yeux, sa réflexion est son extrême sensibilité au pluralisme linguistique et culturel des nations maghrébines (voir encadré).

Le troisième trait marquant de cet itinéraire remarquable est probablement son attachement au Maghreb. Connaisseur intime des deux autres pays, de leurs élites politiques comme de leurs sociétés profondes (comme le fut et reste un Abderrahman Youssoufi), Hocine Aït Ahmed n’a jamais dévié de cette belle et toujours actuelle utopie, quelles que soient les crises et les polémiques et campagnes de presse. Algérien jusqu’au bout des ongles, son amour de sa patrie n’a et à aucun moment versé dans un nationalisme chauvin et exclusif. Cet orphelin d’un Maghreb, à la fois un et pluriel, va nous manquer alors que nous avons besoin, plus que jamais, de revisiter et de refonder ce beau rêve des générations précédentes.

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Approche tranquille de la diversité

Descendant d’une lignée maraboutique née au cœur même de la Kabylie, parfait arabophone et francophone, Si Hocine était l’incarnation même de cette diversité historique, qu’il semblait vivre dans une sorte d’évidence sereine, sans tiraillements, mobilisant ses appartenances diverses pour être au plus près de ses interlocuteurs. Héritier de plusieurs traditions, il semblait les vivre sans ostentation, les assumant toutes, n’en rejetant aucune, y compris l’apport de l’ancienne puissance dominatrice et de l’Occident. Cette approche tranquille de la diversité, faisant de chaque affluent historique une source d’inspiration et d’enrichissement, est aujourd’hui encore féconde et devrait nous inspirer, alors que le Maghreb est encore confronté, à des échelles différentes, à la délicate question de la gestion pacifique et démocratique du pluralisme.


Compléments

  • Un article de Ouarda Siari-Tengour : Les entretiens de Hocine Aït Ahmed à la BDIC. Une expérience au service de l’histoire (El Watan du 7 janvier 2016)
  • Un article de Sadek Hadjerès : Hocine Aït Ahmed le frère de lutte et les espoirs populaires (Le Quotidien d’Algérie du 2 janvier 2016).