Histoire coloniale et postcoloniale

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un monument détourné de sa destination première

dimanche 2 mai 2010, par la rédaction

Dans une lettre ouverte adressée à Nicolas Sarkozy, neuf associations mettent en cause la politique mémorielle du gouvernement concernant la guerre d’Algérie. Elles attirent l’attention du président de la République sur une décision récemment mise en œuvre par les services du secrétaire d’État à la défense et aux Anciens combattants, qui consiste à faire apparaître,
sur le Mémorial national des Morts pour la France en AFN, quai Branly à Paris, les noms des victimes civiles de la manifestation du 26 mars 1962 à Alger, à l’appel de l’OAS [1].

Dénonçant une démarche « de plus en plus ostensiblement discriminatoire » dans un domaine qui touche au cœur des relations franco-algériennes, les associations demandent que le mémorial « retrouve sa vocation d’origine » et soit « remis en l’état où il se trouvait antérieurement à mars 2010 ».

L’inquiétude des associations a été relayée à l’Assemblée nationale et au Sénat, où une vingtaine de parlementaires ont adressé des questions écrites sur ce sujet au secrétaire d’État aux Anciens combattants.

La lettre ouverte, intitulée « Guerre d’Algérie - Politique mémorielle - Désunion nationale et discordes bilatérales », est signée par les associations suivantes :

Association des anciens appelés en Algérie contre la guerre
Association nationale des cheminots anciens combattants (ANCAC)
Association nationale des pieds-noirs progressistes et de leurs amis
Association nationale pour la protection de la mémoire des victimes de l’OAS
Association républicaine des anciens combattants (ARAC)
Coup de soleil
Fédération nationale des anciens combattants en Algérie, Maroc et Tunisie (FNACA)
Fédération nationale des déportés et internés, résistants et patriotes (FNDIRP)
Les Amis de Max Marchand, de Mouloud Feraoun et de leurs Compagnons

La lettre ouverte est publiée dans son intégralité sur le site de l’Association des anciens appelés en Algérie contre la guerre.

Nous reprenons ci-dessous l’article que le quotidien algérien Le Matin lui a consacré et qui en cite les parties essentielles.

« Monsieur Sarkozy, allez-vous réhabiliter l’OAS ? »

par L. M., Le Matin, 1er mai 2010 [2]


« Au respect dû à toutes les victimes de la guerre d’indépendance de l’Algérie, l’État a préféré la mise à l’honneur de celles et ceux qui ont obéi à une organisation terroriste dont l’objectif consistait à faire obstacle, par les armes, à l’application des accords d’Évian, majoritairement approuvés par les Français. » C’est ce qu’écrivent, dans une lettre au président français Nicolas Sarkozy, des associations à la suite de la décision du gouvernement français de mettre à la disposition d’associations d’anciens activistes et sympathisants de l’OAS, la colonne centrale du Mémorial national des Morts pour la France en AFN, quai Branly à Paris pour y faire défiler les noms des victimes civiles participant à une manifestation initiée par l’OAS, le 26 mars 1962 à Alger, et qui s’était terminée par une fusillade.

« Dans le domaine de la mémoire liée à la guerre d’Algérie, la démarche du gouvernement est devenue de plus en plus ostensiblement discriminatoire », écrivent les associations.

« De façon brutale, en l’absence de toute concertation préalable avec les associations d’anciens combattants concernées, et sans la moindre considération à l’égard des porteurs d’autres mémoires, le secrétaire d’État à la défense et aux anciens combattants a annoncé, en décembre 2009, qu’hommage serait officiellement rendu aux participants à une manifestation interdite, initiée par l’OAS, le 26 mars 1962 à Alger. »

Les associations rappellent que « pourtant, le souvenir de cette manifestation en est déjà rappelé dans la capitale avec le monument dit de la butte du Chapeau rouge, dans le XIXème arrondissement de Paris, inauguré par M. Jacques Chirac le 11 novembre 1996 ; leurs noms sont même gravés sur des plaques individuelles auprès de la statue de Notre Dame d’Afrique érigée sur un promontoire à Théoule-sur-Mer (Alpes-Maritimes). »

« L’inscription sur le Mémorial national, désormais effective, a soulevé l’indignation du monde rapatrié comme du monde combattant : le premier y a vu le risque d’une identification du peuple pied-noir à des partisans de l’OAS ; le second y a vu une tentative d’assimilation des morts de la rue d’Isly aux Morts pour la France, tombés sous les coups notamment de l’OAS, de l’officier supérieur de corps d’armée à l’appelé du contingent et au membre des forces de l’ordre. »

« Bienveillant à l’égard des anciens séditieux, l’État s’est par contre montré hostile à toute marque, où que ce soit, quai Branly ou ailleurs, du sacrifice des victimes de l’OAS en Algérie et en France, civils, militaires, magistrats, fonctionnaires, défenseurs des institutions et des valeurs de la République », lit-on dans la lettre à Sarkozy.

« L’État doit se ressaisir, se détourner de la voie du déshonneur, revenir à ses fondamentaux républicains pour redevenir une référence, en particulier à l’égard des collectivités territoriales : il doit mettre un terme au désordre mémoriel, à la transgression de la vérité historique et à la division entre Français. »

La lettre conclut :

« Dans cette perspective, les organisations soussignées exigent que cessent au plus vite toutes les initiatives - nationales et locales - d’inspiration révisionniste, non seulement parce qu’elles interviennent au mépris du droit et affaiblissent le crédit de nos institutions, mais aussi parce que, deux ans avant le grand rendez-vous du cinquantenaire de la fin de la guerre d’Algérie, elles nuisent à la réconciliation des mémoires ainsi qu’à l’apaisement des rapports entre la France et l’Algérie. »

« Dans un premier temps, le Mémorial national du quai Branly doit retrouver sa vocation d’origine et être remis en l’état où il se trouvait antérieurement à mars 2010. »

Des parlementaires s’inquiètent

Une vingtaine de parlementaires, de gauche comme de droite, ont relayé l’inquiétude des associations en adressant une question écrite sur ce sujet au secrétaire d’État aux Anciens combattants – aucun d’entre eux n’a semble-t-il reçu de réponse à ce jour [3].

Voici, à titre d’exemple, la question écrite posée, le 20 avril 2010, par François Pupponi, député socialiste du Val-d’Oise [4] :

M. François Pupponi alerte M. le secrétaire d’État à la défense et aux anciens combattants sur l’immense émotion suscitée par la décision prise du Gouvernement d’inscrire sur la colonne centrale du mémorial du quai Branly les noms des victimes civiles de la manifestation appelée par l’OAS, rue d’Isly, à Alger, le 26 mars 1962, à l’occasion du 48e anniversaire de ce tragique évènement. Les organisations d’anciens combattants de la guerre d’Algérie et des combats du Maroc et de Tunisie (Fnaca, Ufac, Arac...), les associations de victimes de l’OAS (comme l’Anpromevo) et la Ligue des droits de l’Homme protestent vivement contre l’inscription de ces seules victimes civiles, d’un mouvement insurrectionnel armé contre les autorités de la République, sur un monument érigé pour les seuls militaires et supplétifs morts pour la France, durant la guerre d’Algérie et les combats du Maroc et de la Tunisie (de 1952 à 1962). Il rappelle qu’il existe également à proximité du mémorial national une plaque qui associe toutes les victimes civiles à l’hommage rendu, et qu’un monument, voué aux rapatriés, a été inauguré le 11 novembre 2003 au square de la Butte au Chapeau Rouge, boulevard d’Algérie à Paris. Il souhaite donc connaître les motifs de cette décision qui bouleverse le monde combattant, et demande quelle solution il entend mettre en œuvre pour réparer ce qui est ressenti comme un préjudice moral.

Et des extraits de celle de Patrick Balkany, député UMP des Hauts-de-Seine, posée le 23 mars 2010 [5] :

M. Patrick Balkany attire l’attention de M. le secrétaire d’État à la défense et aux anciens combattants sur les réserves et l’inquiétude exprimées par la Fédération nationale des anciens combattants en Algérie, Maroc et Tunisie quant au projet d’ajouter au mémorial national d’Afrique du nord, quai Branly à Paris, le nom des victimes civiles tuées le 26 mars 1962, rue d’Isly à Alger. La FNACA a ainsi rappelé qu’en 2003 le secrétaire d’État aux anciens combattants avait déclaré être en mesure d’indiquer que cet événement était une manifestation interdite organisée à l’instigation d’un groupe, l’OAS, qui agissait hors des lois de la République et avait fait de la violence un de ses moyens d’action. L’association souligne que, si la manifestation a débuté de façon pacifique, des tirs ont été dirigés contre les forces de l’ordre et l’armée, qui auraient riposté. Pour cette raison, la FNACA estime qu’il apparaît difficile de commémorer cet événement de façon officielle. [...]


[3Les députés et sénateurs ayant posé une question écrite sur le Mémorial du quai Branly (par ordre chronologique) :

Maxime Gremetz (com.), Marc Dolez (PG), Gérard Charasse (rad. gauche), Joël Giraud (rad. gauche), Nicolas Dupont-Aignan (SE), Jean-Charles Taugourdeau (UMP), Marie-Line Reynaud (soc.), Patrick Balkany (UMP), Christian Kert (UMP), Maurice Leroy (nouv. cen.), Claude Bartolone (soc.), Etienne Mourrut (UMP), Gisèle Biémouret (soc.), Alain Fauconnier (sén. soc.), Nicole Borvo Cohen-Seat (sén. com.), Guy Fischer (sén. com.), André Chassaigne (com.), François Pupponi (soc.).