un préfet expulsif


article de la rubrique les étrangers > la chasse à l’étranger
date de publication : jeudi 25 février 2010



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« Quis expellere ? »

Le Préfet et la fièvre expulsive

Dans un pays, que nous nommerons F, le président était atteint d’une maladie très rare dont personne n’avait pu mesurer la dangerosité. Les spécialistes l’ont appelée « la fièvre expulsive ». Mais les médecins ignoraient la vivacité du virus. Car, oui, c’était bien un virus extrêmement contagieux. Un proche du président, et ami des Auvergnats, en fut d’abord atteint. Ce fut ensuite un ancien militant du parti adverse, dont l’ambition l’amena à se rapprocher du président, qui fut, à son tour, très gravement touché, avec une très importante complication, « la crise identitaire ». Il contamina à une vitesse incroyable tous les membres de son administration et notamment celles et ceux qu’on appelait les préfets. L’un d’eux en fut subitement atteint. C’était d’autant plus inquiétant qu’il avait sous sa responsabilité une vaste région, aux confins méridionaux du pays.

Pour tenter de comprendre, il est toujours nécessaire de se plonger dans le passé d’un malade pour essayer d’y découvrir des prédispositions. Né dans un quartier populaire de la capitale, le futur préfet réussit à entrer dans une des grandes écoles du pays, celle qui formait les fonctionnaires. Sorti dans un rang modeste, il ne put intégrer la fonction publique que comme administrateur civil. À force de travail il réussit à devenir sous-préfet. À 50 ans, il pouvait enfin mettre un terme à ses ambitions : il était devenu préfet. Aucun signe ne pouvait laisser supposer qu’un jour il serait contaminé.

Il aimait à se dire moderne et pragmatique. Pour mener à bien la tâche dont il se croyait investi, il avait besoin, disait-il, de serviteurs zélés et peu enclin à l’accueil des étrangers. En réalité, le préfet commençait à être atteint des premiers symptômes de la fièvre expulsive.

On ne comptera plus alors les complications : expulsions de Marocains s’apprêtant à regagner leur pays, condamnation véhémente d’une fresque réalisée dans une bourgade et qui avait le défaut d’honorer la mémoire des expulsés, refus de visite opposé au président d’une association de secours aux étrangers. Il aurait volontiers expulsé des Basques qui parlaient parfois une langue qui lui était inconnue. Ses conseillers durent lui rappeler que ces personnes étaient bel et bien françaises !

Mais le plus grave dans cette affection est la perte de mémoire. Ainsi lorsque des jeunes filles comoriennes qui eurent le grand tort de venir étudier au siège même de la préfecture, il s’en suivit une chasse échevelée contre elles. Le préfet avait oublié que ces étudiantes avaient bénéficié d’une bourse pour venir étudier, qu’elles venaient d’une île qui allait devenir bientôt un département ultra-marin de ce pays, que nous avons appelé F. Monsieur le Préfet n’hésita pas à mobiliser ses plus fins limiers, qui, tels Dupont et Pontdu, agissant sous de fausses identités, traquaient ces pauvres filles ! Voici à quelles extravagances peut mener la fièvre expulsive.

Le ministre de tutelle, qui était lui aussi gravement atteint au point d’en oublier tout son passé, songea un moment à lui décerner une distinction qui n’existait pas encore, celle d’expulseur en chef. Mais cette intention ne fut pas suivie d’effet. Souhaitons simplement que ce préfet ne finisse pas comme son antique collègue Balasius, préfet de l’empereur Constance. Il persécuta les chrétiens d’Egypte. Et il mourut cinq jours après l’expiration d’un ultimatum public que lui avait adressé Saint Antoine.

Jacques Vigoureux


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