“un système qui crée des humains superflus”


article de la rubrique les étrangers > la chasse à l’étranger
date de publication : mardi 23 août 2011


Un père de famille Rom roumain s’est donné la mort dans la nuit du 12 au 13 août au Centre de rétention administrative (CRA) de Nîmes, où il était détenu depuis 13 jours. Plusieurs dizaines de personnes ont répondu à l’appel du Réseau éducation sans frontières (RESF 30) et de la Cimade en se rassemblant le 22 août devant le CRA de Nîmes. « Nous tenons à dénoncer les politiques agressives mises en place en France et en Europe contre certains êtres humains » s’est ému Roger Mathieu (RESF 30) avant d’appeler solennellement à « la fermeture de tous les centres de rétention en France et en Europe, [...] ces prisons qui ne disent pas leur nom. » RESF et la Cimade s’inquiètent aussi du sort d’une soixantaine de demandeurs d’asile, souvent des familles avec des enfants en bas âge, qui ne peuvent pas être régularisés. Selon les associations, l’Etat ne souhaiterait plus assurer leur hébergement « et pour satisfaire aux quotas fixés par le ministre de l’Intérieur » serait sur le point d’expulser ce qui peuvent l’être. Pour les autres, RESF, en guise d’avertissement, se dit prêt à ouvrir un premier camp de réfugiés à Nîmes. [1]

Les membres de la Cimade se sont retirés quelques jours du centre de rétention de Nîmes pour dire leur colère. Dans son communiqué publié mardi 16 août, la Cimade « dénonce la violence de l’enfermement des étrangers ». Pour elle, ce nouveau drame « est la conséquence d’un système qui ne considère plus les hommes comme des humains ».

La Cimade rappelle que les droits fondamentaux nous concernent tous, étrangers comme français, et qu’en acceptant cette banalisation de la privation de liberté, nous acceptons que les droits de tous soient bafoués. A la suite du communiqué de l’association, nous reprenons un entretien avec Jean-Paul Nuñez, délégué régional de la Cimade pour le Languedoc-Roussillon.


« Une seule chose semble claire :
le mal radical est [...] apparu
en liaison avec un système où tous les hommes
sont [...] devenus superflus. »


Hannah Arendt, Le système totalitaire

Communiqué de la Cimade

Suicide au CRA de Nîmes : La Cimade dénonce la violence de l’enfermement des étrangers

16 août 2011

Ce samedi 13 août, Marius B., privé de liberté depuis 13 jours au centre de rétention de Nîmes, s’est donné la mort.

Marius B. avait 45 ans, était marié et père de 2 enfants. D’origine Rom et de nationalité roumaine, il avait vendu tous ses biens pour venir travailler en France sur des chantiers. Il disait ne pas comprendre pourquoi il était ainsi retenu alors que citoyen européen il était seulement venu en France pour travailler.

La Cimade alerte depuis de trop nombreuses années sur les conséquences des agissements de l’Etat en matière d’immigration : arrestations arbitraires, personnes expulsées alors qu’en situation régulière, violation de décisions judiciaires...

Elle témoigne de la violence et de l’inhumanité des procédures administratives : banalisation de la privation de liberté, familles séparées, malades renvoyés dans un pays où ils n’auront pas d’accès à un traitement indispensable...

Le drame qui a eu lieu ce samedi est la conséquence directe de la violence que constituent les politiques françaises de l’enfermement des étrangers. Il est la conséquence d’un système qui ne considère plus les hommes en humains.

La Cimade rappelle que les droits fondamentaux nous concernent tous, étrangers comme français, et qu’en acceptant cette banalisation de la privation de liberté nous acceptons que les droits de tous soient bafoués.

« Un système qui crée des humains superflus »

Entretien publié dans La Marseillaise, le 22 août 2011

Suite au suicide d’un Roumain, les membres de la Cimade se sont retirés quelques jours du centre de rétention de Nîmes pour dire leur colère.

Entretien avec Jean-Paul Nuñez, délégué régional de la Cimade pour Languedoc-Roussillon

Vendredi 12 août, un ressortissant roumain s’est pendu dans sa cellule au centre de rétention de Nîmes. Pour échapper à son seul crime, son fardeau : l’absence de papiers. Les membres de la Cimade, qui interviennent au quotidien pour aider les étrangers placés en centre de rétention, n’ont même pas été avertis. Tristesse. Colère aussi. Contre un système qui broie de l’humain. Contre la presque impossibilité de remplir leur rôle - la loi Besson, entrée en vigueur en juillet, étant passée par là tel Attila…

Durant trois jours, en signe de protestation, les membres de la Cimade se sont donc retirés du centre de rétention. Jean-Paul Nuñez, représentant régional de l’association, revient sur « l’absurdité » d’un système.

  • Quel message vouliez-vous faire passer en vous retirant du centre pendant trois jours ?

Le ressortissant roumain qui s’est suicidé était en France depuis 2003, travaillait et ne voulait pas retourner en Roumanie parce qu’il avait besoin de gagner de l’argent pour sa famille restée là-bas. Ce sont des gens qui n’ont jamais porté intégrité aux biens ou aux personnes. Et qu’on enferme dans de véritables prisons.

On s’est retirés pour dire : le système devient trop violent. On ne sait plus très bien quel est notre rôle. On n’a même pas été avertis du suicide. Lorsqu’il y a une tentative d’incendie, comme il y a trois semaines, le policier se retrouve à l’hôpital pour être soigné, suivi psychologiquement, etc… Et nous, on apprend par la bande que quelqu’un est mort.

  • C’est la première fois qu’un tel drame arrive ?

Sur Nîmes, c’est la première fois depuis l’ouverture du centre. Mais il y a déjà eu des tentatives. Et les mutilations sont régulières.

  • Ces gens retournent contre eux la violence du système ?

Tout à fait. Le système rétentionnaire est devenu si violent que certains, soit portent atteinte à eux-mêmes, soit mettent le feu au centre, comme à Lyon il y a trois semaines. Ils cherchent une échappatoire.

Il faut savoir que la nouvelle loi dite Besson, contre laquelle on s’est battus, est entrée en vigueur. Désormais les personnes retenues peuvent être expulsées dans les cinq jours sans passer devant un juge. On en arrive donc à un système d’Etat policier, puisqu’elles ne peuvent plus faire valoir de droit. Quant à notre rôle, qui était d’intervenir pour défendre ces gens, il devient du même coup très futile.

Pourtant ce n’est pas ça qui empêchera des gens de venir en Europe. On l’a encore vu le week-end dernier à Lampedusa, où 2 000 personnes sont arrivées. On est dans un système qui crée des humains superflus. C’est gravissime pour notre société d’en arriver là.

  • Vous voulez dire qu’il n’y a plus de limites ?

Rendez-vous compte : on a appris qu’une famille du Kosovo venait d’arriver à Nîmes depuis l’Allier. Une famille dont l’enfant est en chaise roulante, handicapé physique et mental. 12 ans. Et il est en centre de rétention. Quand on en est à mettre en centre un enfant en chaise roulante parce qu’on n’a pas envie qu’il s’enfuie… on est dans l’absurdité la plus complète.

  • Sans compter que le système se porte bien, puisque le plus grand centre de rétention de France a ouvert début août en région parisienne…

Vu que même dans des centres de capacité moins importante on ne peut plus réellement défendre les personnes retenues, ils créent des structures encore plus grandes où les gens seront encore moins défendus.

Il faut qu’il y ait un moratoire et qu’on repense le système de A à Z. En commençant par cesser de donner les pleins pouvoirs à la police. Parce que si on les lui donne sur ce terrain, demain on les lui donnera sur d’autres. Derrière cette machine à broyer des étrangers, il y a une logique qui se met en place. Demain, tous les citoyens seront aux prises avec des mécaniques répressives.

  • Il y a quelques jours, un jeune Arménien de Montpellier a été dénoncé à la police par sa patronne…

Des gens qui profitent des étrangers, ça a toujours existé. C’est un classique qu’à la fin du mois, au lieu de les payer, on les dénonce. Comme ça on garde le salaire. Ce qui est grave aujourd’hui c’est qu’on nous a enlevé les outils nous permettant d’attaquer ces gens et ces pratiques.

Si on ne peut pas défendre un étranger devant le tribunal pour montrer que la dénonciation ou l’arrestation ont été illégales, on ne pourra pas attaquer par la suite un exploiteur. Tout ça va avec la logique du profit, qui domine partout dans le monde. Pour moi, ces gens sont dans une démarche de traîtrise par rapport à tous les efforts qui doivent être faits pour que la société continue à assumer l’Etat social et des droits sociaux pour la plupart d’entre nous. On arrive à la fin d’une époque. Il y a des milliers de gens qui se lèvent pour dire : nous sommes indignés. Je ne vois pas pourquoi ce qui est en train de germer dans le monde arabe ou en Espagne ne germerait pas dans la société française.

Propos recueillis par A.G

P.-S.

Les associations de défense des étrangers estiment que le gouvernement français utilise les Roms roumains et bulgares comme « variable d’ajustement » pour atteindre ses « quotas d’expulsions » annuels alors que ces citoyens européens peuvent revenir aussi vite qu’ils ont été renvoyés. En 2009 et 2010, les Roumains et Bulgares (en majorité des Roms) ont constitué un tiers des expulsions totales d’étrangers de France soit 9.300 en 2009 et 9.500 en 2010 alors que le nombre total des Roms vivant en France est estimé à environ 15.000 personnes.
Depuis le 1er janvier 2007, les Roumains et les Bulgares sont citoyens de l’Union européenne et jouissent donc de la liberté de circuler dans l’espace Schengen mais ils sont soumis au bout de trois mois à des conditions de ressources qu’ils peinent à remplir, étant soumis à des restrictions d’accès au marché de l’emploi, et peuvent également être expulsés pour « trouble à l’ordre public ». [2]

Notes

[1] Le Midi libre, le 23 août 2011.

[2] Extrait de : « Suicide d’un père de famille Rom roumain au Centre de rétention de Nîmes », Dépêches Tsiganes, le 17 août 2011.


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