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une combattante, une sœur, Fanny Colonna

dimanche 23 novembre 2014, par françois

Fanny Colonna était une forte et belle personnalité. Une intelligence aussi. Elle n’a pas voulu s’arrêter ni même ralentir ces dernières années après une opération du cœur.
Jusqu’au bout active, productive, tout à la fois séductrice et critique
(parfois sans aucune indulgence mais nous savons ce qu’il faut d’ego et de vigueur pour arriver à exister et lutter sur certains terrains – plus encore quand on est une femme.)

Bref
vous pourrez penser à elle le mardi 25 novembre après midi, où l’on dira une messe pour elle (c’était une catholique fervente et indépendante).
Elle sera inhumée à Constantine en fin de semaine.

En Algérie, la réaction à cette disparition aura été vive et digne de cette fraternité qu’elle incarne.

Françoise Savarin Nordmann
de l’Association les amis de Max Marchand, de Mouloud Feraoun et de leurs compagnons


Fanny Colonna, chercheure essentielle

Contributions publiées dans El Watan, le 21 novembre 2014


Mardi 18 novembre, la chercheure Fanny Colonna, de nationalité algérienne, est décédée à l’âge de 80 ans, loin de son terrain de recherche, l’Algérie qui l’a vu naître en 1934. Ceux qui l’ont connue lui rendent hommage.

Heureuse d’encourager une nouvelle génération dans la découverte de l’Algérie

Fanny Colonna, sociologue algérienne, nous a quittés subitement le 18 novembre 2014. Née en Algérie en 1934, étudiante à Constantine puis à Alger, où elle a milité « raisonnablement », de ses propres termes, dans le milieu des consciences maghrébines et des cadres du PPA-MTLD recherchés alors par la police française. Enseignante après l’indépendance aux côtés de Mouloud Mammeri, réfugiée en France en 1993 mais souvent, depuis, revenue dans son pays, elle a travaillé sur l’Egypte, sur le Maghreb plus largement, mais surtout sur le terrain algérien de l’Algérie « profonde » : le Gourara, les Aurès étaient ses lieux de recherches privilégiés. On lira encore pendant longtemps ses brillants ouvrages de référence sur les instituteurs algériens de l’école française (Instituteurs algériens, 1975), l’histoire de l’islam contemporain vu à travers les oulémas aurésiens (Les Versets de l’invincibilité, 1995), la pratique d’une l’ethnographie Sud-Sud (Récits de la province égyptienne, 2004), ou les liens surprenants qui ont pu exister à un moment d’avant-1914, entre personnalités étonnantes d’Algériens et d’Européens dans l’intérieur du pays (Le Meunier, les moines et le bandit, 2010), et ses abondants articles, toujours pleins de détails comme de subtiles analyses sur l’histoire rurale et ses « savants paysans », sur la science coloniale, la culture, les producteurs intellectuels et j’en passe. Elle aimait le cinéma et la littérature.

Ses écrits sont faits avec un sens à la fois du visuel — un portrait ou un paysage est dépeint en quelques lignes avec une remarquable finesse — et une richesse de langage où l’acuité d’analyse se combine avec la profondeur de l’observation. Mais nous continuions de profiter, surtout, de l’abondante générosité avec laquelle elle a prodigué idées, conseils, lectures, aide et encouragements non seulement à ses propres étudiants, mais à tous ceux et celles qui venaient, d’Algérie, de France, d’Angleterre ou des Etats-Unis, vers elle au cours de leurs travaux universitaires en histoire et sciences sociales, toutes disciplines confondues. Subtile, brillante, franche, toujours accueillante, elle recevait volontiers, longtemps après sa retraite à Paris, de jeunes chercheurs venus discuter de leurs projets de recherche, du terrain ou des idées, heureuse comme elle l’était d’encourager une nouvelle génération dans la découverte de l’Algérie, de son passé et de sa société si riches même dans leurs douleurs, ce qu’elle avait compris très jeune elle-même dont le père fut administrateur à la campagne et dont la première éducation politique fut à l’écoute d’un militant PPA, assigné à résidence chez elle et loin de chez lui. Fanny Colonna nous laisse accablés par la disparition d’une amie si chère, si vivace, pleine d’humour et d’un sens aigu de la vie, et qui avait encore tant de choses à nous enseigner.

James McDougall
Professeur d’histoire à l’université d’Oxford, Angleterre


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Elle avait choisi d’être Algérienne

Fanny Colonna s’est éteinte mardi dernier. Nous nous connaissions depuis une petite dizaine d’années. Très généreuse de son temps et de sa personne, elle se montrait spécialement disponible pour les jeunes chercheurs d’Algérie, de France et d’ailleurs. Ils se sentent aujourd’hui orphelins. Fanny avait encore tant à transmettre. Son regard vif, sa parole franche et souvent malicieuse faisaient advenir des discussions d’une rare qualité, puis laissaient ses auditeurs sous le charme. Le jeune confrère que je suis est mal placé pour en parler, mais sa famille, sa foi – très libre aussi – et l’Algérie occupaient une très grande place dans son existence. Elle était née en 1934, dans la campagne algérienne, d’un père administrateur de ce qui s’appelait alors une « commune mixte ». Marquée par l’anticolonialisme catholique et par ses diverses expériences de la « situation coloniale », elle choisit d’être Algérienne.

Depuis Alger, où elle a vécu jusqu’en 1993, elle a mené sa carrière sur les deux rives de la Méditerranée, publiant en Algérie comme en France. Cofondatrice du département de langue et culture berbères de l’université Mouloud Mammeri de Tizi Ouzou, elle laisse une œuvre aussi dense qu’originale. Dès sa thèse sur Les Algériens instituteurs (1883-1939), elle a affirmé une grande liberté vis-à-vis des récits politiques dominants – coloniaux comme nationalistes –, des clivages disciplinaires et des formes de l’écriture scientifique. Elle n’a eu de cesse d’explorer l’histoire culturelle de l’Algérie et du Maghreb, le plus souvent rurale, afin d’y lire les bouleversements profonds induits par la colonisation et l’émergence, dans l’entre-deux-guerres, d’acteurs culturels et religieux nouveaux. Les Versets de l’invincibilité (1995) en recueillent la quintessence. Sociologue de formation, elle préférait se définir comme anthropologue, consacrant de longs terrains à exhumer des archives inédites ou à mener des enquêtes orales. A la fin de sa vie, elle dialoguait beaucoup avec les historiens, les éveillant sans cesse à de nouveaux questionnements.

A partir des années 1990, elle avait exploré des formes d’écriture plus narratives et imagées. Loin des canons scientifiques, ses récits très incarnés et suggestifs rendent avec clarté l’histoire des sociétés passées comme les conditions subjectives de sa recherche : son dernier ouvrage, Le Meunier, les moines et le bandit (éditions Koukou, 2011) est, à cet égard, une belle et grande réussite. Fanny nourrissait encore bien des projets, notamment autour de l’œuvre d’Emile Masqueray (1843-1894), ethnographe dans les pas duquel elle avait souvent marché dans les Aurès et en Kabylie et dont elle jugeait l’œuvre trop méconnue. Quand nous nous sommes écrit pour la dernière fois, il y a un mois, elle achevait un ouvrage sur les détenus algériens du bagne de Calvi, un des nombreux legs qu’elle nous fait et que nous continuerons à faire vivre.

Augustin Jomier, doctorant en histoire,
université du Maine/Fondation Thiers-CNRS


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Une passion algérienne

La disparition soudaine de Fanny Colonna, décédée mardi 18 novembre 2014 à Paris, nous révèle l’existence d’une tradition et d’une génération de socialscientists algérienne que nous avons du mal à connaître et à reconnaître à cause de ses racines, de ses courants et de ses divisions, quelquefois même considérées comme impures. Fanny Colonna est en effet le produit de cette double histoire coloniale et nationale, de la tradition sociologique algérienne qu’elle a su, mieux que beaucoup d’autres, conserver et dépasser. Née dans un village de l’intérieur de l’Algérie en 1934, d’une lignée d’émigrants de la colonisation, à la fin du XIXe siècle, venus du sud de la France, elle a su et pu opérer des choix professionnels et militants qui allaient à l’encontre de sa prime éducation sociale, politique et familiale. Ses choix étaient moins risqués que ceux des jeunes Algériens de sa génération mais, à coup sûr, pas moins douloureux du point de vue affectif.

La guerre d’Algérie ne l’avait pas désorientée mais bien altérée, notamment à cause de la disparition de son père dans des conditions tragiques. C’est aussi durant la guerre d’indépendance qu’elle s’est mariée, qu’elle a eu ses premiers enfants et qu’elle a commencé ses études universitaires à la faculté centrale d’Alger. En 1962, à la différence de la masse des Européens qui ont déserté l’Algérie, Fanny et son mari, Pierre Colonna, font le choix de rester et optent pour la nationalité algérienne. Cette position et ces nouvelles conditions politiques et citoyennes expliquent une part importante de ses choix épistémologiques dans le champ scientifique français et algérien, qu’elle a su tenir des deux mains, sa vie durant.

En 1967, elle soutient, pour son diplôme d’études approfondies (DEA) de sociologie, un mémoire consacré à Mouloud Feraoun sous la direction de Mouloud Mammeri. Quelques mois après, elle devient assistante au département de sociologie à l’université d’Alger et effectue, sous la direction de Pierre Bourdieu, un doctorat de troisième cycle sur Les Instituteurs algériens (1883-1939) soutenu à Paris en 1975. Quand Mouloud Mammeri est désigné directeur du Crape (actuel CNRPAH) en 1969, il fait appel à son ancienne étudiante et collègue de l’université d’Alger comme à de nombreux autres jeunes diplômés algériens pour constituer un corps de chercheurs algériens au centre.

C’est durant ces décennies 1970-80 que Fanny Colonna fait ses premières enquêtes collectives à Timimoun et dans les Aurès et qu’elle connaîtra intensément le milieu culturel, artistique et intellectuel algérois. C’est également durant ces années, où la sociologie algérienne était flamboyante et déclinante en même temps, que Fanny Colonna a construit l’essentiel de son style, de ses orientations théoriques et sa personnalité scientifique. Elle a été la seule à avoir conservé et su dépasser l’héritage scientifique colonial qui divisait toutes les communautés scientifiques d’Algérie et d’ailleurs. Son goût et sa tentation constante d’explorer des modèles théoriques et des approches méthodologiques variés la distinguent jusqu’à la marginalité. Son livre, Les Versets de l’invincibilité (édité en France en 1994, récemment réédité en Algérie sous un autre titre) est, selon ses propres mots, « une surdité générale ».

En effet, il n’a suscité aucun écho, aucune vocation, aucune recension mise à part celles de quelques collègues bien intentionnés. Ce livre est en effet le reflet de la théorisation« solitaire » de Fanny Colonna où l’on trouve, face à face et côte à côte, des théories, des sources et des matériaux d’inspirations et de statuts composites. Ce livre arrive, en effet, trop tôt et trop tard en même temps : pas seulement parce qu’en 1994, l’islam rural et local n’est pas le problème épineux de l’Algérie, alors confrontée au terrorisme islamiste, mais aussi parce qu’il creuse une approche théorique innovante qui ne suscite pas d’intérêt dans le milieu algérien des sciences sociales, dominé par une vulgate marxienne tenace et un tabou politique encore vivace sur tout ce qui concerne l’islam. Avec de nombreux autres intellectuels algériens, Fanny Colonna fut à l’initiative d’un Comité international de soutien aux intellectuels algériens (Cisia), qui a assuré l’écho et l’accompagnement des Algériens contraints à l’exil à partir de 1993.

Depuis, elle vivait en France avec une carte de résidence qu’elle renouvelait tous les dix ans comme de nombreux autres émigré(e)s algériens de sa génération. L’enquête sur le retour des diplômés dans le tissu local en Egypte, qui avait pris deux années de terrain aux quatre coins du pays, était, pour Fanny Colonna, une sorte de retour et de reprise Sud-Sud de son travail sur l’Algérie et les Aurès en particulier. Une façon de revisiter le retour au local des jeunes lettrés algériens de l’école française ou des médersas réformistes dans le monde rural de l’Algérie du milieu du XXe siècle. Pour la restitution et l’exposition des enquêtes de terrain du livre Les Provinces égyptiennes, elle s’était inspirée du best-seller de Pierre Bourdieu, La Misère du monde, paru en 1993 aux éditions du Seuil.

Pour revenir à ses deux « maîtres » (Pierre Bourdieu et Mouloud Mammeri), on peut dire que Fanny Colonna n’a jamais totalement adhéré à la théorie de la domination et du déracinement de Pierre Bourdieu, bien qu’elle admirait sa méthode et son exigence scientifique. Tout comme elle n’a jamais totalement adhéré à l’idée d’oralité savante et ascripturaire des sociétés rurales et berbères que défendait Mouloud Mammeri, tout en appréciant son intuition scientifique, son talent pédagogique et sa sensibilité littéraire. En effet, ces deux modèles ne répondent pas et ne l’aident pas à penser et à formuler sa propre quête sociologique de terre et d’ancêtres.

Davantage, ces deux théories ainsi que la tradition sociologique durkheimienne toute entière n’arrivent pas, selon elle, à penser et à constituer l’islam comme objet sociologique. Fanny Colonna a été pour nous une directrice de recherche exigeante et bienveillante. Son œuvre pluridisciplinaire qui mêle littérature, sources orales, archives, enquêtes sociologiques est marquée par un usage et une connaissance passionnée et/mais contrôlée du XIXe siècle, cette « île chronologique », pour reprendre un de ses termes, restera incontournable pour qui veut penser les conflits et les fragilités identitaires du pourtour méditerranéen.

Kamal Chachoua, Mohand Akli Hadibi, Azzedine Kinzi et Loïc Le Pape