Histoire coloniale et postcoloniale

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une éducation coloniale (1944-1954) - 1. Bachir à l’école

lundi 14 janvier 2008, par nf

Bachir Hadjadj est né en 1937 en Algérie. Il a grandi dans un petit village de la région de Sétif, au milieu des hauts plateaux du Nord de l’Algérie. Ce village s’appelle aujourd’hui Chelghoum Laïd, mais du temps de la colonisation de l’Algérie par la France, il portait le nom de Châteaudun du Rhumel.

Il nous expose ce qu’a été son éducation à l’époque de la colonisation française, avant le déclenchement de la guerre d’indépendance algérienne. [1]

J’ai grandi dans un petit village de la région de Sétif, au milieu des hauts plateaux du Nord de l’Algérie. Ce village s’appelle aujourd’hui Chelghoum Laïd, mais du temps de la colonisation de l’Algérie par la France, il portait le nom de Châteaudun du Rhumel.

Mon père, Brahim, debout, légèrement de coté et son père Saïd assis sur une chaise, personnages magnifiques dans leurs somptueux habits traditionnels.

A l’école primaire « européenne » que je fréquentais, je retrouvais tous les matins avec un délicieux bonheur mes camarades de classe et les maîtres qui avaient la charge de nous instruire : M. Lebrun pour les grandes classes, Mme Lebrun pour les tout-petits et une très jeune institutrice, Mlle Josiane Faure, pour le cours élémentaire. M. Lebrun était originaire du Jura, un massif montagneux couvert de neige tout l’hiver, nous avait-il expliqué, de la région de Saint-Claude, pays de la bruyère et de la fabrication des pipes. A la simple évocation de ces mots, je revois aujourd’hui encore son visage avenant, sa haute silhouette serrée dans sa longue blouse grise ... Une ou deux fois par semaine, pendant le dernier quart d’heure de classe, il nous lisait, dans un grand livre, le merveilleux voyage de Nils Holgerson, de Selma Lagerlöf, que je prenais pour une Arabe avec un prénom pareil ! Et à califourchon sur le dos de la Grande Oie, je traversais les étendues neigeuses de la Suède ...

Les bras et le visage de ma mère étaient couverts de nombreux tatouages, que je trouvais très beaux simplement parce qu’ils étaient portés par ma mère et que, pour moi, sans eux, il lui aurait manqué quelque chose ...

J’avais entre dix et douze ans, et je regardais le monde autour de moi sans me poser beaucoup de questions. Je voyais bien qu’il y avait des gens qui portaient des chèches et d’autres des chapeaux ou des bérets, qui parlaient arabe ou qui parlaient français, qui allaient en chaussures ou pieds nus, qui habitaient des maisons de pierre ou de torchis. Je ne me rappelle pas à quel moment j’ai découvert que c’étaient ceux qui parlaient arabe qui portaient des chèches, qui le plus souvent allaient pieds nus et habitaient les gourbis. Et lorsque j’en ai pris conscience, je ne m’en suis pas offusqué : pour moi, c’était dans l’ordre des choses.

Alors que, dans ces villages des hauts plateaux, les Européens habitaient des maisons construites en pierre, ciment et tuiles, équipées le plus souvent de l’électricité et parfois même de l’eau courante, le long de trottoirs pavés ou cimentés et de routes asphaltées éclairées par des lampadaires, les gourbis de la plupart des Arabes étaient construits à l’écart, en pisé avec des toits de chaume et des sols en terre battue, desservis par des ruelles tortueuses poussiéreuses l’été et boueuses l’hiver, très rarement éclairées. On allait chercher l’eau à la borne-fontaine : c’était un bonheur par beau temps, pour les enfants qui venaient y patauger et s’y asperger, pour les femmes qui papotaient en lavant leur linge sur les pierres plates à côté du bassin. L’hiver, c’était une autre histoire : le sol boueux dans lequel s’enfonçaient les pieds nus, le vêtement plaqué sur le corps par la pluie glacée, les lèvres bleues et les doigts gourds.

Il est un souvenir gravé à jamais dans ma mémoire : le ramassage de la bouse de vache par ceux de mes petits camarades qui n’allaient pas à l’école. Ils se battaient le matin, en suivant les vaches des colons à leur sortie de l’étable – comme chacun sait, la bouse des vaches des colons est consistante et volumineuse – pour remplir leur vieux seau tout cabossé de cette pâte verdâtre dégoulinante qui, séchée au soleil, leur servait de combustible.

Mais les revenus de mon père nous ont évité le gourbi sombre et misérable, les guenilles sordides et la vermine, le ramassage de la bouse de vache, et d’autres corvées plus pénibles encore qui étaient le lot quotidien de combien d’enfants algériens. De par son statut de fonctionnaire, je faisais en outre partie de cette minorité privilégiée qui pouvait fréquenter l’école – il y avait trop peu de classes pour scolariser tous les enfants et, de toute façon, la plupart des familles algériennes n’avaient pas les moyens de faire face aux dépenses d’habillement et de fournitures que cela entraînait et ne voyaient pas la nécessité d’y envoyer leurs enfants.

Nous aimions nos maîtres et je suis sûr qu’ils nous aimaient beaucoup. Je commençais à prendre conscience de ce que m’apportait l’école et dont mes camarades ou cousins qui n’y allaient pas n’avaient pas idée : à l’inverse d’eux, je savais lire et je comprenais tout ce que l’on me disait en français. Je sentais bien, cependant, que quelque chose manquait : je parlais arabe à la maison, mais à l’école il me fallait parler français. On ne me parlait que de la France lointaine et presque mythique, et jamais de l’Algérie où je vivais. Peut-être que l’Éducation nationale estimait que ce n’était pas important que l’on parle aux petits Arabes de leur pays ! Pourtant, j’aurais bien aimé voir « Sétif » sur la carte de géographie accrochée au mur de la classe. Mais mon souhait s’arrêtait là, je ne vivais pas cela comme une injustice : c’était ainsi, voilà tout.

Enfants, Arabes ou Européens, nous partagions nos jeux dans la cour de l’école, et nos disputes portaient sur la valeur d’une agate ou sur le prêt d’un journal illustré. Nos relations étaient simples. Mais, sortis de l’école, nous ne nous rencontrions pas. Nos parents ne se fréquentant pas, nous en faisions autant : chacun était aspiré par les siens et nos rencontres en dehors de l’école relevaient du hasard.

Mon père développait à l’extrême une théorie de la méfiance qu’il illustrait au moyen d’historiettes et de proverbes, dont l’origine remontait probablement à ses aïeux. Pour lui, il n’y avait dans ce monde que des gens malintentionnés qui passaient le plus clair de leur temps à tendre des traquenards aux honnêtes gens. Cette méfiance permanente n’avait qu’une seule origine et finalité : la nécessité de survivre dans une société dominée d’un côté par une féodalité féroce et de l’autre par la colonisation brutale.
Il nous expliquait comment se comporter dans la vie et surtout comment échapper à ces génies du mal. Et il tentait de nous fournir un certain nombre de clés susceptibles de nous tirer d’affaire, en n’importe quelle circonstance.

Le premier bouclier contre les forces du mal étant la protection divine, les enfants devaient une obéissance totale aux parents pour que ces derniers, par leurs invocations à Allah, attirent sur eux sa miséricorde et sa protection. Le meilleur symbole de cette obéissance était le sacrifice d’Abraham . Le brave Ismaël n’avait pas hésité à tendre docilement son cou pour être égorgé par son père Abraham, à la demande d’Allah. Je ne me voyais pas tendre la gorge à mon père, ni à personne d’autre d’ailleurs ; à sept ou huit ans, cette idée me paniquait même et, lorsque j’y pensais, je passais le reste de la journée à me toucher le cou !

Ensuite, le silence était le meilleur des discours, avec un premier corollaire : « ne pas parler lorsqu’on a l’alternative de se taire », et un second : « la négation est toujours salvatrice ». « Préfère toujours, lorsque tu le peux, répondre par non plutôt que par oui : je n’ai pas vu, je n’ai rien dit, je n’ai pas entendu ! »
Il ajoutait encore : « Pour ta propre survie, fais en sorte de ne pas t’opposer de face à un adversaire plus fort que toi, que tu sais sournois, ou qui veut te nuire, préfère toujours la ruse : ne lui montre jamais tes sentiments réels, ni que tu ne l’aimes pas. Ne dévoile jamais ni tes projets de voyage, ni tes convictions profondes, ni le montant de ta fortune. Accepte d’embrasser, s’il le faut, la gueule du chien jusqu’à ce que tu atteignes ton but ! »

Et, toujours, la mère de toutes les consignes : « N’aie confiance en personne, tu comprends : à part ton père et ta mère, en personne. »
Lorsque mon père me conjuguait ces mises en garde sur tous les temps, je voyais bien qu’il voulait me protéger d’un monde impitoyable et cruel, mais j’étais mal à l’aise qu’il me recommande, pour me défendre et échapper à la cruauté de ce monde, d’utiliser la soumission et l’hypocrisie et même le droit d’être lâche. Je suppose que ce devait lui être pénible de dire cela à son fils et j’imaginais que ce monde destructeur et monstrueux qu’il me décrivait était constitué par l’Administration qu’il côtoyait, les personnalités locales, les colons, les fonctionnaires, les personnes qu’il fréquentait ; je me promettais qu’en ce qui me concernait je n’aurais jamais à faire à un tel monde.

Par ailleurs, mon père ne nous élevait pas dans l’amour du drapeau français ou de la patrie française, ni ne nous demandait de vibrer en entendant la Marseillaise : comme à la grande majorité des membres de notre société, ces valeurs nous étaient totalement étrangères. Il ne nous a jamais recommandé ou même suggéré de changer de statut et de devenir français, cela ne faisait pas partie de ses préoccupations, ni, une fois de plus, de celles de notre société. Nous étions arabes et musulmans : c’était cela nos caractéristiques fondamentales et notre identité, nous n’avions aucune envie d’en changer. Même si nous ne connaissions pas l’existence du drapeau algérien – en ce temps, personne ne savait encore vraiment comment il serait, sauf mes grands frères, qui étaient alors scouts musulmans, et qui nous le décrivaient orné de l’étoile de l’espérance et du croissant de l’Islam.

Mais mon père avait pris conscience de la profonde obscurité dans laquelle la société algérienne était plongée et il valorisait à nos yeux ce qu’il appelait « l’ouverture des yeux sur la lumière », la connaissance ; c’est ainsi qu’il définissait l’instruction. Il était obsédé par notre réussite dans les études. Il savait que cela passait par la maîtrise de la langue française et des matières qu’elle enseignait, et cette langue, il nous la faisait ingurgiter à fortes doses. Il nous disait et nous répétait que le seul héritage qu’il nous laisserait à sa mort était l’instruction et l’accès à la connaissance.

Je ne sais pas comment cela se passait en France, mais en ce temps, dans cette partie de l’Est constantinois, tous les élèves d’une classe de CM2 ne pouvaient pas prétendre à entrer en classe de sixième des lycées et collèges. Seuls ceux qui avaient été sélectionnés et dont les parents avaient exprimé leur accord pour les envoyer au lycée étaient préparés pour se présenter à l’examen d’entrée. Les autres soit doublaient leur année, soit se présentaient au certificat d’études primaires. C’est ainsi que, sous la direction de M. Lebrun, nous étions été à peine une demi-douzaine d’élèves, dont trois petits Arabes, à bénéficier de cette préparation en vue d’entrer dans le cycle secondaire.
Le français n’était pas notre langue maternelle et les épreuves étaient, comme le jugement dernier, les mêmes pour tous. M. Lebrun ne nous avait pas caché que les deux épreuves de français, une dictée et un résumé d’une lecture de texte, pouvaient constituer pour nous un écueil difficile. Alors, pour nous donner toutes nos chances, il nous avait organisé des cours séparés, prévu des devoirs de français supplémentaires, et même il nous retenait en classe quelque temps après l’heure de sortie pour nous expliquer une règle de grammaire, pour finir de corriger une dictée. Il voulait que nous réussissions et il prenait avec nous tous les moyens pour que nous y arrivions.
Pendant les mois de préparation, j’avais l’impression d’être un cheval de course tant mon père mettait la pression sur moi, en me présentant à ses amis, des mois avant l’examen, comme si j’étais déjà au lycée.

Le jour de l’examen, quand nous nous sommes retrouvés, avec mon père, sur le terre-plein surplombant les gorges du Rhummel, devant le grand portail du lycée d’Aumale de Constantine, au milieu d’un très grand nombre d’élèves candidats, de leurs maîtres et de leurs parents, j’étais intimidé. J’avais même presque peur, écrasé par cette nécessité de réussir. Il y avait beaucoup de robes d’été et de chapeaux à fleurs, beaucoup de costumes-cravates, beaucoup de chemisiers et de chemisettes aussi, mais très peu de gandouras et de burnous : de cela, je me souviens nettement.

C’était au mois d’octobre 1949, le premier jour de la rentrée des classes au lycée. Nous étions, mon frère Hamdi et moi, à marcher aux cotés de mon père dans la rue la plus passante de Constantine, la rue Caraman, lorsqu’il a poussé la porte du plus grand atelier de photographie de la ville et, visiblement heureux aux anges, il nous a dit : « C’est un grand jour, nous allons en garder un souvenir ! ». Nous avons posé tous les trois : deux enfants d’une douzaine d’années encadrant un homme en costume traditionnel, ne portant pas sa cinquantaine, trois beaux regards, trois visages sérieux et sereins. Je garde encore précieusement cette photo et chaque fois que je la regarde, j’éprouve une émotion intense.

Notre entrée en 6ème en 1949. Mon frère et moi encadrant mon père. Chaque fois que je regarde cette photo, j’éprouve une émotion intense ...

Bachir Hadjadj

La suite : Bachir au lycée


[1Cette page et les deux autres qui la suivent sont constituées d’extraits du beau livre Les voleurs de rêves de Bachir Hadjadj (éd. Albin-Michel, 2007).