Histoire coloniale et postcoloniale

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“vers la guerre des identités ?” par P. Blanchard, N. Bancel et D. Thomas

jeudi 26 mai 2016, par la rédaction

En 2005, les auteurs de cet ouvrage publiaient La Fracture coloniale, juste avant la révolte dans les banlieues. Dix ans plus tard, ils reviennent sur les crises identitaires et sociales qui traversent la France. À travers une multiplicité d’approches, les auteurs rassemblés ici interrogent les nouvelles fractures de notre société, les crises qui la traversent, sans négliger les passerelles historiques qui continuent à nous lier au passé colonial.

Vous trouverez ci-dessous le début de l’introduction, suivi du sommaire de l’ouvrage.

Pascal Blanchard, Nicolas Bancel et Dominic Thomas (dir), Vers la guerre des identités, éditions La Découverte, mai 2016, 24 €, 300 pages.

INTRODUCTION

Qui veut la guerre des identités ?

Pascal Blanchard, Nicolas Bancel et Dominic Thomas


Paris, le 13 novembre 2015… cent trente morts et près de quatre cents blessés… Après les attentats perpétrés en France en janvier 2015, le Premier ministre Manuel Valls avait employé le mot
« guerre », un mot qu’il n’a cessé de reprendre, avec le président de la République, pour qualifier les attentats de novembre : « Ce que je veux dire aux Français, c’est que nous sommes en guerre. Oui nous sommes en guerre. Ce qui s’est passé était un acte de guerre organisé méthodiquement
 [1]. »

Quelques jours plus tard, le 16 novembre, François Hollande affirme
« C’est un acte de guerre », devant le Parlement réuni en Congrès à Versailles, et tente, les jours suivants, de légitimer la nature de cette
« guerre ». Le 27 novembre, aux Invalides, à l’occasion d’une cérémonie d’hommage national à des victimes civiles, il confirme que non seulement nous « mènerons ce combat jusqu’au bout et nous le gagnerons », mais que « la France mettra tout en œuvre pour détruire l’armée des fanatiques qui a commis ces crimes ». Selon l’historien Patrick Garcia, la valeur symbolique des Invalides est d’autant plus grande à cet instant que les « Invalides ont longtemps été le lieu de ceux qui ont donné leur vie pour la nation, des blessés militaires. C’est cette symbolique qui est reprise. Les victimes du 13 novembre sont élevées à un rang semblable à celui de héros militaires : des héros ordinaires. Cela ne revient pas à les transformer en combattants, mais il y a quand même un peu de cela : ces attentats constituaient un acte de guerre, c’est la guerre, donc ces victimes sont des victimes de guerre [2]. » Mais de quelle « guerre » s’agit-il ?

Il s’agirait d’une guerre classique, mais où toutes les victimes seraient honorées comme des militaires, où toute la Nation serait formée de com- battants, une « guerre » d’État (français) à État (islamique), d’armée à armée, avec un ennemi désigné, des objectifs militaires et, si l’on fixe la bonne stratégie, une « victoire » possible. Nous serions donc tous des combattants participant de facto à cette guerre. Même si on ne sait pas si c’est une « guerre » si « classique » que cela en fin de compte, on est certain d’être en « guerre [3] », ici comme là-bas.

Une guerre qui se situe entre la Guerre froide et le « choc des civilisations
 [4] », une guerre où chacun doit désormais choisir son « camp », un conflit qui se double d’une « guerre civile » de nature politique, prévient Manuel Valls début décembre 2015 sur France Inter, en évoquant la montée en puissance du Front national. Le mot s’est immiscé dans notre quotidien. Nous serions en « guerre ». Prenons acte. Et cette « guerre » semble mettre en jeu, avant tout, des identités. Une identité que « nous » voudrions sauvegarder, protéger, défendre ; une identité aussi que les ennemis voudraient nous imposer, dans les banlieues ou à travers les attentats, celle qui guide la stratégie de Daech.

Quelques mois plus tôt, en janvier 2015, les attentats contre Charlie Hebdo avaient amené le Premier ministre à affirmer que la France connaissait aussi une situation d’« apartheid territorial, social et ethnique ». Guerre et apartheid, deux mots que nous n’aurions pas imaginé devoir être utilisés en France, dix ans plus tôt, à la veille de la révolte des quartiers populaires, lorsque nous avons publié La Fracture coloniale [5]. Ce livre cherchait alors à éclairer une situation, en France, de rupture, consécutive à un passé colonial mal assumé, provoquant une guerre des mémoires [6] et participant d’une crise identitaire. Dix ans plus tard, la situation a-t-elle empiré au point que de tels termes s’imposent ?

Les faits indiquent que la France (hexagonale et ultramarine) est en situation de crise postcoloniale, situation adossée à des inégalités éco- nomiques, politiques et sociales en général associées au Global South. Ce constat était celui des auteurs de La Fracture coloniale [7],
renouvelé dans un second ouvrage, paru en 2010, Ruptures postcoloniales,
 [8].

Nous pensons que cette « fracture » s’actualise désormais dans cette situation d’apartheid et concourt aux spécificités conflictuelles de la guerre que connaîtrait actuellement la France. C’est dans cette conjoncture que le présent livre collectif a été construit. Sommes-nous condamnés à une guerre des identités ? [...]

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SOMMAIRE

  • Introduction. Qui veut la guerre des identités ? par Pascal Blanchard, Nicolas Bancel et Dominic Thomas

I – Enjeux : de la fracture coloniale à la fin du modèle français.
Matrices intellectuelles de la « grande régression »

  • 1. Le retour de la « race » dans les discours publics et scientifiques, par Gilles Boëtsch et Pascal Blanchard

La « race » comme objet scientifique.
La « race » comme modèle de gestion du monde.
La « race » et son effacement symbolique.
La culturisation du racisme.
Le retour d’une classification du monde.

  • 2. Du discours de Dakar à l’affaire Taubira par Ariane Chebel d’Appolonia

Du racisme ordinaire à la haine banale.
Le recoloriage identitaire.
Les effets de l’affaire Taubira.

  • 3. Intégration, la fin d’un modèle ? par Yvan Gastaut

Les reculs de la gauche
Quelle politique pour les migrants et leurs descendants ?
Le juste mot : intégration ou insertion ?
Toujours des mots : de l’intégration à l’assimilation

  • 4. L’infiltration du populisme liquide, par Raphaël Liogier

Le sentiment d’être en état de siège
La confusion symbolique
Au-delà des oppositions idéologiques
Défense et illustration de la culture naturelle
La dualisation de la vie publique

  • 5. Vieux et nouveaux visages de l’antisémitisme en France, par Monna Mayer

Des passages à l’acte attisés par le conflit israélo-palestinien.
Des préjugés anti-juifs en recul.
La résistance des stéréotypes liés au pouvoir et à l’argent.
Israël et le nouvel antisémitisme.
La longue histoire de l’antisémitisme.

  • 6. La peur de l’islam, ferment d’un nouveau lien identitaire en France ?, par Rachid Benzine

Résistance ?
Les fantômes de la guerre d’Algérie.
Une société qui se « transforme ».

  • 7. Crispations : la question noire ou le débat autour d’Exhibit B, par Alain Mabanckou et Dominic Thomas

Exhiber le « sauvage » noir, hier et aujourd’hui.
Une polémique à la française ?
Résurgence du discours racial.
« L’habitus » français.
« On n’est plus de là-bas… on est désormais d’ici… »

  • 8. Genre et « mariage pour tous » : une guerre des valeurs ?, par Florence Rochefort

L’objet du conflit.
Au cœur de la controverse : la nature et le genre.
Guerres identitaires et politiques ?

  • 9. Pour une histoire réelle du colonialisme français, par Alain Ruscio

Quelques idées sur un bilan du colonialisme.
Des répressions extrêmes contre quelles avancées ?
Quels « progrès » ?

  • 10. Une impossible politique muséale pour l’histoire coloniale ?, par Nicolas Bancel et Pascal Blanchard

Le tournant de 2005-2006.
Conquérir l’espace public.
Stèles, monuments et musées…
Retrouver la « plus grande France ».
Une mémoire critique en marge.
Quelles perspectives ?

II / Effets : du rejet de l’« Autre » à la radicalisation identitaire.
Bouleversements politiques et sociaux

  • 11. L’ethnicisation des discours politiques, par Nicolas Bancel

Changement de ton au plus haut niveau de l’État.
Stigmatisation des minorités postcoloniales.
Des schèmes de pensée binaires.
Le tournant de 2012.

  • 12. Le contrôle d’assimilation, entre incantation d’un creuset français et fabrique de monstres, par Pierro-D. Galloro

De l’incantation républicaine sur le creuset…
…à une mécanique de monstration …et de mise en spectacle de l’altérité

  • 13. Fermer les frontières pour conjurer la peur : la réponse de l’Europe à la « crise migratoire » de 2015, par Claire Rodier

Les vraies victimes de la crise migratoire européenne.
Des quotas à la relocalisation.
Des hotspots pour faire le tri entre migrants.
Externaliser la gestion des migrations.

  • 14. Antiracisme : l’échec d’un combat, la fin d’une époque ? par Emmanuel Debono

L’échec en questions.
Un paysage antiraciste fragmenté.
La fin d’un modèle d’antiracisme ?
Des points de frictions.

  • 15. « C’était mieux avant ! » La grande complainte des déclinistes, par Renaud Dely

Déclinistes et réactionnaires.
Retour vers le passé.
Vers quoi conduit le déclinisme ?

  • 16. Orientalisations culturelles ou occidentalisme politique ? par Nicolas Lebourg

La crispation contre l’islam.
Antisionisme radical et antisémitisme.
Une vision du monde.

  • 17. Les fronts identitaires du Front national (1972-2015), par Sylvain Crepon

De la période groupusculaire à l’émergence électorale (1972-1990).
Le tournant « différentialiste » des années 1990.
L’après 2002 : l’intégration du paradigme républicain.

  • 18. Immigration, délinquance et terrorisme : erreurs et dangers d’une assignation identitaire persistante, par Laurent Mucchielli

Un discours qui tend à se banaliser.
Étrangers et immigrés dans les pratiques délinquantes et dans le système pénal.
Inscription sociale et construction identitaire des jeunes délinquants.
Stigmatisation et contre-stigmatisation : un dangereux cercle vicieux.
Quelles perspectives ?

  • 19. De la discrimination à la disqualification : les minorités postcoloniales et la tentation djihadiste, par Alec Hardgreaves

Le refus d’entendre…
Retour aux héritages coloniaux.
Des années 1980 à 2005.
De 2005 à 2015.

  • 20. Tous les récits du monde, par Fouad Laroui

Retour à 1924.
La revanche des sunnites.
Ce passé dans le présent.

  • Postface. C’est français, ça ?, par Alexis Jenni

Bibliographie
Les auteurs.


[120 heures de TF1, 14 novembre 2015. Un discours de nouveau répété lors des attentats de Bruxelles le 22 mars 2016.

[2Interview avec LE CAIN B., « L’hommage aux Invalides “élève les victimes au même rang que des héros militaires” », Le Figaro, 26 novembre 2015.

[3Cette notion de « guerre » était omniprésente dans la lecture de la société française chez certains chercheurs, bien avant les attentats : HUSSEY A., Insurrections en France. Du Maghreb colonial aux émeutes de banlieues. Histoire d’une longue guerre (trad. de l’anglais par Marie-Jeanne Acquaviva), L’Artilleur, Paris, 2015. On la retrouve, omniprésente, début 2016, dans le livre-programme d’Alain Juppé (Pour un État fort, Lattès). « La France est en guerre. N’ayons pas peur du mot… » Ainsi commence l’introduction de son ouvrage.

[4HUNTINGTON S. P., Le Choc des civilisations (trad. de l’anglais par Jean-Luc Fidel, Geneviève Joublain, Patrice Jorland et Jean-Jacques Pédussaud), Odile Jacob, Paris, 1997.

[5BLANCHARD P., BANCEL N. et LEMAIRE S. (dir.), La Fracture coloniale. La société française au prisme de l’héritage colonial, La Découverte, Paris, 2005 (l’ouvrage sera partiellement traduit en anglais et édité en 2017 aux éditions Indiana University Press).

[6BLANCHARD P., FERRO M. et VEYRAT-MASSON I. (dir.), Les Guerres de mémoire dans le monde, Hermès, n° 52, octobre 2008 ; BLANCHARD P. et VEYRAT-MASSON I. (dir.), Les Guerres de mémoires. La France et son histoire, La Découverte-Poche, Paris, 2010 ; RICŒUR P., La Mémoire, l’histoire, l’oubli, Seuil, Paris, 2003.

[7La Fracture coloniale a rassemblé des spécialistes d’horizons fort différents qui, depuis des années, travaillaient sur les questions coloniales, migratoires ou d’identités, notamment Marcel Dorigny, Benjamin Stora, Françoise Vergès, Sandrine Lemaire, Anna Bozzo, Sarah Frohning Deleporte, Michel Wieviorka, Olivier Le Cour Grandmaison, Marc Ferro, Achille Mbembe, Nicolas Bancel, François Gèze, Rony Brauman, Ahmed Boubeker, Thomas Deltombe, Mathieu Rigouste, Nacira Guénif-Souilamas, Didier Lapeyronnie, Olivier Barlet, Philippe Liotard, Patrick Simon, Pascal Blanchard et Arnauld Le Brusq.

[8BANCEL N., BERNAULT F., BLANCHARD P., BOUBEKER A., MBEMBE A. et VERGÈS F. (dir.), Ruptures postcoloniales. Les nouveaux visages de la société française, La Découverte, Paris, 2010 (l’ouvrage sera partiellement traduit en anglais et édité en 2017 aux éditions Indiana University Press).