Histoire coloniale et postcoloniale

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“violences militaires françaises en Algérie, 1954-1962”, par Claire Mauss-Copeaux

mardi 4 novembre 2014

L’Histoire, n’est pas seulement la remémoration du passé, mais une tentative de le connaître pour nous connaître aujourd’hui.

Ce texte de l’historienne Claire Mauss-Copeaux a été présenté le 3 novembre 2014, au 19e Salon International du Livre d’Alger (SILA 2014).

Quelques réflexions à propos des violences militaires françaises durant la guerre d’Indépendance 1954-1962

Les violences subies par les civils algériens au cours de la guerre d’Indépendance ont été oubliées, souvent niées par les militaires français qui les ont perpétrées. Pourtant, en Algérie, la torture avait été institutionnalisée et, dans le Constantinois, le massacre avait été utilisé par le système répressif colonial en 1955 et en 1956, au moins. Depuis 1990, je me suis attachée à préciser ces violences. Ce n’est pas par parti pris ou sous l’influence d’une curiosité malsaine comme certains acteurs militaires français le prétendent. Comment serait-il possible de nier les violences alors qu’elles font partie du passé des hommes qui les ont vécues et pèsent sur leur identité ? Elles font partie non seulement de leur histoire, mais de l’histoire de leurs nations. Elles sont aussi une part de l’héritage qu’ils transmettent à leurs descendants. Ces derniers ont besoin d’en prendre connaissance pour construire leur vie, car, l’amnésie n’est jamais une solution pour les hommes, qu’ils aient été des bourreaux ou des victimes.

Je dédie ce texte à tous mes interlocuteurs et amis algériens. Je pense plus particulièrement à tous ceux qui ont souffert, subi des rafles, des bombardements, des deuils et des massacres à Skikda, Aïn Abid, Oudjehane ou ailleurs en Algérie. Je pense surtout à mes deux amies qui ont combattu pour la liberté et qui poursuivent leur combat en témoignant de leur Histoire. Je salue de tout cœur Doukha et Hadjira.

Dans son ouvrage de référence De la guerre, le général prussien Carl von Clausewitz observe que « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens ». Le stratège militaire précise également : « La guerre est un acte de violence dont l’objectif est de contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté. »

Afin de maintenir l’Algérie coloniale, les autorités françaises ont refusé de négocier avec les responsables nationalistes algériens. Après le déclenchement de la Révolution algérienne 1er novembre 1954, la « destruction de l’adversaire » a été le but assigné aux militaires français. Cette expression a d’ailleurs couramment été utilisée dans les documents militaires à usage interne. Cependant, les documents officiels et les médias l’ont remplacé par celle de « pacification », plus conforme aux principes humanistes qu’ils prétendaient respecter .

Les principes humanistes avaient cours sur le papier. Sur le terrain, la « guerre totale » était de rigueur. Officiellement pourtant, la guerre n’était pas reconnue, puisque selon le dogme en cours, l’Algérie était française. Les autorités françaises ont persisté longtemps dans ce déni de la réalité. En France, la reconnaissance de la guerre n’a eu lieu que 30 années après les accords d’Evian.

Pour le commun des Français, en revanche, il n’y avait pas de doute, il s’agissait bien d’une guerre et même d’une « sale guerre ». Au cours de cette guerre, en effet, les autorités n’ont respecté ni les lois ni les règles démocratiques, ni le droit, ni même les usages qui réglementaient théoriquement les rapports des militaires avec leurs adversaires et avec les civils.

Dans ce conflit asymétrique, les forces françaises ont même utilisé les armes lourdes, l’artillerie et l’aviation. A la violence des combats, à celle illégale et illégitime qui a pesé ensuite sur les adversaires tombés aux mains des forces françaises, s’est ajoutée celle qui a pesé sur les civils algériens. L’arbitraire de la violence s’est développé avec le quadrillage des campagnes en 1955. Isolé dans le bled, chaque capitaine de compagnie était un véritable « seigneur de la guerre ». Il disposait d’un pouvoir absolu. Il n’y avait pas de médias pour relater les faits et peu de témoins disposaient d’autorité pour se faire entendre. Comme, par ailleurs, de nombreux titres de la presse française se soumettaient aux impératifs de la propagande du « bureau psychologique » militaire, ils rejetaient aussi toutes les informations qui « salissaient l’honneur de l’armée française. »

Un exemple : les représailles qui ont suivi les journées insurrectionnelles du 20 août 1955 dans le Constantinois ont été générales et terribles. Mais en France, deux cas seulement ont été connus au moment des faits. Le massacre de la population d’une mechta dans la banlieue de Skikda et celui des hommes qui avaient été raflés et rassemblés dans le stade de la même ville. Le massacre des « Carrières romaines » a été précisé dans le journal Le Monde, et celui du stade de la ville a été l’objet d’un article et d’une photographie dans le quotidien L’Humanité. En revanche, les massacres commis par les forces françaises à Aïn Abid n’ont été que très partiellement révélés. Il a fallu attendre 6 mois plus tard pour que le magazine L’Express publie un extrait d’un film de la Fox-Movietone aux Etats Unis. Toutes ces révélations qui ne faisaient état que d’une part infime des représailles, ont provoqué des réactions violentes des autorités françaises. Le photographe-filmeur d’Aïn Abid, Georges Chassagne, a été inquiété. Le quotidien L’Humanité qui avait publié la photographie des corps des Algériens massacrés dans le stade de Philippeville, a été saisi. Les autorités ont fait pression sur le reporter du journal Le Monde. Mais les journalistes ont tenu bon et les preuves qu’ils apportaient, les arguments qu’ils avançaient ont finalement obligé les autorités à abandonner leurs poursuites.
Le silence imposé par les autorités politiques et militaires à propos des violences de la répression avait été momentanément brisé. Il a été rétabli ensuite. Seule l’action résolue de groupes composés de militants de gauche, de pacifistes ou de chrétiens qui s’opposaient à la « sale guerre » et surtout qui combattaient pour le droit des Algériens à l’indépendance, a donné à ceux qui acceptaient de les entendre la possibilité de connaître la réalité de la répression.

Mais le silence s’est poursuivi longtemps après la guerre. Les nostalgiques de l’Algérie française l’ont entretenu afin d’imposer leurs propres représentations. Quelques journalistes, un historien surtout ont continué d’apporter des informations. Je pense en particulier au travail de Denise et Robert Barrat, à celui de Pierre Vidal-Naquet. Tout au long de sa vie, Pierre Vidal-Naquet a combattu pour établir les faits. Il a surtout analysé les origines de la violence coloniale et incité les chercheurs à poursuivre cette réflexion. En 1975, il osait publier un livre essentiel qui dénonçait « Les crimes de l’armée française ».

A l’époque où j’ai voulu publier ma thèse soutenue en 1995, les éditeurs étaient encore frileux. Ils me répondaient : « L’Algérie n’intéresse personne ! » En 2002, un directeur de collection aux éditions du CNRS auquel j’avais proposé mon travail sur les photographies des appelés en Algérie m’a téléphoné : « Votre manuscrit est très intéressant, je vais le défendre, mais ne vous faites pas d’illusion, l’Algérie est un sujet brûlant »

Pourtant depuis les années 2000 et les remarquables investigations menées par la journaliste Florence Beaugé, à la suite de son reportage sur Louisette Ighilahriz ; depuis les publications des travaux des jeunes historiens qui travaillaient sur la guerre d’Algérie, les médias s’étaient ouverts, la situation s’était éclaircie. Les Français disposaient d’une vision plus réaliste de ce qui s’était passé durant la guerre d’Algérie.

Les recherches en histoire doivent se poursuivre. Mais, il ne s’agit pas d’écrire des épopées ou des réquisitoires. L’histoire n’est pas une plaidoirie, elle ne vise pas à saturer les mémoires de ceux qui, comme Kamel Daoud, se reconnaissent « enfants de l’Indépendance ». Elle ne tient pas non plus à inquiéter ou à culpabiliser les enfants des vétérans français. Son but est d’offrir des informations, des réflexions, en toute modestie puisque l’histoire est une recherche, une patiente approche de la vérité. Elle n’est jamais acquise, mais elle fait avancer. Elle enrichit ceux qui l’écrivent et ceux qui témoignent. Au carrefour du passé et de l’avenir, elle est l’espace et le temps d’un partage.

L’histoire de la guerre d’Algérie, plus que celle des autres guerres, a un besoin vital des témoignages. En effet, les archives, celles des militaires français que j’ai consultées ne donnent qu’un point de vue. Dans les documents accessibles, les violences sont le plus souvent masquées ou passées sous silence. Le silence pèse aussi sur les vétérans français que j’ai rencontrés, qu’ils soient simples témoins, exécutants ou acteurs. Mais avec du temps, de l’attention, des connaissances plus précises à propos des faits, on gagne leur confiance. Le silence se fait alors moins pesant. Leurs témoignages sont d’autant plus précieux qu’ils ont vécu le quotidien de la répression sur l’ensemble du territoire algérien de 1954 à 1962. Ce sont eux qui, les premiers, m’ont parlé de la répression qui a eu cours dans le Constantinois après l’insurrection du 20 août à Collo et à Skikda. Ce sont eux qui m’ont signalé les massacres perpétrés le 21 février et le 11 mai 1956 à proximité d’El Milia et d’El Ancer. Sans leurs témoignages, je n’aurais pas eu l’idée d’enquêter sur ces faits, sans leurs témoignages je ne serai pas allée à la rencontre des témoins algériens qui avaient vécu ces massacres.

Le silence pèse aussi sur les témoins algériens. Le principal obstacle pour ceux qui ont vécu des violences extrêmes est le suivant : comment dire l’indicible, le malheur qui vous a écrasé ? Parler de la violence nécessite un grand courage car celui qui se souvient sait qu’il va affronter à nouveau l’horreur et la douleur dans un combat inégal où tout a été déjà joué.

Pour Jean Améry, un résistant torturé au début de la seconde guerre mondiale, la torture est « un acte d’anéantissement existentiel dès lors qu’il n’y a plus d’aide à espérer ». Il précise un peu plus loin : « C’est une partie de notre vie qui s’éteint pour ne jamais plus se rallumer. » Revenir sur les violences est une épreuve, car écrit-il, il s’agit d’ « évacuer les cadavres qui gisent entre eux [les bourreaux] et moi » Comment le faire, poursuit-il, « sinon en réglant le conflit non résolu des bourreaux et des victimes sur le terrain d’action de la pratique historique. » [1]

Chacun a droit à l’Histoire la plus exacte possible. Les faits font partie de notre passé humain. Ce sont des hommes qui les ont accomplis, ce ne sont pas des bêtes sauvages. Les bourreaux sont des hommes, y compris quand ils tentent de détruire l’humanité de ceux qu’ils torturent. Il est important de comprendre comment ils ont été amenés à se placer aux franges de l’humanité, par quels processus ils en sont venus à violer les lois fondamentales des sociétés.

Mais aujourd’hui, mes pensés se tournent surtout vers les hommes et les femmes qui ont subi les violences. Ils sont des hommes. Ils ont une histoire. La reconnaissance de leur histoire de toute leur histoire est le premier respect qui leur est dû. Leur histoire enrichit notre humanité commune. Il est urgent de recueillir leurs témoignages, de travailler avec eux pour passer de la mémoire à l’histoire.

Claire Mauss-Copeaux


  • Appelés en Algérie, la parole confisquée, Hachette Littératures, 1998
  • A travers le viseur, Algérie 1955-1962, Aedelsa, 2003
  • 20 août 1955, Insurrection, répression, massacres, Payot, septembre 2011
  • La Source, mémoires d’un massacre, Oudjehane 11 mai 1956, Payot, juillet 2013

[1Jean Améry, Par delà le crime et le châtiment, Actes Sud, 1995, pages 62 et 121.
Jean Améry, écrivain de nationalité autrichienne, a participé à la Résistance belge ; il a été torturé puis déporté à Auschwitz.