vivre sans-papiers en France ...


article de la rubrique les étrangers > comment vivent-ils en France ?
date de publication : dimanche 22 mai 2005


billet d’Eric Fottorino
paru dans Le Monde du 10 mai 2005.


IL EST MILLE FAÇONS de vivre dans un pays riche. On peut justement être riche et bien portant. On peut vivre, ou plutôt survivre, dans une forme de précarité aux fins de mois difficiles, aux congés rares et misérables. On peut aussi vivre sans papiers, c’est-à-dire sans identité, n’être rien aux yeux de tous, travailler au noir, raser les murs, n’avoir le droit que de se taire, bienheureux de trouver des employeurs pour exploiter la situation, dormir dans un garni loué hors de prix par un marchand de sommeil en situation parfaitement légale.

Voilà dessinée, à gros traits, la vie d’un sans-papiers en France. La peur bleue à la vue d’un policier. La crainte du contrôle. Le risque d’être taillable et corvéable sans pouvoir se plaindre de son sort. Se trouver dans ce cas bizarre d’avoir des enfants scolarisés, de payer certains impôts, d’être abonné au gaz ou au téléphone, mais ne pas exister en tant que personne humaine.

Être sans-papiers, c’est aussi s’interdire de rentrer chez soi au pays, pour un mariage, un enterrement, ou simplement pour l’envie d’aller embrasser les siens restés loin. Car rentrer, c’est courir le risque de ne plus pouvoir revenir dans le pays dit d’accueil qui, justement, ne vous a pas accueilli.

Alors on reste sans revoir ses proches, un an, dix ans, tout le reste de l’existence ou presque. On reçoit des photos, des vidéos parfois pour tenter de mesurer comment et combien grandissent les enfants laissés là-bas. Philippins, Maliens, Maghrébins. Longue liste de malheurs individuels sous l’étiquette « sanspapiers ».

L’incendie récent de l’Hôtel Paris-Opéra, rue de Provence, a mis en lumière ce drame du quotidien. Ce week-end, on a appris que douze sans-papiers grévistes de la faim depuis cinquante jours allaient obtenir un titre de séjour. Évacués des locaux parisiens de l’Unicef, ils s’étaient réfugiés dans une annexe de la Bourse du travail, n’absorbant plus que de l’eau salée et du thé sucré. « Maintenant, et pour la première fois, j’ai le sentiment d’exister en France. Avant, je n’existais pas », a dit Kamel Harrache, un ancien enseignant algérien de 38 ans vivant dans l’Hexagone, marié ici, père d’un enfant scolarisé depuis cinq ans.

Cet épisode s’est télescopé avec la grande nouvelle venue d’Espagne : quelque 600 000 sans-papiers sont sur le point d’être régularisés. Une opération sans précédent par son envergure dans l’histoire du Royaume. Officiellement, il s’agit de « faire affleurer l’économie souterraine », de lutter contre le travail au noir.

A l’évidence, pareille initiative devrait offrir aux immigrés de meilleures garanties d’emploi et de traitement. D’autant qu’il appartient à leurs employeurs de déposer les demandes de régularisation de leurs employés.

Ce qui frappe, c’est la facilité du processus mis en place par l’Espagne : il suffit à un immigré de produire un certificat de domiciliation antérieur au 8 août 2004, un extrait de casier judiciaire vierge de son pays d’origine et un contrat de travail de six mois minimum pour pouvoir bénéficier de ces mesures avantageuses.

Certains, en Espagne et dans les pays voisins, y trouveront sans doute à redire, crieront au laxisme, à la porte ouverte aux clandestins. Peut-être faut-il y voir un exemple, sinon un modèle.


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